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Michel Houellebecq : « C’est avec les bons sentiments qu’on fait de la bonne littérature »

L’écrivain, star mondiale de la littérature française contemporaine, se confie au « Monde » en exclusivité, peu avant la parution, le 7 janvier, d’« Anéantir », son nouveau roman. Premier volet d’une rencontre en deux parties.

Par Jean Birnbaum

Sur le lit aux draps froissés, il y a un paquet de cigarettes, un briquet, un cendrier débordant de mégots, une télécommande, une paire de lunettes, un pyjama en boule et aussi, vêtu d’un ensemble en jean qui a manifestement déjà bien vécu, Michel Houellebecq. Les genoux légèrement repliés, la star mondiale de la littérature française contemporaine tire sur sa cigarette et interrompt soudain ce qu’elle était en train de dire pour constater, sans trop articuler : « Je suis allongé, vous êtes assis, c’est un peu bizarre quand même, j’ai l’impression de faire une psychanalyse, là. »

C’est, en effet, d’autant plus troublant que, dès le début de notre rencontre dans le studio parisien où l’écrivain a rédigé Anéantir, un nouveau roman aussi épais (730 pages) qu’exaltant, il me raconte ses rêves. Il faut dire que son livre, thriller politique qui tourne à la méditation métaphysique, en est plein. Page après page, nous voilà propulsés dans les aventures oniriques du personnage principal, Paul Raison, 47 ans, haut fonctionnaire au ministère de l’économie et des finances, qui va peu à peu sortir de son vide existentiel, et renouer avec son père, en affrontant la mort.

Des rêves, on en trouvait déjà dans les livres passés, Les Particules élémentaires ou Sérotonine, mais c’est la première fois que Houellebecq les utilise de manière aussi systématique : « Moi, je ne m’intéresse pas trop à Freud, j’ai beaucoup de reproches à lui faire, dit-il, mais je m’intéresse vraiment aux rêves, et je suis très content d’en avoir mis autant dans Anéantir. Le rêve est à l’origine de toute activité fictionnelle. C’est pourquoi j’ai toujours pensé que tout le monde est créateur, parce que tout le monde reconstruit des fictions à partir d’éléments réels et irréels. C’est un point important. Moi, j’écris quand je me réveille. Je suis encore un peu dans la nuit, il me reste quelque chose du rêve. Je dois écrire avant de prendre une douche, en général dès qu’on s’est lavé, c’est foutu, on n’est plus bon à rien. »

 

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Un éclat de rire sincère, ingénu

C’est donc dans cet antre enfumé, sur ce lit, que Houellebecq a rêvé Anéantir. Pour s’installer au bureau où il a travaillé, et où je l’écouterai cinq heures durant avant de continuer au restaurant, il n’avait qu’un pas à faire. Sur le mur de ce studio situé dans le quartier asiatique du 13e arrondissement, et meublé de façon désespérément fonctionnelle, on peut encore contempler les photos qui l’ont accompagné durant la rédaction du roman.

On y voit, entre autres : Bruno Le Maire dans son ministère, que Houellebecq a longuement arpenté et dont les couloirs labyrinthiques fournissent matière à l’un des rêves de Paul Raison ; l’église Notre-Dame-de-la-Nativité de Bercy, non loin de là, où le même Paul trouve confirmation qu’il est décidément peu doué pour l’espérance ; Carrie-Anne Moss, l’actrice qui joue Trinity dans Matrix, et dont la femme de Paul, Prudence, l’un des personnages les plus admirables du roman, est le portrait craché ; une chambre d’hôpital propre à accueillir les patients en « état végétatif chronique » (EVC), où l’on découvre le père de Paul, Edouard Raison, ancien des services secrets réduit au silence par un accident cérébral, au moment même où le monde est déstabilisé par une série d’attentats énigmatiques ; ou encore des paysages du Beaujolais, vertes collines et vignes écarlates, qui abriteront bientôt les poignantes retrouvailles de Paul avec son père.

 

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Je suis justement en train d’observer cette image de vignes quand Houellebecq se lève d’un bond pour chercher un tire-bouchon : « A mon avis, le mieux, c’est le vin blanc. Personnellement, je suis un peu alcoolique. Vous voulez boire quelque chose ? », souffle-t-il dans un éclat de rire sincère, ingénu. On dirait un bébé brandissant son hochet.

Profitons-en pour aborder de front la question-clé, celle que je brûlais de poser, celle des enfants nés ou qui auraient pu naître, tels qu’ils apparaissent au détour d’une belle page qui m’a sauté au visage, la 169. A ce stade du récit, Paul se retrouve pour la première fois seul, à l’hôpital, avec son père mutique. Après lui avoir parlé de Prudence, avec laquelle les relations sont au point mort, ainsi que de Bruno, son ami ministre, pressenti pour la prochaine élection présidentielle (nous sommes en 2027) et dont les mystérieux terroristes mettent en scène la décapitation, Paul livre un aveu inattendu : « Il ajouta qu’il regrettait de ne pas avoir eu d’enfants, et ce fut un vrai choc quand il entendit ces mots sortir de sa bouche », peut-on lire.

