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Penser l’effondrement | Pablo Servigne

 

 

 

Depuis quelques décennies, les travaux d’archéologues, d’historiens ou d’anthropologues se multiplient pour essayer de comprendre quels facteurs ont, par le passé, favorisé ou entraîné l’effondrement des civilisations. Bercées par une inertie structurelle et une croyance prométhéenne dans la maîtrise de leur environnement, ces dernières ont été incapables d’anticiper leur possible disparition. Aujourd’hui, il est temps de penser à la nôtre. Les études scientifiques sur l’état du système Terre, la circulation de l’information ou la fin de la croyance dans le « progrès inéluctable » nous prédisposent à mieux savoir. Mais, malgré cela, l’immense majorité d’entre nous continue à faire comme si de rien n’était. Au milieu de ce déni ambiant, un nombre croissant de personnes ordonnent déjà leur vie à l’horizon de la catastrophe et, parmi elles, une petite minorité extrêmement active – les « collapsologues » – consacre le plus clair de son temps à penser l’effondrement.

  1. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’état de la biosphère et de nos sociétés s’est nettement dégradé, lentement mais sûrement, jusqu’à atteindre des seuils de basculement catastrophiques. La situation est critique et déjà bien documentée : climat, pollutions en tous genres, destruction des habitats et des êtres vivants qui en dépendent, rétrécissement de la surface des terres arables, manque d’eau potable ou encore perturbations irréversibles des cycles biogéochimiques de l’azote ou du phosphore. Notre planète n’est plus la même qu’il y a cinquante ans et, depuis cinq ans, la situation s’est considérablement dégradée ; à tel point qu’il n’y a plus de « retour à la normale » possible. Nous avons basculé dans une autre époque.
  2. Aujourd’hui, de nombreux scientifiques issus de différentes disciplines, experts, journalistes ou militaires abordent sans pincettes la question de l’effondrement, non seulement celui de la finance ou de certains pays, mais aussi de la biodiversité, de la biosphère et, a fortiori, de notre civilisation, et même de l’espèce humaine. Certes, le « monde-tel-que-nous-le-connaissons [1][1]Cette expression est célèbre en langue anglaise, « The End Of… » est toujours debout, et il y a toujours eu des Cassandre et des rabat-joie pour annoncer le pire. Mais n’y a-t-il pas aussi toujours eu par le passé des Romains, des Mayas ou des Soviétiques pour annoncer haut et fort – juste avant l’effondrement de leur monde – qu’il ne servait à rien de s’en faire ?
  3. On se souvient des écologistes des années 1970 qui annonçaient la fin du pétrole, l’holocauste nucléaire, la bombe démographique ou le « printemps silencieux » – du nom de l’emblématique livre de Rachel Carson qui traitait de la décimation des oiseaux par les pesticides. René Dumont, le célèbre premier candidat écologiste à la présidentielle française, faisait écho aux grandes voix anglo-saxonnes comme Paul R. Ehrlich [2][2]Biologiste de renommée internationale, auteur de très…, auteur de La Bombe P (pour « population »), ou Dennis Meadows, coauteur du fameux « rapport au Club de Rome [3][3]Limits to Growth, paru en 1972 et actualisé en 1993 et 2004. La… ». Les plus radicaux se disaient déjà « survivalistes », lisaient les premiers journaux écologistes et fondaient des communautés autonomes à la campagne en attendant l’hiver nucléaire ou la fin du pétrole. Les plus optimistes s’engageaient pour le tout jeune parti écologiste, convaincus que l’on pouvait construire un monde « durable ».
