Ce que les municipales risquent d’imposer à Emmanuel Macron

macronmunicipales.JPG

 

Si les élections municipales sont rarement annonciatrices des résultats des prochaines élections nationales, celles de 2020 devraient contraindre Emmanuel Macron à trouver un nouvel équilibre politique au sein de son propre mouvement.

"Je ne vais pas considérer que les gens votent pour tel ou tel candidat parce qu'ils soutiennent ou pas le président (...) et je n'en tirerai pas de manière automatique des conséquences nationales". C'est  en ces termes qu'Emmanuel Macron avait fait comprendre, lors de ses vœux à la presse le 15 janvier dernier, qu'il n'accordait que peu d'importance aux élections municipales. Et si en effet, elle n'indique que très rarement une tendance pour les élections présidentielles, le Président pourrait y jouer plus gros qu'il ne le pense. 

Atlantico : Emmanuel Macron a déjà fait comprendre qu'il n'accordait que peu d'importance aux élections municipales. Pourtant, alors que la grogne au sein même de son parti monte et des proches de la première heure -Cédric Villani par exemple, quittent les rangs sans remords- ne commet-il pas une erreur ? 

Christophe Bouillaud : Oui, si Emmanuel Macron pensait vraiment que les élections municipales n’ont pas d’impact sur le déroulement général de la vie politique. Au moins depuis les années 1970, avec la percée des socialistes et de leurs alliés aux municipales de 1977, ces élections locales, organisées le même jour sur tout le territoire, mesurent aussi un rapport de force national. Elles ont été politisées, et nationalisées. Même si bien sûr l’élément local reste déterminant municipalité par municipalité, les tendances générales qui se dessinent veulent bien dire quelque chose du point de l’état de la politique nationale.

Le nier est un enfantillage qui fait perdre du temps à tout le monde. Le camp présidentiel est d’autant plus conscient de cette valeur politique des élections municipales pour attester d’un rapport de force dans le pays qu’il essaye avec la « circulaire Castaner » qui encadre la présentation officielle des résultats par couleur politique d’embellir par avance les résultats du camp présidentiel. En excluant du comptage de ce rapport de force global, les communes de moins de 9000 habitants, le camp présidentiel escompte arriver en tête du scrutin, parce qu’il se sait plus fort dans les grandes villes et les métropoles que dans les bourgs et les villages. La manœuvre est tellement grossière et malhabile que 44 collègues, parmi les meilleurs spécialistes français et francophones de la sociologie électorale française, ont publié une tribune dans Le Monde ce 24 janvier pour réclamer l’abandon de cette circulaire, en quelque sorte au nom de la vérité des prix.  Ces collègues, aux travaux qui font autorité dans le domaine et qui sont parmi ceux dont la neutralité politique me parait la plus établie,  précisent d’ailleurs pour ancrer leur démonstration dans une simple demande d’information du public et de continuité du travail scientifique: « Par principe, nous écartons l’hypothèse d’une manœuvre, car elle reviendrait à installer un soupçon d’instrumentalisation des règles d’affichage des résultats pour limiter la visibilité du faible ancrage de LRM dans les petites communes… », ce qui constitue  - il faut bien en être admiratif - une très belle façon de dire sans le dire qu’ils ne sont pas dupes. Le gouvernement cherche donc à cacher le caractère minoritaire de la majorité présidentielle de 2017 dans le pays. Les propos de Macron ne sont donc qu’une façon de minimiser par avance la défaite prévisible de son camp. « Même pas mal », en quelque sorte… 

Par ailleurs, un parti, et surtout un grand parti de gouvernement, ne peut pas ne pas avoir de fortes implantations locales. Avant d’être majoritaire dans le pays, il faut pouvoir l’être dans certains lieux. Généralement, c’est d’ailleurs plutôt l’inverse : on s’implante au local, pour ensuite monter au pouvoir national. L’exemple du gaullisme après 1958 constitue un peu le seul antécédent du macronisme de ce point de vue, même si le gaullisme du RPF avait déjà eu un début d’implantation locale dès sa création en 1947.  Pour prendre un seul exemple, il est bien évident que, vu les scores de 2017 (présidentielle et législative), la ville de Paris paraissait acquise à la LREM et  àses alliés. C’est bien pour cela que Benjamin Griveaux a quitté son poste de ministre pour se consacrer à la conquête de cette administration locale si spécifique dans l’espace politique français. Or, aujourd’hui, ce n’est plus si sûr qu’il doive l’emporter, surtout après sa proposition « à la Gorafi » sur la Gare de l’est déplacée pour laisser place à un « Central Park » façon New York. Comme le parti LREM semble avoir vocation à représenter la France qui gagne, celle qui profite de la mondialisation, il serait logique qu’il domine politiquement les métropoles. Pour l’instant, en dehors de Lyon, et peut-être de la métropole lyonnaise, cette nouvelle institution que Gérard Collomb a voulu créer à sa mesure, rien ne semble acquis pour les candidats proprement et uniquement LREM. Par contre, des maires sortants de grande ville, LR à droite ou venus du PS à gauche, avec l’appui LREM, semblent bien partis pour regagner leurs mairies en mars. C’est donc la vieille classe politique tant décriée par Macron qui risque au final de lui sauver la mise. Cependant, ces vieux élus seront toujours indépendants de LREM, et ils n’ont pas besoin de ce parti pour exister. 