« Si vous voulez prendre au sérieux ce que j’écris, il faut adopter un présupposé irrationnel selon lequel les personnages agissent par eux-mêmes »

Déjà, dans Sérotonine, l’écriture de Houellebecq laissait émerger, malgré la noirceur du monde, la possibilité d’un amour authentique. Avec Anéantir, comme en témoignent ces lignes, il va de l’avant et installe le bonheur enfantin, avéré ou même manqué, comme une manière de braver la mort qui vient. A l’instar de Paul, l’écrivain se laisse submerger par des mots qui sont plus forts que lui : « Vous savez, au moment où on corrige les épreuves d’un roman, on peut supprimer tout ce qu’on veut, confie-t-il. Il y a des choses qu’on n’a pas écrites de façon préméditée mais qu’on décide quand même de garder. Ce passage en fait partie. J’aurais pu l’enlever, par pudeur, mais non. »

Cet enfant qui surgit page 169, Houellebecq a donc décidé de le garder. De même qu’il a gardé le bébé sur lequel Prudence se jette avec « avidité », et qu’elle berce et promène le jour où sa sœur vient le lui présenter : « Quand Prudence fait ça, précise Houellebecq, ce n’est pas moi qui lui dis de le faire, c’est elle, c’est la logique interne au personnage. Ces deux passages qui vous ont frappé, je ne les ai pas pensés, ils se sont imposés. A un moment, si vous voulez prendre au sérieux ce que j’écris, il faut adopter un présupposé irrationnel selon lequel les personnages agissent par eux-mêmes. »

 

La littérature comme rêve maintenu

Oui, adoptons ce présupposé, d’autant plus volontiers qu’il jette une douce lumière sur la conception houellebecquienne de la littérature comme rêve maintenu, comme enfance déployée. Quand Anéantir évoque « ce bonheur irréel et brutal de l’enfance », peut-être célèbre-t-il cette sensibilité rêveuse qui fait de l’enfant un poète-né. « La poésie est un état d’enfance conservé », disait Goethe. « L’enfant est un poète élémentaire », complétait Jean Cohen, théoricien du langage que Houellebecq chérit, et qu’il m’avait demandé de lire avant de venir au rendez-vous.

« Quand j’étais enfant, je ne marchais quasiment pas, se souvient l’écrivain à travers un rideau de fumée. Pour aller d’un endroit à un autre, je courais. Et puis, à un moment donné, j’ai arrêté de courir. Quand il m’arrive de courir aujourd’hui, mais ça ne m’arrive quasiment plus, je redeviens enfant. Lorsque j’écris de la poésie, j’en suis moins sûr. Pourtant, mon enfance me renvoie à une absence de distinction entre réel et imaginaire qui, dans une certaine mesure, persiste. Le premier livre qui m’a marqué, c’est les contes d’Andersen. J’y croyais totalement. Pour moi, la Petite Sirène était une personne réelle, et aujourd’hui encore je ne suis pas très loin de penser que la Petite Sirène existe en vrai. De la même manière, je peux vous dire, là, sans mentir, que Prudence me manque. Mais, en vieillissant, on sort plus difficilement de l’état de veille, le monde accroche plus. Quand j’étais jeune, les gens se droguaient beaucoup, je crois qu’ils se droguent encore beaucoup, d’ailleurs. On cherche à échapper à la claire conscience de la situation, car un état de pleine lucidité est incompatible avec la vie. »

« Fondamentalement, je suis une pute, j’écris pour recueillir des applaudissements »

La poésie est un jeu d’enfants, l’élan des rêveurs qui se tiennent debout. Mi-novembre 2021, lors d’un spectacle son et lumière accueilli par le Rex Club, à Paris, Michel Houellebecq a incarné cette conviction en lisant ses poèmes avec trois jeunes comédiens. L’ambiance était nébuleuse, la musique électronique (et signée Traumer), le public heureux. Cela glissait d’un texte à l’autre, c’était à la fois très pro et enthousiaste, on avait l’impression que, pour retrouver des forces, Houellebecq, comme Paul, devait renouer avec ses jeunes années.

Jadis, en effet, tout avait commencé comme ça, par des lectures de poèmes en public. « A l’époque, déjà, je voyais les gens vibrer, se souvient l’auteur d’Anéantir.Au départ, je faisais ça pour plaire aux filles, voilà, c’est tout. Il s’agissait de montrer que j’étais quelqu’un d’intéressant, ce qui n’était pas évident au premier abord. Donc, faut pas non plus exagérer avec l’enfance, l’esprit d’enfance, tout ça. Fondamentalement, je suis une pute, j’écris pour recueillir des applaudissements. Pas pour l’argent, mais pour être aimé, admiré. Après, faut pas prendre négativement le mot “pute”. On est content de faire plaisir, en même temps. »

 

Tenir à distance les médiocres, les méchants

Disant ces mots, Houellebecq prend un air bravache, assez fier de lui. Mais on n’y croit pas. A lire ses poèmes comme son nouveau roman, à mesurer la nécessité et la puissance qui commandent sa plume, on sent bien que, succès ou pas, il aurait tenu bon sur son désir.

On sent bien, surtout, que son écriture cherche plus que jamais à fonder, sinon une espérance, en tout cas des valeurs. On le perçoit là, tout près, disponible, prévenant, en pleine possession de ses forces, heureux de nous proposer une morale qui permet d’habiter le monde, de supporter la vie, de tenir à distance les médiocres, les méchants. Dans Anéantir, ils sont remarquablement peu nombreux, ils ne sont même qu’un, ou plutôt une, en la personne d’Indy, une journaliste sans foi ni loi (évidemment), dont le portrait est à hurler de rire.

 

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La force à laquelle cèdent les personnages de Houellebecq, ce n’est pas le Mal, c’est la tentation du Bien. Et les pages les plus poignantes de son roman sont celles où il parvient à faire surnager, au milieu de la solitude et de la déréliction, des gestes fugaces qui vous font pleurer.

« Contrairement à ce que prétend une formule célèbre, tranche l’auteur d’Anéantir,je pense que c’est avec les bons sentiments qu’on fait de la bonne littérature. Tout au long du XXe siècle, la littérature a été traversée par une fascination pour la transgression, le Mal. D’où la complaisance à l’égard d’auteurs collabos comme Morand, Drieu, Chardonne, que je trouve médiocres. Il n’y a pas besoin de célébrer le Mal pour être un bon écrivain ! Dans mes livres, comme dans les contes d’Andersen, on comprend tout de suite qui sont les méchants et qui sont les gentils. Et s’il y a très peu de méchants dans Anéantir, j’en suis très content. La réussite suprême, ce serait qu’il n’y ait plus de méchants du tout ! »

 

 

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Grâce à Michel Houellebecq, l’autre rentrée de Bruno Le Maire

Le ministre de l’économie, piqué de littérature, ne cache pas sa fierté d’avoir inspiré cet écrivain qui le campe en présidentiable sincère et surdoué dans son dernier roman, « Anéantir ».