  4. L’ancien ministre de l’Environnement et eurodéputé écologiste Yves Cochet fut de ceux-là. Commençant alors sa carrière politique, il croyait qu’un changement de société radical était possible. C’était bien avant les années 2000 et ses successions de « déclics » : « Il y a eu le troisième rapport du GIEC en 2001, l’échec du Sommet de la Terre à Johannesburg en 2002, le troisième rapport du PNUE la même année et le rapport synthétique du programme Géosphère-Biosphère en 2004. En quelques mois, je suis passé du réformiste écologiste que j’étais au collapsologue que je suis. Avant, et depuis 1968, je croyais qu’on pouvait éviter l’effondrement du monde. Désormais je n’y crois plus. L’effondrement – la plus grande épreuve que l’humanité aura jamais affrontée – est inéluctable et proche. » L’économiste Nicholas Georgescu-Roegen avait remarquablement bien résumé notre situation dans les années 1970 : « Tout se passe comme si l’espèce humaine avait choisi de mener une vie brève mais excitante, laissant aux espèces moins ambitieuses une existence longue mais monotone. »
  5. Les écologistes ne furent pas les seuls à penser la fin du « monde ». Depuis les célèbres prolégomènes de l’historien arabe Ibn Khaldoun en 1377, qui, le premier, exposa une théorie générale des effondrements de civilisations, jusqu’à l’historien et archéologue états-unien Eric H. Cline, qui s’est intéressé dans son dernier livre à l’effondrement des cultures du Bassin méditerranéen un peu plus d’un millénaire avant notre ère [4][4]E. H. Cline, 1177 av. J.-C. Le jour où la civilisation s’est…, des générations d’historiens et d’archéologues ont pensé l’effondrement des civilisations. Dès la fin du xviiie siècle, Edward Gibbon donnait naissance à son influente Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain ; deux siècles plus tard, en 1988, l’archéologue Joseph Tainter montrait que les civilisations s’effondrent pour des raisons thermodynamiques, lorsqu’elles franchissent des seuils de rendement décroissant – lorsque l’énergie nécessaire au maintien des structures de plus en plus complexes vient à manquer ; en 2005, le lauréat du prix Pulitzer Jared Diamond publiait le best-seller Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. Selon lui, les civilisations s’effondrent à cause de la combinaison de cinq facteurs, dont un seul – l’incapacité des élites politiques et économiques à comprendre ce qui se passe et à prendre les bonnes décisions – est présent dans tous les cas de figure.
  6. Mais penser l’histoire ne suffit pas à comprendre le temps présent. Il faut y ajouter une compréhension de notre monde moderne et apporter des données récentes. C’est précisément à quoi s’emploient les « collapso-logues », qui sont sans doute les mieux à même de penser notre propre effondrement. Les plus célèbres d’entre eux sont anglophones, auteurs ou blogueurs à succès. Outre-Atlantique, on les appelle les « collapsniks », de collapse (« effondrement »). Parmi eux, Richard Heinberg, qui décrit avec une redoutable précision la mécanique du pic pétrolier depuis plus de quinze ans ; l’ingénieur russe Dmitry Orlov, qui a étudié l’effondrement du bloc soviétique et détecte les mêmes signes avant-coureurs aujourd’hui aux États-Unis ; le journaliste James Howard Kunstler, qui annonce l’imminente démondialisation forcée et la fin du développement urbain ; l’écrivain et néodruide américain John Michael Greer, qui décortique avec talent la psyché de notre civilisation en phase terminale ; le chercheur canadien Paul Chefurka, très bon vulgarisateur scientifique, qui partage avec franchise son évolution psychologique et spirituelle face à l’impensable ; le professeur d’écologie Guy McPherson, qui synthétise sans pincettes les dernières découvertes – abominables – sur le climat ; le cofondateur australien de la permaculture, David Holmgren, qui se rend compte, après quarante ans de combat, que la seule manière de limiter la casse climatique est de provoquer un effondrement économique majeur ; la psychologue Carolyn Baker qui théorise la psychologie de l’effondrement et accompagne depuis des années des personnes pour les aider à gérer cet excès de lucidité ; ou encore, plus près de chez nous, l’ancien expert financier Paul Jorion, qui prédit un krach financier imminent, mais surtout la fin de l’espèce humaine dans une cinquantaine d’années. Il est assez troublant de retrouver parmi cette nouvelle génération quelques voix des années 1970, des « vétérans » toujours debout et toujours pertinents, tels Paul Ehrlich ou Dennis Meadows, qui déclarait pendant sa tournée européenne fin 2011, quarante ans après le rapport du Club de Rome : « Il est trop tard pour le développement durable, il faut se préparer aux chocs et construire dans l’urgence des petits systèmes résilients[5][5]En plus des entretiens parus dans Le Monde, Libération ou Terra…. »
  7. Comment réagir face à une telle éventualité ? Pourquoi est-il si difficile d’y croire ? Pourquoi ne veut-on même pas savoir ? Tant que l’on n’a pas été en contact répété avec ces chiffres, ces courbes et ces formes de raisonnement, la possibilité de la fin du « monde-tel-qu’on-le-connaît » n’est pas vraiment compréhensible. Naturellement, on a tendance à se protéger des informations aussi perturbantes, et il existe une stratégie infaillible : le déni. Conjugué à toutes les sauces : « Arrête de nous parler de mauvaises nouvelles, c’est trop déprimant ! », « La fin du pétrole ? Mais non. De toute façon, ils nous trouveront bien quelque chose… » Dans Effondrement, Jared Diamond résume cela d’une parabole issue de son étude sur la disparition de la civilisation de l’île de Pâques, liée à la surexploitation de ses forêts : « On se prend à imaginer l’état d’esprit du Pascuan qui abattit le dernier palmier au moment précis où il l’abattait. Comme les forestiers modernes, s’est-il écrié : “Du travail, pas des arbres” ? Ou : “la technologie va résoudre nos problèmes, il n’y a rien à craindre, nous trouverons des substituts au bois” ? Voire : “Nous n’avons aucune preuve qu’il n’existe pas de palmiers ailleurs sur l’île de Pâques, il faut chercher encore. Votre proposition d’interdire la coupe des arbres est prématurée et n’est motivée que par la peur” ? »
  8. Celles et ceux qui ne veulent pas savoir ont de nombreuses raisons de fermer les yeux. Mais il y en a une toute simple : nos cerveaux ne peuvent faire face à des informations alarmantes qui ont des implications trop « vastes », trop théoriques ou trop lointaines. Ainsi nous ressentons immédiatement de la peur à la vue d’une mygale enfermée dans une boîte en verre ou d’un chien nous aboyant dessus, mais nous avons du mal à sécréter de l’adrénaline après la lecture d’un rapport du GIEC. Même quand ce dernier n’évoque rien de moins que la probabilité de millions de morts et de souffrances incommensurables dans les décennies à venir.