Maxime Tandonnet : Aujourd’hui, les élections municipales sont fondamentales pour la vie de la cité. 58% des Français font confiance à leur maire contre 23% au président de la République selon le sondage CEVIPOF sur la confiance des Français en 2019. L’échelon de proximité est vital pour la démocratie. Le lien personnel que les Français entretiennent avec leur maire contraste avec la rupture démocratique, entre le peuple et la sphère dirigeante nationale. Les Français ressentent leur maire et la municipalité comme étant au service du bien public, au contraire des autorités nationales qui leur donnent le sentiment d’être enfermées dans une bulle de mépris et d’arrogance. L’avenir de la démocratie se joue beaucoup au niveau des municipales. Un chef de l’Etat soucieux du bien commun devrait attacher la plus haute importance à ces élections. Quant à l’aspect politique, ou politicien des choses, il va de soi que la situation de LREM à la mairie de Paris, la dissidence de M. Villani, son exclusion et la faillite de la candidature de M. Grivaux qui veut transférer la gare de l’Est hors de Paris pour créer un Central Park (sic), sont désastreux pour l’image du quinquennat Macron. Le « nouveau monde » ? Nous l’avons devant les yeux se disent les Français

Atlantico : Si les élus LREM n'hésitent plus à quitter le parti et alors que les crises se multiplient, un échec du macronisme aux élections municipales ne risquerait-il pas de redéfinir les rapports de force entre Emmanuel Macron et le parti qu'il a créé ? Le Président ne s'en trouverait-il pas mis en position de faiblesse, avec ses compétences et son autorité plus largement remis en question par les membres de son parti ? 

Christophe Bouillaud : Non, dans une telle structure créée par un homme seul, on ne remet pas en cause son patron, on ne remet pas en question quelqu’un qui vous a donné la possibilité d’exister et de devenir député à bon compte.  Il faut en effet rappeler que l’immense majorité de la classe politique de LREM est faite de novices en politique qui doivent tout à Emmanuel Macron. Ils ont en effet été élus députés par la seule grâce de la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle. Certes une part d’entre eux, la plus visible dans les médias, est formée d’anciens seconds couteaux du PS, comme le candidat à Paris, Benjamin Griveaux, ou le chef officiel de LREM, Stanislas Guerini, ou de la droite, comme Aurore Bergé.  Mais ils n’ont réussi à devenir ce qu’ils sont désormais – plus que ce qu’ils pouvaient être dans une carrière normale au sein de leur ancien parti respectif - que par leur ralliement au patron que représente E. Macron.  Ces gens ne peuvent pas remettre en cause le génie de leur chef, parce que, s’ils remettaient ce dernier en cause, cela voudrait dire qu’eux-mêmes, ils ont été assez stupides pour choisir le mauvais sauveur de la France. Ils sont comme les personnalités choisies en Italie  par Berlusconi pour devenir députés ou sénateurs en 1994 des fanatiques obligatoires, car obligés, de leur chef charismatique. 
Les seuls qui pourraient poser vraiment problème à Emmanuel Macron sont les rares personnalités de quelque poids politique auprès du grand public  venus de l’ancien monde encore à ce jour dans le gouvernement : Edouard Philippe, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin, et le muet du sérail, Jean-Yves Le Drian. Seuls ces politiciens à l’ancienne ont vraiment un poids suffisant pour exister en dehors de l’onction macronienne et pour pouvoir entrer à un moment donné en dissidence. 

Cela ne veut pas dire que quelques écervelés, qui se sont engagés dans la LREM en 2017 en n’y comprenant que goutte, ne vont pas finir par se plaindre ou partir plus ou moins discrètement, ce qui est déjà le cas, mais en quoi importe à l’opinion publique le départ de gens qui se sont autant trompés sur le produit qu’ils ont acheté ? La bêtise n’est pas une bonne façon de promouvoir sa carrière politique ou son audience auprès du public. 
Enfin, pour ce qui est de la base militante du parti, elle est totalement sans importance. LREM fonctionne par une magnifique vision top-down où le chef a toujours raison, parce qu’il est la raison incarnée. 