Par Ariane Chemin

On pourrait presque parler d’un hold-up. En pleine campagne présidentielle, Bruno Le Maire fait sa rentrée de janvier de manière très… décalée. Une rentrée littéraire, mais pas comme auteur attendu : Emmanuel Macron ne souhaitant pas voir son équipe publier d’ouvrages avant la présidentielle, le ministre de l’économie et des finances avait avancé à novembre 2021 la parution chez Albin Michel de son douzième livre (le quatrième depuis le début du quinquennat), Un éternel soleil.

 

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Non, c’est en héros romanesque que le patron de Bercy effectue ce retour de vacances triomphant. Dans la petite comédie humaine de Michel Houellebecq (qui place Balzac au-dessus de tous) manquait la figure d’un ministre. C’est chose faite avec son dernier roman, livre puissant et triste qui paraîtra le 7 janvier chez Flammarion. Bruno Le Maire sert de modèle à l’un des principaux protagonistes d’Anéantir, Bruno Juge (presque un nom balzacien). Quel beau cadeau de Noël pour un ministre qui se pique de littérature (« Richelieu écrivait en agissant »), et aime tant fréquenter les écrivains (« Jean-Christophe Rufin, Sylvain Tesson, Philip Roth quand il était vivant, Marie Darrieussecq… ») ! Le 22 décembre, dans son bureau de Bercy, ses joues semblent encore plus roses qu’à l’ordinaire. « Se retrouver ainsi dans ce qui est peut-être le plus grand roman de Michel… » Fierté et joie empourprent son teint pâle et ses pommettes.

Il s’était préparé. « L’un des personnages se nomme Bruno, mais il est polytechnicien », avait malicieusement glissé Houellebecq au normalien, un agrégé de lettres modernes spécialiste de Proust. Lecture faite, il n’a pas regretté« une seconde » d’avoir ouvert les portes de sa chambre conjugale ou de la cantine du ministère à cet écrivain qui aime documenter chacun de ses romans comme un naturaliste. Qu’importe que Bruno Juge ait rompu avec sa femme après vingt-cinq ans de mariage ou qu’une étrange vidéo pirate mime sa décapitation virtuelle, puisque ce double de Le Maire est d’abord « un type bien », austère,bosseur, « surdoué », pédagogue, jamais « cynique » (contrairement au « Président »), capable de réciter des vers de Musset dans le texte et en pleine nuit. Et présidentiable. Bruno Juge est un héros romantique qui croit encore à l’action et place ses ambitions (ressusciter le dynamisme des « trente glorieuses ») derrière l’intérêt général. « Enfin un portrait positif d’un homme politique », lâchele ministre dans son bureau.

 

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Souper et discussions

Les deux hommes se sont connus en 2006. « Toujours s’occuper des écrivains », telle est la devise de Bruno Le Maire, qui dirige le cabinet de Dominique de Villepin quand Michel Houellebecq a besoin d’un coup de main. « Une histoire de douanes et de chien », croit se souvenir le ministre, qui résout le problème et reçoit ensuite l’homme de lettres à Matignon. Il est à nouveau question du chien de Michel Houellebecq en 2011. Le welsh corgi du romancier, Clément, est mort en Irlande (pour Houellebecq, un chagrin inextinguible), et il faudra cette fois rapatrier la dépouille au cimetière animalier d’Asnières, dans les Hauts-de-Seine. Le ministre a compris que chez Houellebecq l’amour animal est le contrepoint à la déshumanisation de la société et à la catastrophe amoureuse, deux hantises obsessionnelles.

 

Depuis, ils s’échangent des mails et se croisent volontiers, dans les appartements privés du ministre où Michel Houellebecq vient souper, à la remise de légion d’honneur de l’écrivain à l’Elysée, ou encore lors d’une soirée épique sur la piste du Cirque d’hiver, au printemps 2019, un show sur l’Europe organisé par les jeunes catholiques traditionalistes des Eveilleurs d’espérance et l’hebdomadaire Valeurs actuelles« Ce qui est touchant pour moi, confie Le Maire, et je le vis comme un vrai signe d’amitié, c’est que je retrouve dans Anéantir les traces de discussions de plusieurs années avec lui. » Discussions littéraires sur le romantisme allemand, l’écrivain Theodor Fontane, ou encore Rilke (auquel Houellebecq adresse plusieurs clins d’œil discrets dès les premières pages du roman, estime le ministre). Discussions économiques, aussi. « Dans La Carte et le territoire [Flammarion, 2010], Michel nous promenait dans une France muséifiée, disneylandisée, devenue le pays du tourisme ; mais par une sorte de processus proustien fait de surprise et de dévoilement, se réjouit le patron de Bercy récemment converti au sauvetage des usines, Bruno Juge croit ici aux bienfaits de l’industrialisation. Comme Proust, Houellebecq est un auteur volontariste. »

 

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Il ne veut pas voir des signes partout, mais tout de même : dans Paul (Gallimard, 2019), le ministre-écrivain accompagnait son grand ami, terrassé par une tumeur au cerveau, jusque ses derniers instants. Dans Anéantir, Bruno Juge aide à sa façon le narrateur, fonctionnaire à la direction du budget et atteint d’un cancer de la langue. Vertigineuse mise en abyme dont Bruno Le Maire s’étourdit presque, tant il est convaincu que le Prix Goncourt n’a pas bâti ce « jeu de miroirs » par hasard. « Vraiment, c’est quelque chose de très troublant de devenir le personnage d’un auteur qui marquera le XXIe siècle littéraire comme Proust et Céline en leur temps, confie-t-il. Michel d’ailleurs mérite le Nobel…  » Il se reprend, se lève et précise prudemment : attention, Bruno Juge n’est pas lui, Bruno est un autre, « un personnage en soi, qui appartient à la littérature et surtout à Michel Houellebecq ». A travers la baie vitrée du 6e étage de Bercy, une lumière jaune auréole les piles du pont d’Austerlitz, exactement comme dans le roman.