  9. Mais le plus fascinant et le plus étrange dans la problématique des catastrophes est qu’il n’est pas rare que nous sachions ce qui se passe – ou ce qui risque de se passer –, mais que nous n’y croyons tout simplement pas. Savoir, mais sans y croire. Personne ne peut dire aujourd’hui que les données scientifiques sont en nombre insuffisant ni que les médias n’en font pas assez mention. « Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine. […] Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver[6][6]J.-P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible…. »
  10. Des expériences en psychologie sociale ont montré que, pour prendre au sérieux une menace, il est nécessaire d’être bien informé de la situation et de disposer d’alternatives crédibles, fiables et accessibles [7][7]S. C. Moser et L. Dilling, « Toward the social tipping point.…. S’il manque l’un de ces deux ingrédients, on préfère ne pas y croire. Comme l’a observé Dennis Meadows, l’un des auteurs du rapport au Club de Rome de 1972, au cours des quarante dernières années, « nous avons simplement continué à trouver de nouvelles raisons de ne pas changer notre comportement[8][8]D. Meadows, Les Limites à la croissance dans un monde fini, op.… ». Car l’être humain préfère croire aux histoires qu’il se raconte – ses mythes fondateurs – qu’aux faits établis. Par exemple, l’obsession de la croissance empêche la plupart des économistes « orthodoxes » de croire au déclin de la production de pétrole ou même au changement climatique. Car ces deux faits ne peuvent pas entrer dans les équations. Nos mythes ont fondé notre identité et notre vision du monde ; ils sont profondément enracinés dans nos esprits et sont très difficilement remis en cause par un fait qui surgit, aussi objectif et massif soit-il.
  11. Pourtant, les personnes qui savent et qui y croient sont de plus en plus nombreuses. Parmi elles, les réactions sont très contrastées. La colère ou le ressentiment sont plutôt fréquents chez celles et ceux qui se sentent impuissants face à la destruction de notre monde, ou qui subissent une injustice quotidienne – « Un effondrement ? Tant mieux ! Il était temps ! » Plus tranquilles, les réactions « aquoibonistes » sont elles aussi extrêmement fréquentes : on y trouve aussi bien le sympathique rabelaisien, qui finirait volontiers sa vie au bistrot en savourant les derniers plaisirs de la vie, que l’égoïste qui « profitera » au maximum au détriment des autres. Mais il n’y a pas que la colère, l’impuissance ou le cynisme. La peur aussi est très présente, et pousse souvent à se préparer au pire. Les survivalistes, ou « preppers », sont de plus en plus nombreux dans le monde, et en particulier aux États-Unis. Ils attendent l’effondrement en stockant des quantités impressionnantes de nourriture et de médicaments, apprennent à faire un potager, à reconnaître les plantes sauvages comestibles ou à purifier l’eau [9][9]Le livre de référence dans le monde anglo-saxon est celui de…. Beaucoup se préparent aussi à la violence, à des scénarios de type Mad Max ou Walking Dead. Il existe une large palette de tendances survivalistes, qui vont du sympathique « instructeur de survie », comme David Manise [10][10]http://davidmanise.com (et son célèbre forum), à des postures bien plus sombres flirtant avec l’extrême droite. La référence la plus médiatique reste le Suisse Piero San Giorgio, dont le livre Survivre à l’effondrement économique, paru en 2011, s’est vendu à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires.