Maxime Tandonnet : Nous voyons bien que LREM, parti champignon réunissant des individus de toutes origines politiques, de droite, du centre ou surtout de gauche, réunis dans l’opportunisme d’une élection présidentielle, est en train de sombrer aux municipales et voler en éclat. Les manœuvres destinées à atténuer l’échec en supprimant les étiquettes politiques dans les communes de moins de 9000 habitants peuvent masquer l’ampleur du désastre, mais pas l’éviter. Il me semble que tout cela correspond à une certaine conception de la vie politique et gouvernementale qui est propre au macronisme. C’est l’idée qu’un personnage unique et isolé, surmédiatisé, une sorte de demi-dieu jupitérien, hors sol, sans relais dans le monde des réalités, dont l’image omniprésente, est relayée par les médias, suffit à incarner à lui seul le pouvoir politique. Dans ce cas, il n’a pas besoin de parti, ni de majorité, ni même de gouvernement ou de Parlement. C’est vers cette situation que l’on se dirige inéluctablement. Le danger de cette conception de la politique est évident : elle pousse à son paroxysme la déconnection entre le peuple et le pouvoir central. La politique devient avant tout une affaire de posture et de communication, sans véritable préoccupation pour les équilibres de la société, les préoccupations des citoyens et l’intérêt général. Cette vision d’un pouvoir déconnecté des réalités et des relais vers le terrain que sont les partis politiques, les maires, les députés, est propice au dégoût et au chaos. 

Finalement les municipales n'annoncent-elles pas la fin prématurée d'un parti qui n'a jamais existé que par et pour Emmanuel Macron ? Comment pourrait-il survivre à la défaite annoncée ? Quelle attitude Emmanuel Macron devrait-il adopter pour stopper l'hémorragie en vue ? Devrait-il dès aujourd'hui désigner un fusible ?  

Christophe Bouillaud : LREM est le parti personnel d’Emmanuel Macron. Il connaitra le sort de son créateur. Si ce dernier réussit à gagner finalement sa réélection en 2022, il continuera à exister, sinon, il disparaitra, à moins qu’Emmanuel Macron ne se réinvente en chef d’un grand parti d’opposition.

Pour l’immédiat, Emmanuel Macron peut continuer à gouverner à sa guise. Comme la Vème République le lui permet, il peut réformer comme il veut le pays, vu qu’il dispose d’une majorité à la Chambre des députés. Par contre, s’il voulait d’aventure se rendre moins détestable à la majorité de Français qui ne lui font pas confiance, il faudrait effectivement indiquer par un changement de personnes à la tête du gouvernement et des ministères qu’il va changer. Il est impossible de changer de ligne politique sans changer les hommes ou les femmes qui l’incarnent. C’est le seul signal que comprend tout un chacun, et qu’ont utilisé activement les Présidents qui voulaient durer… 
Une telle opération pourrait très classiquement être mise en œuvre après les municipales, donc fin mars ou début avril. Mais d’ici là, cela veut dire que toute la campagne des municipales va être marquée par l’opposition aux diverses réformes en cours, dont celle des retraites. On notera qu’avec l’analyse du Conseil d’Etat dans leur besace, les oppositions parlementaires n’auront plus beaucoup à forcer leur talent, et que la CFDT de Laurent Berger apparait de plus en plus comme le grand niais de la pièce de théâtre qui en train de se jouer. Tout cela risque d’aggraver le mauvais score de LREM, car aussi bien la gauche que la droite, voire l’extrême-droite, auront le sérieux de leur côté. Mais, en même temps, si Emmanuel Macron changeait maintenant de gouvernement, il n’est pas sûr que le temps à disposition pour ce gouvernement permette de redresser la barre. 

Plus généralement, que faire quand le parti qui dirige la France a tout le monde à dos ? Y compris maintenant la Cour de cassation sur un sujet de droit pénal, qui fait le combo avec le Conseil d’Etat sur le projet de loi sur les retraites. Il ne nous manque plus que quelque communiqué cinglant du Conseil constitutionnel sur quelque point de droit, et nous aurons tout le haut de notre Etat de droit quelque peu fâché de l’impéritie de ce pouvoir. Malheureusement, faute de solution de rechange évidente, le plus simple pour Emmanuel Macron est encore de continuer droit dans le mur, puisqu’au moins il aura fait quelque chose en termes de réformes, quitte à le faire « vite fait mal fait ». 

Maxime Tandonnet : En dehors du soutien au président de la République, LREM n’a aucune raison d’être, aucune unité politique, idéologique, ni même d’identité commune. Son délitement va de pair avec l’affaiblissement de l’Elysée. Il survivra tant que durera la présidence Macron, même très diminué et conservera une majorité précaire à l’Assemblée nationale. Il disparaîtra avec la fin de l’ère Macron soit en 2022 soit plus tard. Mais il est sûr que la déliquescence de ce parti et l’absence d’ancrage territorial et d’élus de terrain sont une faiblesse pour 2022. Il sera difficile pour M. Macron de rejouer sur l’effet de surprise ou de sidération en 2022 comme en 2017. Si en plus il ne dispose d’aucun relais de terrain pour défendre son bilan et sa candidature, les choses risquent de se révéler très compliquées. Désigner un fusible – le changement de Premier ministre – ne suffira plus désormais. Se mettant constamment en avant depuis bientôt trois ans, il sera toujours tenu pour le vrai responsable. Pour interrompre le cycle infernal, il faudrait poser la question de confiance au peuple c’est-à-dire du retour devant les urnes par référendum ou élections législatives. Dans la Ve République, c’est le seul moyen pour un chef de l’Etat de se relégitimer. Mais difficile d’imaginer qu’il prendra ce risque. 

source: atlantico.fr avec Maxime Tandonnet et Christophe Bouillaud