Ariane Chemin

 

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Michel Houellebecq : « La mort, je m’en fous »

L’écrivain s’est confié au « Monde » en exclusivité, peu avant la parution d’« Anéantir », son nouveau roman, le 7 janvier. Second volet d’une rencontre en deux parties.

Par Jean Birnbaum

 

Voilà trois heures que nous discutons de joies enfantines, d’histoires rêvées, d’élans poétiques, d’une littérature nourrie de bons sentiments et qui ferait taire les méchants… bref, l’ambiance est beaucoup plus gaie que prévu, jusqu’à ce que Michel Houellebecq s’étire comme un adolescent fourbu, allonge les jambes sur son lit, ménage un silence et me lance d’une voix presque fervente cet avertissement : « Oui mais il y a la mort. Thomas Bernhard l’a écrit, Pascal le dit plus brillamment, quand on pense à la mort tout le reste devient dérisoire. Cela fait un peu con de dire ça. L’amour reste un vrai sujet. La mort aussi. Prudence est à la hauteur, quoi. »

C’est vrai que Prudence fait face. De tous les personnages d’Anéantir, la femme de Paul est le plus vaillant, en tout cas ceui qui sait subvertir les déterminismes misérables, nommer les choses, donner du prix à la vie. Comme son mari, elle a fait l’ENA avant d’intégrer l’inspection des finances. Elle semble avoir renoncé à tout, aux sourires, à la tendresse, ne croisant plus Paul que par hasard dans ce que les deux colocataires nomment désormais « l’espace de vie » (un duplex très fonctionnel dans le quartier de Bercy, tout près du ministère). Chambres à part, réfrigérateurs séparés, solitudes juxtaposées…

 

L’aventure métaphysique

Mais tout n’est pas symétrique dans leur « désespoir standardisé ». Paul s’intéresse aux actes des terroristes qui menacent le ministre de l’économie, Bruno Juge, qu’il conseille et admire. Il suit également de près la campagne électorale entamée par le même Bruno, en tandem avec la vedette de télévision Benjamin Sarfaty, très populaire chez les ados, et que le président en place souhaite installer à l’Elysée. Ces deux aspects, qui font d’abord d’Anéantir un roman d’espionnage et un récit d’anticipation politique, Prudence les néglige totalement. Que le père de Paul, figure importante de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), désormais immobilisé dans un fauteuil roulant, détienne quelque secret susceptible d’éclairer les événements récents, ne la préoccupe pas davantage. Une seule question compte à ses yeux : Paul sera-t-il capable de se montrer enfin humain ? Saura-t-il rendre sa femme heureuse, escorter son père jusqu’à la mort ?

 

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Après environ six cents pages, l’intrigue policière et politique passe donc au second plan pour laisser place à la seule aventure digne de ce nom, la métaphysique, comme si Prudence avait pris le dessus sur son créateur. « Souvent, l’auteur croit contrôler les personnages, mais les personnages imposent leur être à l’auteur, admet Houellebecq. On voit très bien ça dans Les Possédés, de Dostoïevski [1871-1872]. Il veut faire un livre contre le nihilisme et la gauche en Russie, il commence par décrire les conspirateurs comme des démons, mais, à un moment donné, ses personnages se mettent à manifester un pouvoir de séduction extraordinaire, et le livre se casse complètement la gueule, en tout cas d’un point de vue militant. Pour moi c’est la même chose. Si le livre bifurque comme ça à la fin, c’est parce que j’ai de plus en plus aimé le personnage de Prudence. »

A mesure qu’on progresse dans le texte, c’est un fait, Prudence relève la tête. On la découvre d’abord fragile, délaissée, vêtue d’un épais pyjama d’enfant, avec des lapins brodés sur la poitrine. En fin de parcours, c’est elle qui prendra la parole pour dire ce qu’il y a à dire, puisque même les médecins n’oseront plus. Entre-temps, on aura appris à reconnaître son courage, on l’aura vue briser les routines de l’indifférence, oser toucher Paul à nouveau : « Elle posa d’abord une main à la hauteur de sa taille, puis remonta vers sa poitrine. Il ne bougeait pas d’un centimètre. Elle eut alors des mouvements vagues, des sortes de soubresauts, et d’un seul coup elle le serra de toutes ses forces en émettant des bruits peu compréhensibles, Paul eut l’impression qu’elle pleurait. Elle portait toujours son pyjama d’enfant, au contact un peu pelucheux, nota-t-il involontairement. Elle desserra un peu son étreinte, elle le serrait quand même très fort mais ce n’était pas grave, il était bien. »

 

Cette poignante simplicité que peu d’écrivains sont capables d’atteindre

Je cite ces lignes d’Anéantir et j’ai tort. Car citer dix lignes rend rarement justice à un roman, surtout à un roman de Houellebecq. Celui-ci fait plus de 700 pages et, s’il se révèle si captivant, c’est qu’il installe, sur le long terme du grand livre, une mélodie émue qui vous enveloppe et vous transporte. Il est là, le génie de Houellebecq. Bien sûr, on pourra toujours saluer sa virtuosité, en particulier cette capacité à varier les registres, roman réaliste, conte philosophique, polar social, reportage ironique… Toutefois l’essentiel se trouve ailleurs, précisément dans ce que ses détracteurs lui reprochent : cette prétendue « absence de style » qui permet à Houellebecq d’être, en réalité, si présent à la littérature. Ses longues phrases produisent tout sauf une langue alambiquée, elles créent cette poignante simplicité que peu d’écrivains sont capables d’atteindre, et dont la vérité réside non pas dans telle ou telle prouesse technique, mais dans l’état physique où ces phrases nous mettent. C’est la seule chose qui compte. Or nous serons nombreux à être chamboulés par ce texte, à écorner telle page qui nous a fait hurler de rire, telle autre où les sanglots ont surgi. Que demander de plus ?