  12. Quand on a un peu plus confiance dans la nature humaine et qu’on ne peut se résigner à attendre le chaos, on se dirige volontiers vers le mouvement de la transition [11][11]Voir l’incontournable livre de R. Hopkins, Manuel de…. De préférence non violents et collectivistes, ses animateurs appellent à une transition anticipée à grande échelle pour éviter le pire. Une « grande descente énergétique », planifiée et contrôlée pour limiter des pertes humaines trop importantes et pour retrouver un sentiment d’optimisme, un sens du commun et une puissance d’agir. Plutôt que le repli sur soi, ils pratiquent l’ouverture et l’inclusion, convaincus que l’avenir se trouve dans les écovillages ou les réseaux d’initiatives de transition.
  13. Les collapsologues, quant à eux, font partie de ces personnes qui savent et qui y croient. Ils se sont même découvert une véritable passion pour ce sujet vital et pourtant si méprisé. Mais plutôt que de se préparer matériellement, ils préfèrent le monde intellectuel. Étudier, partager, écrire, communiquer, comprendre est devenu pour eux une activité de plus en plus chronophage, que l’on peut estimer à la fréquence et la longueur des livres publiés ou des articles et commentaires postés sur les blogs et les sites consacrés à la question. Cela donne un sens à leur vie. Contrairement au monde anglophone déjà saturé par ces lanceurs d’alerte, l’espace francophone les découvre timidement. Ils émergent sur Internet ou dans les universités, s’organisent, se découvrent. Ils sortent du placard, se décomplexent et osent peu à peu affirmer publiquement leurs convictions profondes, appuyées, il faut dire, par une somme impressionnante d’arguments. Ils fréquentent par exemple l’institut Momentum, la revue Entropia ou l’association Adrastia. Certains grands noms du monde académique, tels Bruno Latour, Catherine Larrère, Philippe Descola ou Dominique Bourg, même s’ils ne se disent pas « collapsologues », abordent désormais explicitement et sans ménagement la question de l’effondrement.
  14. Les « moments » qui font vaciller nos certitudes les plus profondes, et qu’un spécialiste britannique du pic pétrolier a nommés les « oh my god points », sont plus ou moins brutaux. Mais la plupart des collapsologues se souviennent avec précision de ces moments de bascule. Ainsi Philippe (le prénom a été changé), officier de la Défense belge, avoue être devenu obsédé par le sujet « depuis la conférence d’Yves Cochet et Patrick Brocorens [le président de l’ASPO Belgique] intitulée « Pétrole, bientôt la panne sèche ? », le 11 avril 2011 à l’Université libre de Bruxelles ». Ce jour-là, raconte-t-il, « c’est comme si j’avais basculé de l’intuition à la certitude. Depuis, ça ne m’a plus lâché ». Avec la même précision, Paul Jorion se souvient aussi d’une rupture soudaine : « C’était le 24 décembre 2011. J’ai fait ce jour-là une conférence pour les anciens de HEC. C’est la première fois que je parlais non pas simplement de l’effondrement du système financier, mais de l’effondrement généralisé du genre humain. » D’autres disent avoir basculé après la crise économique de 2008, en regardant un documentaire, en lisant la dernière version du rapport Meadows ou en écoutant l’ingénieur Jean-Marc Jancovici à la radio.
  15. Pour Agnès Sinaï, journaliste spécialisée dans les questions environnementales, « tout cela est lié à ma découverte du concept d’ “anthropocène[12][12]Terme qui désigne la nouvelle époque géologique dans laquelle…”, début 2010, et des travaux du philosophe et historien Jacques Grinevald. À partir de là, toutes les nouvelles du monde étaient dotées d’un nouveau sens. C’était une sorte de clé ». Quelques mois plus tard, avec l’aide d’une dizaine d’amis et de collègues (journalistes, politologues, écrivains, ingénieurs, professeurs, économistes, architectes, etc.), elle crée l’institut Momentum – un « laboratoire d’idées sur les issues de la société industrielle et les transitions nécessaires pour amortir le choc social de la fin du pétrole[13][13]www.institutmomentum.org/qui-sommes-nous. » – qu’elle dirigera pendant quatre ans. L’idée était d’ouvrir un espace où il était possible de discuter sans tabou de la question de l’effondrement de notre civilisation, un lieu de rencontre, une machine à faire vaciller les certitudes, alors qu’aucun média ne faisait le lien, pourtant si évident, entre toutes les formes de catastrophe : climat, biodiversité, pollutions, finance, économie, guerres, géopolitique, cancers, épidémies, fin des métaux rares, sécheresses, ruptures d’approvisionnement, etc.
