JustPaste.it
Décryptage

Le modèle social français est-il plus généreux qu’ailleurs ?

Le 29 Avril 2025 6 min

Accusée de coûter « un pognon de dingue », notre protection sociale offrirait trop de largesses. Pourtant, certains de nos voisins sont plus généreux que nous, sauf vis-à-vis des travailleurs à bas salaire.

 

A l’heure où le gouvernement cherche désespérément des sources d’économie, la tentation est grande pour l’exécutif de rogner notre système de protection sociale, réputé dispendieux. Et les arguments pour justifier ces coups de rabot budgétaires à venir sont tout trouvés, car éculés : notre modèle social serait trop généreux, bien davantage que chez nos voisins, à tel point que cela détournerait les chômeurs du droit chemin.

A quoi bon chercher un travail quand on vit mieux avec les allocations qu’avec un salaire ? Pour remettre les pauvres au boulot, il suffirait donc de leur couper le robinet à prestations… Sauf que la réalité est nettement moins caricaturale.

Certes, la protection sociale, en France, coûte cher : nous avons dépensé 888 milliards d’euros de prestations sociales en 2023, soit 31,5 % de notre produit intérieur brut (PIB). C’est la part de PIB la plus élevée d’Europe, devant la Finlande (31,2 %), l’Autriche (29,7 %) ou l’Allemagne (28,6 %). La moyenne de l’Union européenne se situant à 26,6 %.

 

En cinquième place pour les dépenses de protection sociale

Mais cette première place sur le podium doit être relativisée. Rapportée au nombre de Français, cette dépense s’élève à 12 960 euros par habitant 1 : avec cet indicateur, la France dégringole à la 5e place, derrière le Luxembourg (20 840 euros par habitant), l’Autriche (13 838 euros), l’Allemagne (13 445 euros) et le Danemark (13 011 euros).

Surtout, l’essentiel de ce montant sert à financer les retraites et l’assurance maladie. Ces deux postes, que l’Hexagone a choisi de socialiser contrairement à d’autres pays qui ont privilégié des régimes d’assurances privées, absorbent les trois quarts de l’enveloppe budgétaire consacrée aux dépenses de protection sociale.

Le modèle social français n’est pas le plus généreux

Dépense de protection sociale moyenne par habitant, en euros PPA (parité de pouvoir d'achat), en 2023

 

Source : Eurostat

Les prestations ciblées sur la pauvreté et le chômage ne pèsent que 9,4 % de l’ensemble, soit près de 85 milliards d’euros. Un montant qui reste conséquent, mais pas hors norme comparé à nos voisins. La dépense moyenne par chômeur s’élevait ainsi à 22 020 euros2 en 2023 en France, c’est-à-dire moins qu’au Luxembourg (24 940 euros), qu’en Autriche (26 089 euros) ou qu’en Allemagne (29 156 euros), pays qui décroche la palme des aides aux demandeurs d’emploi.

Quant aux dépenses moyennes par habitant consacrées à la lutte contre la pauvreté, elles étaient de 488 euros en France toujours en 2023, contre 543 euros au Danemark, 666 euros au Luxembourg ou encore 844 euros aux Pays-Bas. Nos voisins néerlandais sont donc quasiment deux fois plus généreux que nous avec les plus pauvres.

Si la France n’est pas la plus généreuse, elle fait tout de même partie du haut du panier. Les dépenses sociales y sont importantes et permettent notamment de contenir le taux de pauvreté sous la moyenne européenne (15,4 % en France en 2022 contre 16,2 % dans l’UE).

Un soutien important apporté aux travailleurs modestes

Mais cet argent ne profite pas qu’aux « assistés ». Là où l’Hexagone se démarque vraiment de ses voisins européens, c’est en effet dans le soutien qui est accordé aux travailleurs modestes, plus important qu’ailleurs. C’est ce que vient de rappeler une étude de la Drees, qui compare dans douze pays les revenus disponibles des personnes sans ressources, donc sans emploi, et les revenus des actifs modestes, qui touchent un niveau de salaire comparable au Smic à temps plein.

Pour pouvoir effecteur des comparaisons entre pays qui fassent sens, les auteurs de l’étude ont choisi une échelle de mesure commune : le revenu disponible d’une personne seule, locataire, qui gagnerait le salaire médian dans son pays. Tous les montants sont exprimés en pourcentage de ce revenu disponible de référence. Et comme on parle de revenu disponible, c’est donc ce qui reste après avoir payé ses impôts et reçu ses prestations sociales.

Concernant le soutien aux personnes sans ressources, la France se situe dans une position intermédiaire parmi les douze pays étudiés. Sans travail, ces individus bénéficient essentiellement du revenu de solidarité active (RSA) et des aides au logement.

Aux Etats-Unis, une personne seule et sans ressource ne dispose que de 8 % du revenu disponible d’une personne touchant le salaire médian

Les autres pays ont également des prestations de ce type, mais leur générosité est très variable : aux Etats-Unis, une personne seule et sans ressource ne dispose que de 8 % du revenu disponible d’une personne touchant le salaire médian, alors qu’au Japon les revenus d’une personne dans cette situation grimpent à 46 % du salaire médian. La France se situe à mi-chemin entre ces deux extrêmes (39 %), au même niveau que l’Allemagne.

Soutien aux personnes sans ressources : la France tout juste dans la moyenne

Revenu disponible d’une personne seule sans enfant, sans revenu d’activité et locataire, en % du revenu disponible au salaire médian

 

Source : OCDE, calculs Drees

Mais la redistribution ne s’arrête pas aux portes de la grande pauvreté, elle concerne également les ménages avec des revenus d’activité. C’est-à-dire ceux qui travaillent mais touchent de bas salaires, à savoir 50 % du salaire moyen de leur pays dans cette étude. Un niveau de rémunération proche d’un travail à temps plein rémunéré au Smic, ce qui permet encore de bénéficier de prestations sociales dans certains pays, comme en France avec la prime d’activité.

Et l’Hexagone est justement l’un des pays les plus généreux avec ces travailleurs modestes, juste derrière le Japon. Le revenu disponible d’une personne au Smic y représente 77 % du revenu disponible d’une personne touchant le salaire médian. En Allemagne, cette part n’est que de 58 % !

La France quasi-championne du soutien aux travailleurs modestes

Revenu disponible d’une personne seule sans enfant, locataire, avec un revenu du travail de la moitié du salaire moyen, en % du revenu disponible au salaire médian

 

Source : OCDE, calculs Drees

Bref, si le modèle social français est généreux, ce n’est pas forcément avec les plus pauvres, ceux que l’on accuse à tort d’être des « assistés », mais avec les travailleurs modestes, via notamment la prime d’activité qui permet de compléter leurs revenus. Les prestations sociales sont donc loin de décourager le travail. C’est tout l’inverse.