« C’est fou, cela fait quatre heures qu’on discute, et on n’a toujours pas parlé de Zemmour ! »

J’allais justement poser la question au moment où j’entends Houellebecq s’exclamer : « Bizarre, j’ai plus de cigarettes. Ah si ! Elles sont là ! Je me disais bien, c’était pas mon genre… C’est fou, cela fait quatre heures qu’on discute, et on n’a toujours pas parlé de Zemmour ! » C’est vrai. On peut toujours, mais y tient-il vraiment ? « Non », répond-il à mi-voix. Bon. Pendant qu’il ouvre un autre paquet, je reviens donc au paradoxe qui m’occupe : lui qui passe pour un écrivain désabusé, voire cynique, n’a pas son pareil pour susciter les élans du cœur. Ainsi Anéantir nous baigne-t-il dans un flot d’humour tendre et de compassion qui font de ce romanson livre le plus bouleversant. Ici, ses précisions nous ramènent une fois de plus à l’enfance : « Quand j’étais petit, j’ai lu Servitude humaine, de Somerset Maugham [1915], et les dernières pages m’ont plongé dans une transe de pleurs. De même, Les Aventures de Monsieur Pickwick, de Charles Dickens [1836-1837], ont provoqué les plus grands éclats de rire de ma vie. Alors ça fait un peu vieux con ce que je vais dire, mais ça a toujours été le but sous-jacent de mes romans : faire rire et pleurer. C’est exactement ce que je cherche à provoquer chez les gens. Et si je n’y arrive pas, je ne suis pas content. »

Un silence se glisse dans la discussion, le temps qu’un nouveau verre de blanc vienne soutenir une cigarette à bout de souffle, et l’écrivain s’enhardit : « Je peux dire un truc un peu théorique ? Un autre auteur dont je n’ai pas encore parlé, et ce n’est absolument pas normal, c’est Schopenhauer ! Schopenhauer [1788-1860]distingue trois catégories de tragédies. Celles où la situation tragique est créée par des circonstances exceptionnelles ; celles où elle est créée par des personnages d’une exceptionnelle méchanceté ; et enfin celles où ni les circonstances ni les personnages ne sont exceptionnels, mais où la tragédie est produite par la simple existence des choses. Une situation tragique qui suppose des personnages plutôt sympathiques, de bonne volonté, voilà ce qui lui paraît la forme suprême de tragédie. Et je suis entièrement d’accord ! »

Des personnes ordinaires, Houellebecq en rencontre souvent au coin de la rue. Il leur pose des questions, les entend dire que leur existence n’a aucun intérêt, proteste que si, et c’est sincère. « Ça arrive souvent, maintenant que je suis célèbre. Car je suis célèbre », s’amuse-t-il. S’imprégner de ce que lui racontent les gens lui est essentiel, aucun de ses personnages n’est forgé à partir de sa seule expérience personnelle. A la page 77, il est écrit : « On n’arrive jamais à imaginer à quel point c’est peu de chose, en général, la vie des gens, on n’y arrive pas davantage quand on fait soi-même partie de ces “gens”, et c’est toujours le cas, plus ou moins. »

 

« Anéantir » est là pour en finir avec les regrets

Chaque être humain est pour lui-même une chose étrange, le plus grand sujet d’étonnement. Si je veux me connaître, il me faut les yeux des autres. J’étais là, bien tranquille, j’avais fait mon trou dans la société, m’agitant en tous sens pour oublier ma profonde vanité. Et voilà qu’autrui vient arracher mon masque, révéler la vérité nue : un parmi d’autres, je ne suis qu’un condamné en sursis. La mort est au poste de commandement, Pascal l’a montré et Houellebecq creuse le sillon. « Anéantir part sans doute d’un regret, remarque l’auteur. Avec La Carte et le Territoire [2010], j’avais voulu traiter de la mort dans la manière la plus habituelle dont elle se présente, quelqu’un tombe malade et meurt, je voulais vraiment parler de ça, de la mort de tout le monde, sans drame autre que la mort elle-même. Mais j’avais été à moitié satisfait. »

 

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Anéantir est là pour en finir avec les regrets, pour donner à vivre cette expérience de l’intérieur, dans l’épaisseur du temps qui passe mais aussi de la liberté recouvrée, des retrouvailles inespérées. C’est l’horizon de la mort qui oblige Paul et Prudence à se retrouver, c’est encore elle qui permet à Paul de parler à son père, de prononcer les paroles cruciales mais toujours différées, de le rencontrer, in extremis. Revenu dans la maison familiale, il découvre ainsi qu’Edouard aimait les grands vins, et également qu’il lisait Joseph de Maistre (1753-1821), haute figure de la contre-révolution. « A la fin de sa vie, j’ai découvert que mon père était devenu royaliste, se souvient Houellebecq. D’ailleurs tout ce qui concerne les relations père-fils, dans ce livre, est très lié aux relations que j’ai eues avec lui. Je lui ressemble horriblement. Déjà, quand j’étais bébé on m’a dit, “C‘est sa photo !” Et effectivement, plus j’avance en âge plus je lui ressemble, il est probable que je mourrai un peu des mêmes trucs que lui, une histoire de vaisseaux sanguins, mourir ce n’est pas bien grave, mais c’est surtout qu’il y voyait de moins en moins, et moi aussi ça commence à baisser beaucoup. Voilà pourquoi, dans la nouvelle présentation de mes livres, j’ai tenu à ce que les caractères soient suffisamment grands ! »

« Pour Noël, des catholiques réactionnaires m’ont envoyé des messages disant qu’ils avaient prié pour moi, c’est émouvant vous ne trouvez pas ? »