  16. Se passionner pour l’effondrement demande des efforts et du temps. La plupart des collapsologues sont chercheurs, journalistes ou ingénieurs, souvent en contact direct avec les articles scientifiques et le monde académique. « Personnellement, j’ai la chance d’être universitaire et d’être payé pour me renseigner », avoue Hervé, maître de conférences en histoire, qui préfère rester anonyme, signe que le sujet reste encore un peu sensible… Quant à Paul Jorion, collapsologue totalement assumé, il explique « avoir un ami américain à la retraite qui ne fait rien d’autre qu’écumer l’Internet à la recherche d’articles et de livres sur le sujet. Je reçois ainsi les références d’une vingtaine de textes chaque semaine ». Des références qu’il faut trier, classer, hiérarchiser, ainsi que le fait le groupe Facebook Transition 2030, qui regroupe près de 1 800 membres autour d’un fil d’information très fourni sur les catastrophes. Le noyau dur du groupe – une dizaine de membres actifs – a prolongé cette expérience en créant une association, Adrastia, non seulement pour étudier l’effondrement, mais aussi pour informer la population et « construire le déclin ». Vincent Mignerot, animateur de Transition 2030, cofondateur et président d’Adrastia, souhaiterait aller plus loin aujourd’hui en lançant un forum sur le Web pour canaliser la forte demande des internautes. Cela fait une vingtaine d’années qu’il est plongé dans le sujet, en solitaire. Il a toujours évité d’en parler à ses proches ou de l’imposer à qui ne voulait pas l’entendre. « Je tiens absolument à ne pas insister si la personne en face de moi n’a pas envie de parler. Je commence à peine à discuter de cela avec mes proches, mais c’est récent. »
  17. On peut intuitivement comprendre la répulsion du grand public pour un tel sujet. Mais comment expliquer l’acharnement d’une poignée de chercheurs pour un thème que tout le monde fuit ? Paul Ehrlich, professeur de biologie à l’université Stanford, où il est président du Centre pour la biologie de la conservation, se dit « fasciné par le comportement humain, par exemple l’incapacité à gérer le plus évident des déterminants, comme la croissance démographique ou la surconsommation ». Comment expliquer ce déni ? Pour un être rationnel, c’est incompréhensible. « Prenez simplement notre système économique : il est fondé sur la foi, il demande une croissance infinie, ce qui est impossible, et il fait croire que les gens sont des êtres rationnels alors que nous savons tous que ce n’est pas le cas. » Mais, quand on lui demande si c’est vraiment la seule raison qui l’anime, il ajoute sans hésiter – comme beaucoup d’autres collapsologues – qu’il ressent surtout « une obligation éthique envers [ses] petits-enfants et tous les enfants et petits-enfants de [ses] amis, d’essayer de changer la trajectoire actuelle de notre civilisation ».
  18. Pour d’autres, il s’agit d’un outil leur donnant le sentiment de mieux comprendre le monde. « Pour quoi d’autre se passionner aujourd’hui ? confie Hervé. Le football ne m’intéresse pas et la télé m’ennuie. L’effondrement – si le mot veut dire quelque chose – est un sujet extrêmement intéressant, car il permet de tout relier et offre des clés d’explication fascinantes du fonctionnement de nos sociétés, de leur aveuglement, leur myopie, leurs illusions, en particulier à propos du numérique… Je ne peux pas dire que ça me rend heureux, au contraire, mais ça me donne sans doute une certaine force et de l’obstination. » Pour Paul Jorion, c’est plus qu’un besoin, c’est « la question qui comprend toutes les autres sur l’animal colonisateur, opportuniste et social que nous sommes ».
  19. Telle une passion « contrainte », la collapsologie apporte, à défaut du bonheur, certaines satisfactions, ajoute Gabriel Salerno, doctorant à l’université de Lausanne. Il a choisi l’effondrement comme sujet de thèse : « J’ai l’impression de vivre un moment qui sera inscrit dans l’histoire. Je suis passionné par cette question, même si c’est un moment tragique. » Pour son directeur de thèse, le philosophe Dominique Bourg, vice-président de la Fondation Nicolas Hulot, « nous sommes déjà entrés dans une dynamique d’effondrement. Je me sens collapsologue, et cela me passionne. Mais s’intéresser à l’effondrement ce n’est pas être fasciné par la destructivité. C’est aussi s’intéresser à l’évitement, en l’occurrence très aléatoire, à la résilience, à la reconstruction, même si l’échelle globale de nos dégradations présage un tunnel de difficultés indéfini ».
  20. On sait combien ce sujet peut fasciner. Mais peut-on raisonnablement tenir des années plongé dans ces nouvelles sans perdre la tête ? Maintenir un niveau de stress constant s’avère toxique pour n’importe quel organisme. Le problème est qu’à ce stade de lucidité le déni des autres est peut-être plus anxiogène ! Comment diable nos contemporains peuvent-ils appuyer sur le champignon tout en fermant les yeux ? Le collapsologue est pris au piège : ouvrir les yeux est difficile, les fermer l’est encore plus.
  21. Vincent Mignerot garde un discours posé malgré des conclusions très dures sur l’avenir de l’humanité : « Je n’ai pas eu de sentiment de peur lié à la perspective de l’effondrement, ni de tristesse ni de colère. Je suis en paix intérieurement. » Il en va de même pour Yves Cochet : « Étant de sensibilité médiocre, il semble que je puisse lire, parler, écrire sur l’effondrement assez longuement sans que mon état psychique général soit trop troublé par la négativité du thème. Peut-être est-ce aussi un effet de l’âge : en vieillissant, je m’accroche à ce qui me semble le plus important tout en supportant mieux la tristesse que cela peut engendrer. » Jacques (le prénom a été changé), chercheur à l’université et spécialiste du pic pétrolier « ne ressen[t] ni colère, ni honte, ni culpabilité, ni désespoir », juste de la peur, à certains moments, « quand [il voit] comment tournent certains pays qui sont en phase d’effondrement, et dont la liste semble s’allonger : Libye, Syrie, Irak, Somalie, Sud-Soudan, Afghanistan ou Yémen… ».
  22. Pour d’autres, gérer ses émotions n’est pas si simple. La présence de proches compréhensifs et à l’écoute s’avère donc vitale, comme en témoigne l’enseignante Joëlle Lecomte, animatrice de Transition 2030 et d’Adrastia : « C’est sans doute aussi le fait d’avoir rencontré d’autres personnes avec lesquelles je pouvais discuter de ces sujets difficiles sans tabou qui me permet de supporter tout ça. » Philippe, lui, raconte : « Avant, quand j’étais seul, c’était très difficile. Depuis que je suis en lien avec d’autres passionnés, je suis nettement plus heureux. » Lorsqu’on demande au vétéran Paul Ehrlich ce qui le fait tenir debout et être toujours aussi actif, sa réponse est simple : « J’ai beaucoup de bons amis et de collègues, et je bois du bon vin ! »
  23. Mais il faut aussi compter avec les dégâts collatéraux. Lorsqu’on se découvre une passion pour l’effondrement, les conjoints ont intérêt à suivre cette spirale de « déclics », sinon c’est la rupture assurée… Les imaginaires divergent rapidement, tout comme les visions de l’avenir, l’ordre des priorités, ou le rapport à la famille et aux amis. C’est un sujet profond qui remet tellement de choses en question qu’il est difficile de faire semblant de ne rien savoir et de simuler une vie normale. « Heureusement, ma compagne est sur la même longueur d’onde que moi, explique Raphaël Stevens. Mais il ne faut pas exagérer, en parler tous les jours, en boucle, ce n’est pas tenable. Bizarrement, je partage avec elle mes excès de colère, mais pas la tristesse ou le sentiment d’impuissance. » De son côté, Philippe, le militaire, a longtemps gardé sa colère et sa tristesse au fond de lui. Il se taisait, surtout devant sa compagne : « Je faisais des recherches en cachette, tout seul. Elle ne me suivait pas. Heureusement, ça a changé. Maintenant, elle est de plus en plus convaincue. Mais ce qui m’aide à tenir, c’est surtout les choses concrètes que je fais. Je participe par exemple au lancement d’une initiative de transition, en impliquant mes voisins. »
  24. Pour tenir dans la durée, c’est une évidence, il faut réussir à maintenir un entourage affectif stable et sain. Et cela n’inclut pas seulement des liens humains. D’autres types de liens peuvent se révéler tout aussi essentiels, avec le monde vivant par exemple, les animaux, les plantes, les arbres, les forêts, etc. Les psychologues ont depuis longtemps montré que nos liens avec la Terre étaient indispensables à notre équilibre psychique et à notre santé en général, que cela nous rendait résilients. C’est ce que ressent également Valérie Cabanes, porte-parole depuis 2013 du mouvement End Ecocide on Earth : « Même si je passe par des moments de profonde déprime, en particulier quand je dois écrire de façon détaillée ce que je découvre. Mais ce qui me donne le plus de courage, c’est la nature présente où je vis, en Dordogne, et la rencontre directe avec les personnes qui viennent à mes conférences. »
  25. Pour le Canadien Paul Chefurka, informaticien et auteur d’un site Web de référence sur l’effondrement [14][14]www.paulchefurka.ca., la question du chemin spirituel (pas forcément religieux) est centrale : « Mon désir est d’aider les gens à construire leur propre résilience, ainsi que celle de leur entourage. Partager ce potentiel me donne énormément de satisfaction. Toute ma vie, j’ai cherché à embrasser les vérités les plus sombres. Je gère ma peur en acceptant pleinement l’inévitabilité du changement et surtout de ma propre mort, et mon désespoir s’est dissous lorsque j’ai appris à voir l’humanité dans le cadre d’un univers vieux de 14 milliards d’années, composé d’une infinie diversité. »
  26. Le rapport à la mort est quelque chose qui revient souvent. Le fait qu’un sujet comme l’effondrement soit si désagréable pour une majorité d’entre nous tient au fait qu’il nous oblige tout simplement à voir notre mort en face. Cela peut être très désagréable pour qui n’en a pas l’habitude. En général, ce n’est qu’après avoir traversé ces sombres étapes que l’on peut connaître à nouveau la joie, l’espoir et l’enthousiasme. Comme les étapes d’un deuil qu’il faut franchir, cela peut prendre des semaines, des mois, voire des années. Il n’est pas rare que les collapsologues qui arrivent à cette phase finale d’acceptation entretiennent un rapport « pacifié » à la mort ; rapport qu’ils ont pu établir après une épreuve de vie difficile, une grave maladie ou un accident. Traverser ces moments procure une force, un sentiment de légèreté très puissant qui ne quittent plus celles et ceux qui sont touchés par eux. Pour ces gens, plonger dans les ombres n’est alors plus un problème.