Outre une couverture cartonnée et un papier au grammage renforcé, destinés à les empêcher de vieillir, les livres de Michel Houellebecq seront désormais dotés d’une tranchefile et d’un signet, en mode « Pléiade », comme si l’écrivain voulait préparer la suite, en tout cas une éventuelle postérité classique. A 65 ans, on est loin de la limite d’âge, n’est-ce pas un peu tôt pour tourner son regard vers la sortie ? « Je vais mourir, mais la mort je m’en fous, élude Houellebecq dans un sourire mi-blessé, mi-faraud. Je crois que c’est assez courant en fait. La peur de la mort est beaucoup moins répandue qu’on le dit, peut-être parce qu’on n’a plus aucun espoir d’une vie après la vie. On réagit juste avec une sorte de grimace écœurée, on a perdu en solennité… Pour Noël, des catholiques réactionnaires m’ont envoyé des messages disant qu’ils avaient prié pour moi, et en plus je pense que c’est vrai, c’est émouvant vous ne trouvez pas ? Il y a donc des gens qui s’intéressent à mon âme, je le prends comme un signe d’amitié très fort. Ils espèrent que je serai touché par la grâce. Mais est-ce que c’est vraiment de mon âge ? »

Ecoutant ces mots, je pense au récent livre d’Antoine Compagnon, La Vie derrière soi (Equateurs), qui fait de la fin, du renoncement et du deuil l’horizon de toute littérature. Chaque livre menace d’être le dernier, chaque fois rôde la question : « Peut-on cesser d’écrire ? » Houellebecq n’a pas encore lu ce bel essai, mais il a déjà sa réponse. Adossé à deux oreillers, les genoux bien redressés maintenant, l’écrivain repose son verre et conclut avec une moue enfantine, une vitalité désespérée : « Non, la question du dernier texte, je ne me la pose pas du tout. Celle du dernier roman, oui, parce que c’est quand même un effort spécifique, une épreuve physique, vivre longtemps aux côtés d’un personnage, à partir d’un certain âge peut-être que je n’en serai plus capable. Mais cesser complètement, je ne l’envisage pas, jusqu’au bout j’écrirai des poésies, ou même seulement des pages indignées contre l’euthanasie, jusqu’à mon lit de mort je griffonnerai des trucs. »

 

 

Houellebecq à l’Ehpad, la critique en soins critiques

Une écriture en fin de vie, un écrivain qui radote, des propos odieux en mode crème, mais une critique enthousiaste, comme si Houellebecq était à notre temps réactionnaire une fierté française comparable à ce que le nucléaire a été pour les Trente Glorieuses.

Joseph Confavreux et Lise Wajeman

 

Dans le dernier roman de Michel Houellebecq, Solène Signal est une redoutable communicante, cynique et prête à tout pour faire élire son candidat à l’élection présidentielle de 2027.

Alors qu’un des principaux personnages du livre, Bruno Juge, ministre de l’économie et du budget, est inspiré du ministre Bruno Le Maire, on se demande surtout aujourd’hui qui a inspiré la « Solène Signal » aux commandes de la campagne de promotion du huitième roman de Michel Houellebecq, Anéantir (Flammarion), tant celle-ci a été rondement menée.

Une semaine avant la parution prévue pour le 7 janvier, donc avant que les lecteurs puissent acheter le livre et se faire leur propre opinion, le ton est en effet donné. En tout cas pour les journaux qui, contrairement à Mediapart, ont eu le privilège de recevoir en amont un exemplaire de l’ouvrage.

Son emballage cartonné semblable aux « hard cover » anglo-saxons et son grammage épais ont d’ailleurs été choisis par l’auteur lui-même, sur le modèle de « L’album blanc » des Beatles : logique pour l’écrivain star de la littérature française ainsi qu’il est (presque) unanimement célébré.

Le romancier est mis en « une » de Libération, qui vante un roman oscillant « entre tragique et ironie ». Le Figaro titre « Houellebecq, miroir vrai de notre temps » et consacre plusieurs pages à ce « grand roman sur les maux de notre société ».

 

Mais la palme revient au Monde, qui avait déjà célébré dans le précédent roman de Houellebecq, Sérotonine, une « phénoménologie de la fellation ». D’abord avec un article dans lequel Bruno Le Maire exprime son contentement d’avoir inspiré l’un des principaux personnages du livre – personnage qui, évoquant le projet d’une cérémonie mondiale d’hommage à cinq cents migrants tués et filmés en détail à l’occasion d’un attentat, n’hésite pas à commenter ainsi : « Au moins c’est en pleine mer, il n’y aura pas leurs putains de bougies… »

Ensuite, avec deux entretiens-fleuves titrés respectivement « La mort, je m’en fous »et « C’est avec les bons sentiments qu’on fait de la bonne littérature ».

Manquerait-on de sens de l’ironie ou attentera-t-on à la liberté de la littérature en relevant que le roman de Houellebecq déborde moins de « bons sentiments » que de l’ensemble des lieux communs réactionnaires de l’époque, qu’on trouve régulièrement en couverture de Causeur ou Valeurs actuelles ?

Anti-véganisme (la « mutation végane, survenue chez Prudence dès 2015, au moment même où le mot faisait son apparition dans le Petit Robert » située à l’origine de la déréliction du couple qu’elle forme avec Paul Raison, haut fonctionnaire de Bercy et principal personnage du livre), antiféminisme incarné notamment par le magazine Sorcellerie Magazine, haine des syndiqués qui s’attachent à leurs règles et privilèges au détriment des malades des Ehpad parmi lesquels se trouve le père de Paul, moquerie des « gros-mous humanistes » qui veulent faire barrage au Rassemblement national, mépris de classe vis-à-vis du personnage de Madeleine, ou encore dénonciation du déclin d’un monde teinté d’une « ambiance pseudo-ludique, mais en réalité d’une normativité quasi fasciste ».

Mais tous ces propos nauséabonds sont distillés par petites touches, comme en mode mineur. Michel Houellebecq ne se fait pas l’apôtre du « grand remplacement » cher à Renaud Camus, il se contente de déplorer le « petit remplacement » que constate Paul, en retournant à Belleville-sur-Saône : « Il fut surpris d’avoir la sensation que cette petite ville avait changé, alors qu’il ne s’en souvenait en réalité pratiquement pas. Il mit quelque temps à en comprendre la raison, il y avait des Arabes, beaucoup d’Arabes dans les rues, et cela c’était certainement une innovation par rapport à l’ambiance générale du Beaujolais, et de la France tout entière. »

 

Un roman en forme de manuel de réassurance pour vieux mâles blancs misogynes qui débandent.