  27. Une passion tenace, un besoin irrépressible de comprendre et de transmettre, un certain sens du devoir, des amitiés solides, une stabilité émotionnelle et affective, et un rapport assumé avec la mort, voilà ce qui permet aux collapsologues de ne pas s’effondrer. Mais une chose, tout de même, apparaît bien étrange : s’ils savent qu’il va se passer des choses terribles dans un avenir proche, des drames inimaginables qui menacent directement leur vie et celle de leurs contemporains… pourquoi restent-ils assis devant leur ordinateur ? Ils passent le plus clair de leur temps dans le monde virtuel, qui sera pourtant très probablement le premier à cesser de fonctionner. Pourquoi ne sont-ils pas en train de se préparer, dans leur jardin, à la campagne, comme le font des millions de personnes à travers le monde ?
  28. Gail Tverberg, célèbre blogueuse états-unienne raconte que devenir une vraie « prepper » l’éloignerait de ce qu’elle sait le mieux faire : informer les gens. Et puis « mon potager ne suffirait pas à nourrir ma famille ». Si le pétrole venait à manquer, « je ne suis pas sûr qu’une vie très longue serait un bon objectif à avoir. Mais c’est vrai que je suis âgée ; je ne dirais peut-être pas cela si j’étais plus jeune… » « Au fond, faut-il vraiment quitter son clavier ? se demande Jacques. Qu’auriez-vous fait si vous aviez été syrien et que vous aviez été convaincu il y a dix ans que le pays allait s’effondrer ? Auriez-vous quitté la ville pour aller à la campagne, pensant que ce serait plus calme ? Auriez-vous entassé des sacs de blé à la cave en prévision de la pénurie ? » Alors, que choisir ? Traitement de texte ou grelinette ? « Je pense qu’on peut faire les deux, affirme Agnès Sinaï. Quand on est chercheur, on ne peut pas laisser tomber le clavier, même s’il demeure une certaine ambivalence, car notre métier passe par le TGV et l’ordinateur, deux éléments antinomiques avec le ralentissement, la décroissance ou le monde sensible. »
  29. « Je contribue à la résistance contre ceux qui sont indifférents devant l’effondrement – voire qui l’organisent – au moyen de ce que je sais le mieux faire », se justifie Paul Jorion. Lorsque le public répond présent, lorsque certains hauts fonctionnaires, des militaires, des professeurs d’université, des grands médias commencent à prendre votre discours au sérieux, forcément, on sent que ce travail n’est pas inutile. Pour Jean Monestier, militant écologiste de longue date, « nous, les collapsologues, sommes tous des “radios du Titanic”, mais, au lieu d’envoyer nos SOS vers l’extérieur, nous les envoyons vers l’intérieur de la société ».
  30. Ces réponses sincères questionnent le sens de la préparation. Que signifie réellement « se préparer » à un effondrement ? En plus de stocker de l’eau potable et d’apprendre à conserver la nourriture que l’on produit soi-même, n’est-il pas aussi urgent de recréer de la solidarité entre voisins, et plus largement entre humains ? N’est-il pas vital de cultiver des relations qui permettent de faire émerger des comportements d’entraide plutôt que de concurrence lorsque les pénuries arriveront ? Et quoi de plus sensé que de prévenir ses contemporains, pour justement s’y préparer en douceur ? « Discuter avec d’autres permet de réfléchir à ce que l’on peut changer dans sa vie et d’envisager les choses concrètement », explique Joëlle Lecomte. Et Vincent Mignerot d’ajouter : « J’ai vraiment l’impression de me préparer en animant Adrastia et en nourrissant les réseaux sociaux. C’est une préparation psychologique et intellectuelle, mais pas forcément physique et matérielle. Il faut de tout. » Une posture que reprend à son compte Paul Chefurka, qui se « prépare en créant des connexions avec les autres, c’est-à-dire en partageant généreusement [son] temps, [ses] ressources et [ses] connaissances ».