Le personnage principal a bien sûr le droit de préférer l’ancien Beaujolais au nouveau (« Le Beaujolais offrait la situation devenue exceptionnelle d’une campagne vivante, il y avait des petits commerces, des médecins, des taxis, des infirmières à domicile […]Depuis quelques décennies, la France s’était transformée en juxtaposition hasardeuse de conurbations et de déserts ruraux. ») et Houellebecq d’écrire un roman en forme de manuel de réassurance pour vieux mâles blancs misogynes qui débandent et craignent de finir en Ehpad.

Mais si l’on écarte la piste du masochisme de journalistes pourtant brocardés à longueur de texte (« Indy était à l’époque une relativement jeune journaliste – dans la mesure où une journaliste peut être jeune »), comment comprendre la célébration d’une littérature qui radote les mêmes choses de livre en livre ?

La dernière phrase prononcée par Paul (« Je ne crois pas qu’il était en notre pouvoir de changer les choses ») est quasi identique à celle du narrateur du précédent livre, Sérotonine(« Qui étais-je pour avoir cru que je pouvais changer quelque chose au mouvement du monde ? »). Et les obsessions du romancier n’ont pas bougé d’un iota : fixation sur la fellation, terreur du déclin, moquerie de la médiocrité humaine, avec encore plus de vigueur si elle se prétend de gauche, progressiste ou féministe.

 

Surtout, alors qu’il ne faut pas moins d’une crise cardiaque, un suicide et un cancer à Houellebecq pour faire avancer son intrigue familiale et encore une dose d’ésotérisme et de terrorisme international pour mener une narration filandreuse, comment ne pas se demander si la glorification de l’écrivain et de son écriture n’est pas d’abord là pour « couvrir » des propos odieux qu’on assumera alors avec d’autant plus de facilité ?

La presse, la critique se plaisent à prêter à Michel Houellebecq des talents pour écrire de manière réaliste (il étudierait son terrain, et se permet d’ailleurs, à la fin de ses remerciements, de distiller ses précieux conseils : « Au fond, les écrivains français ne devraient pas hésiter à se documenter davantage ; beaucoup de gens aiment leur métier, et se réjouissent de l’expliquer aux profanes »), voire prophétique (depuis qu’il a publié Soumission à la veille des attentats contre Charlie Hebdo).

 

On se demande pourtant bien pourquoi il faudrait en faire le parangon du réalisme contemporain, au seul motif qu’on trouve au milieu de plus de 700 pages quelques notations justes sur l’ambiance des TGV inOui ou sur nos déprimes de fin d’année (« Certains lundis de la toute fin novembre, ou du début de décembre, surtout lorsqu’on est célibataire, on a la sensation d’être dans le couloir de la mort »).

Car Michel Houellebecq n’a cure du réel, il ne s’occupe que de ses fantasmes de plus en plus répétitifs. Un peu comme dans les romans de Marc Lévy, où tout ressemble à des stéréotypes sortis de films américains, si bien qu’on connaît par cœur chaque personnage, chaque situation. Le plaisir vague de la reconnaissance fait l’essentiel du pauvre plaisir de lecture.

Chez Houellebecq c’est pareil, il s’agit juste de mettre, en lieu et place du rêve hollywoodien, la France idéale des Trente Glorieuses, celle de la croissance, de l’industrie florissante, une France où les hommes jouissaient d’un pouvoir incontesté sur les femmes, et où les immigrés étaient fermement sommés de rester à leur place (non pas que les choses aient complètement changé depuis, ce qui est évidemment une partie du problème). Une France dont tout Anéantir roucoule de nostalgie.

 

Pincée d’ésotérisme cryptique

Que l’on y regarde de plus près. Dans Anéantir, il y a un gentil héros qui ne va pas très bien, Paul, qui travaille au ministère de l’économie. Il y a sa gentille femme, Prudence : elle est fonctionnaire à la direction du Trésor, mais ce qui intéresse surtout le narrateur, c’est qu’elle porte des mini-shorts et qu’elle « pompera » son époux jusque sur son lit de mort. Certes, elle a droit à une esquisse de vie intérieure sous forme d’un intérêt improbable pour la Wicca (un mouvement spirituel proche du druidisme, pour le dire vite), reste qu’on ne saura pas grand-chose d’elle en dehors des petits plats qu’elle prépare pour son époux et des caresses sexuelles qu’elle prodigue au même, en mini-short, c’est le top.

Il y a la sœur de Paul, Cécile, chrétienne un peu illuminée (ah, les mystères de la foi) mais dévouée, excellente cuisinière, et son mari, Hervé : son passé de militant d’extrême droite lui permet d’avoir de précieux contacts quand il s’agira de trouver des vrais bonshommes, des gars droits, sérieux, solides, pour arracher le père de Paul et de Cécile à l’horreur de l’Ehpad. Dans cette action on pourra même compter sur « Maryse, la petite noire », une infirmière d’origine béninoise qui aura le bon goût de disparaître une fois qu’elle aura joué son rôle sacrificiel.

 

Mais alors si tout le monde est tellement merveilleux, on ne peut donc compter que sur la maladie, la mort et la dépression de Michel Houellebecq pour trouver des accidents qui nourrissent l’intrigue du roman ? Le livre est donc assaisonné d’une pincée d’ésotérisme cryptique, tout droit sorti du Da Vinci Code, qui nous vaut quelques frissons planétaires et une poignée d’illustrations mystérieuses ; mais la piste tourne très vite court : sans doute n’était-elle qu’un moyen de satisfaire au goût contemporain pour le complot, et puis ni le terrorisme international ni la mort des migrants n’intéressent vraiment Michel Houellebecq.

 

La belle-sœur honnie

Il faut donc à Anéantir une méchante à sa mesure, une méchante abjecte, une vraie, qui n’est motivée que par des passions basses et mauvaises. Ce sera la belle-sœur du héros (notez que ç’aurait pu être la belle-mère). Elle s’appelle Indy : on remarquera qu’elle est la seule à ne pas avoir droit à un prénom franco-français, on aurait dû se méfier. Car Indy a de multiples tares : non seulement elle est journaliste, féministe, mais elle est aussi une « salope », « une merde vénale » prête à tout alors qu’elle est une ratée, et pire encore : elle a dix ans de plus que son mari, qu’elle cherche à dominer par tous les moyens.

 

La preuve : elle a eu recours à la GPA pour faire un enfant, et « sans doute » par « la volonté d’affirmer son indépendance d’esprit, son anticonformisme, son antiracisme », elle a choisi « un géniteur de race noire » (car la race, ça existe, dans le charmant petit monde de Michel Houellebecq, mais pas au sens de Colette Guillaumin, hein), si bien que le frère de Paul est affublé d’un fils, « leur petit merdeux de fils », dont la peau avait « encore foncé par rapport à la dernière fois » : « Ce n’était pas une question de racisme, [Paul] n’avait jamais ressenti de répulsion, ni d’attraction particulière pour les personnes de peau noire ; mais là, quand même, il y avait quelque chose qui n’allait pas. »

 

Sans doute pas plus que son héros Paul, Michel Houellebecq ne se pense raciste ; la preuve, semble clamer le roman, Anéantir vote Bruno Le Maire. Dans cette légère anticipation – on est en 2027 - qui ressemble à s’y méprendre à notre situation préélectorale actuelle, Bruno Juge, ministre de l’économie, des finances et du budget, constitue, nous affirme le roman, un modèle exemplaire de gestion politique sérieuse, dévouée, technique, efficace ; Bruno est l’homme grâce auquel « l ’économie française était […] redevenue puissante et exportatrice » tandis que « le niveau de productivité du travail avait augmenté dans des proportions hallucinantes ».

 

Du zemmourisme en charentaises

On laissera au roman ses rêveries sur la grandeur retrouvée de la puissance industrielle française, car le problème est surtout que tout le livre exsude une vision rance tendance pourrie du monde. Chacun y trouve fluidement sa place : aux femmes le service (sexuel, culinaire, à la personne), l’indifférence aux enjeux politiques ; aux hommes il revient d’affronter la difficulté du monde ; aux immigrés il appartient de mourir aussi naturellement qu’il appartient aux musulmans de faire peur.

 

Un roman dans lequel on peut lire « un quartier d’Arabes, qu’elle haïssait et craignait d’instinct » ; « À L’Obs elle avait surtout traité de trans, de zadistes, voire de trans zadistes » ; un roman dans lequel on s’attarde avec délectation sur un massacre d’aristocrates commis par des révolutionnaires en 1792 pour souligner ensuite tout l’intérêt qu’il y a à lire Joseph de Maistre ; un roman dans lequel on écrit en passant, l’air de ne pas y toucher, « le public cultivé était depuis longtemps acquis au principe de la décadence, sous l’effet de penseurs qu’il serait fastidieux d’énumérer », ou « l’entité constituée par un couple, et plus précisément par un couple hétérosexuel, demeure la principale possibilité pratique de manifestation de l’amour » ; et encore « l’immigration avait encore quelques succès en France, se dit Paul, même s’ils étaient devenus rares » ; un roman où « jeunes au look de banlieue » a pour synonyme « racaille », où les femmes ont des intuitions particulières, qui tiennent à la diffusion des phéromones, etc., un tel roman n’a pas besoin de prendre des poses provocantes : tout est là, et tout pue, mais d’une puanteur tranquille.

 

La bonne littérature n’est pas réductible aux bons sentiments politiques. Mais justement.

 

Et c’est probablement là le plus inquiétant : ce que Michel Houellebecq écrivait et disait est longtemps passé (à tort) pour les frasques d’un « provocateur », mais désormais, plus besoin de provocation, ou alors c’est de la provoc pépère, du zemmourisme en charentaises. Car tout est hyper normal, dans un monde où la pensée extrémisée a remporté la bataille idéologique. Houellebecq peut benoîtement écrire ses histoires moisies, avec beaucoup de douceur, de tendresse même (le récit réserve un vrai moment d’émotion aux gars du Bloc identitaire qui s’élèvent contre le nihilisme moderne) : son monde a gagné. Dans les médias tout au moins.

Que l’on s’entende bien : la bonne littérature n’est pas réductible aux bons sentiments politiques. Mais justement. Balzac défendait le pouvoir fort et craignait l’égalité, Flaubert était un bourgeois terrifié par le petit peuple, ça ne les a pas empêchés d’écrire de grands romans. Et Houellebecq, ça ne fait pas de doute, se rêve en Flaubert des temps modernes, en romancier du désenchantement contemporain.

 

Mais dans les romans de Balzac ou de Flaubert, la littérature excède les petites convictions personnelles des auteurs, laissant place à une complexité qui résiste, une épaisseur des personnages, des situations, des intrigues, des descriptions même : il ne s’agit en aucun cas de la transcription d’un message sous forme de fiction. Chez Houellebecq au contraire tout est réduit à une vision du monde si simpliste, tout est tellement unanimement orienté par la même idéologie, que l’on se demande bien où est la littérature.

On peut s’étonner, et même s’alarmer, du fait que le livre soit autant salué par la presse, et en particulier par celle qui n’est pas supposée être de droite. Si l’on veut des récits réalistes d’aujourd’hui, mieux vaut se procurer le dernier album d’Orelsan qui, lui, est à l’écoute de la réalité de son pays, de ses contradictions, plutôt que de se plonger dans ce fatras de vieux fantasmes qu’est Anéantir. Mais après tout, le roman de Houellebecq aura peut-être une postérité : il marque en effet un moment terrifiant, celui où les clichés les plus abjects sont retournés à la banalité du lieu commun.