  31. Mais, en cas de disette sévère, de catastrophe nucléaire, de déplacement de populations ou de conflit armé, qui prendra soin – matériellement – de ces « connecteurs » ? « J’ai confiance », répond avec assurance Gauthier Chapelle, biologiste spécialiste du biomimétisme. « Je crois à notre “réseau des temps difficiles” ; je sais que je pourrai aller trouver de l’aide chez les personnes avec qui j’ai créé des liens puissants. Et il y en a des dizaines ! Eux aussi auront besoin d’aide. C’est comme dans le monde vivant, ceux qui survivent ne sont pas les plus forts, mais ceux qui s’entraident. »
  32. « Effectivement, ce qui a du sens, c’est la reconnexion », conclut Agnès Sinaï. Se reconnecter à soi, à ses émotions, se reconnecter aux autres, aux « non-humains », en cultivant un rapport au monde plus pacifié. La résilience, cette capacité de se remettre des chocs et de rebondir, naît de la diversité de ces liens. Faire l’expérience d’une interdépendance radicale aux humains et à la toile de la vie, c’est ressentir que les autres ne sont plus des obstacles, mais des alliés. Fantasme d’écolo utopiste ? Sans doute pas, car la posture que nous adoptons face au monde aujourd’hui aura nécessairement des répercussions demain. Si l’on croit que tout va finir en bain de sang, alors on se préparera de telle manière que l’on donnera à cette configuration une chance supplémentaire de se produire. Avec des effets d’entraînement et de mimétisme très puissants…
  33. Pour certains, il est temps d’inverser cette spirale en mobilisant l’esprit lucide et bienveillant de catastrophistes éclairés, comme l’infatigable Paul Ehrlich, quatre-vingt-quatre ans, et sa femme Anne, qui se demandaient récemment si l’humanité pouvait encore éviter un effondrement : « Oui, nous le pouvons, bien que nous estimions actuellement nos chances à 10 %. Aussi sombre que cela puisse paraître, nous pensons que, pour le bien des générations futures, cela vaut la peine de lutter pour que ces chances passent à 11 %. »
  • [1] Cette expression est célèbre en langue anglaise, « The End Of The World As We Know It », à tel point qu’on utilise son acronyme « TEOTWAWKI ».
  • [2] Biologiste de renommée internationale, auteur de très nombreuses publications, dont le controversé La Bombe P (1968 ; édition française, J’ai lu, 1973).
  • [3]  Limits to Growth, paru en 1972 et actualisé en 1993 et 2004. La version française du rapport 2004 est parue sous le titre Les Limites à la croissance dans un monde fini, Rue de l’Échiquier, Paris, 2013.
  • [4] . H. Cline, 1177 av. J.-C. Le jour où la civilisation s’est effondrée, La Découverte, Paris, 2015.
  • [5]  En plus des entretiens parus dans Le Monde, Libération ou Terra Eco, lire son article « Il est trop tard pour le développement durable » in A. Sinaï (dir.), Penser la décroissance. Politiques de l’Anthropocène, coll. « Nouveaux Débats », Les Presses de Sciences Po, Paris, 2013, p. 195-210.
  • [6]  J.-P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Le Seuil, Paris, 2002, p. 142.
  • [7]  S. C. Moser et L. Dilling, « Toward the social tipping point. Creating a climate for change », Creating a Climate for Change. Communicating Climate Change and Facilitating Social Change, Cambridge University Press, Cambridge, 2007.
  • [8]  D. Meadows, Les Limites à la croissance dans un monde fini, op. cit., p. 204.
  • [9]  Le livre de référence dans le monde anglo-saxon est celui de James W. Rawles, ancien agent de renseignement pour l’armée américaine et fondateur du célèbre blog survivalblog.com. Voir J. W. Rawles, Fin du monde. Comment survivre ? Altipresse, Le Chesnay, 2012 (édition originale parue en 2009).
  • [10]
  • [11]  Voir l’incontournable livre de R. Hopkins, Manuel de transition. De la dépendance au pétrole à la résilience locale, Écosociété/Silence, Montréal, 2010.
  • [12]  Terme qui désigne la nouvelle époque géologique dans laquelle nous sommes entrés depuis la révolution industrielle, et qui succéderait ainsi à l’Holocène, une époque de stabilité qui a duré environ 10 000 ans.
  • [13]
  • [14]

 



Created: 06/04/2019
Changed: 06/04/2019
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