Jean-Pierre Le Goff: «Affaire Griveaux, comment en est-on arrivé là?»

 

Jean-Pierre Le Goff est l’auteur de nombreux ouvrages remarqués, tels Mai 68, l’héritage impossible (La Découverte, 1998), La Fin du village. Une histoire française (Gallimard, 2012), Malaise dans la démocratie (Stock, 2016) et La France d’hier. Récit d’un monde adolescent, des années 1950 à Mai 68 (Stock, 2018).

Figure importante de la vie intellectuelle française, Jean-Pierre Le Goff analyse les implications du choix de Benjamin Griveaux de renoncer à sa candidature à la mairie de Paris après la divulgation sur internet d’une vidéo privée à caractère sexuel. Le philosophe et sociologue juge scandaleuse la diffusion de cette vidéo et la qualifie d’«opération de déstabilisation politique». Il analyse la fabrique du ressentiment dans une partie de l’opinion, chauffée à blanc par la Toile et les réseaux sociaux. Il souligne les paradoxes d’une époque exhibitionniste, qui se prétend à la fois sans tabous et en quête de pureté, donc sans pitié pour les «fautifs». Et Jean-Pierre Le Goff souligne aussi la part de responsabilité d’une nouvelle génération de politiques qui ont cru habile de flatter ces nouvelles tendances de l’époque au lieu de s’y opposer.

LE FIGARO. - Que vous inspirent la divulgation d’une vidéo privée à caractère sexuel de Benjamin Griveaux et sa décision très rapide de renoncer à se présenter à la mairie de Paris?

Jean-Pierre LE GOFF. -Cette attaque contre Benjamin Griveaux et à travers lui des politiques est ignoble et constitue un nouveau pas dans le délitement des rapports politiques et sociaux dans une démocratie. Elles font suite aux attaques et aux menaces anonymes dont il a déjà fait l’objet. Fallait-il pour autant qu’il retire aussitôt sa candidature face à ce qui apparaît comme un chantage? Benjamin Griveaux a décidé de protéger sa famille. On le comprend, que l’on soit ou non d’accord avec ses idées politiques. Cette nouvelle «affaire» constitue une opération de déstabilisation politique dont l’enquête devra permettre de connaître les motivations et les mécanismes. Restent les questions: comment a-t-on pu en arriver là? Sur quel terreau sociétal et politique se produisent de telles attaques qui font sauter la distinction entre vie publique et vie privée, et s’ingèrent dans la vie intime des individus en les livrant au lynchage sur la place publique?

Précisément, comment expliquez-vous le succès d’une telle manœuvre qui enfreint la séparation entre vie publique et vie privée? Est-ce en phase avec une nouvelle mentalité qui prévaudrait dans une partie de la société?

Force est de constater que la délation et le lynchage sont devenus des pratiques banales sur internet, dans les réseaux sociaux et dans certains médias. Elles s’exercent tout particulièrement contre ceux qui sont censés incarner les «dominants», les «riches» et les «puissants». Les politiques, tout particulièrement ceux qui sont au pouvoir, n’y échappent pas et sont des cibles privilégiées. Il existe une mentalité de sans-culotte postmoderne qui pose un défi au fonctionnement de la démocratie et à l’État de droit. Le modèle de la citoyenneté républicaine qui impliquait comme idéal le recul réflexif et l’usage de la raison dans sa participation aux affaires publiques s’est érodé au profit de l’expression de la subjectivité débridée et d’une réactivité émotionnelle à tous crins face à une actualité éclatée en de multiples «événements» mis sur le même plan.

Dans la société - plus précisément dans les réseaux sociaux et les grands médias audiovisuels qui fonctionnent en continu -, le ressenti individuel devient de plus en plus une catégorie première par laquelle s’expriment avec le plus de force les problèmes sociaux et politiques. Certaines émissions mélangent allègrement les genres entre vie privée et vie publique, show-biz politique et sentiments. La parole s’exprime au plus près des affects et des pulsions, encouragée par des démagogues ou des animateurs qui cherchent à faire de l’audience à tout prix par quelques propos saillants.

La parole s’exprime au plus près des affects et des pulsions, encouragée par des démagogues ou des animateurs qui cherchent à faire de l’audience à tout prix par quelques propos saillants.

On aurait tort cependant d’imputer la cause de tels phénomènes aux journalistes, aux réseaux sociaux et aux grands médias qui en l’occurrence peuvent servir facilement de boucs émissaires.

Il me semble que ce phénomène est à relier à une évolution sociale-historique problématique qui a entraîné l’érosion des appartenances collectives et des solidarités traditionnelles au sein desquelles existait une morale commune ordinaire pour qui «il y a des choses qui ne se font pas». Il ne s’agit pas pour autant d’idéaliser le passé, mais de reconnaître les aspects problématiques des évolutions du tissu sociétal et éducatif depuis plus d’un demi-siècle.

Dans une société marquée par une désaffiliation collective et historique, l’individu est devenu de plus en plus sentimental et victimaire et a le plus grand mal à se décentrer. Avec l’érosion des institutions et des «corps intermédiaires», les rapports sociaux dégénèrent facilement en rapports interindividuels où le face-à-face ne trouve plus à se réguler en référence à une instance tierce permettant une distance et un respect salutaires. Les contradictions et les conflits sociaux ne s’inscrivent plus dans des idéologies et des appartenances de classe délimitées, mais prennent de plus en plus la forme d’une opposition directe entre la victime et le «salaud» qui devient le bouc émissaire de tous les maux. Les conditions sont ainsi rendues plus favorables à l’expression des affects et des pulsions, du ressentiment et de la haine.

Les nouvelles technologies de la communication et de l’information s’inscrivent dans cette configuration sociétale qu’elles n’ont pas créée, mais elles la renforcent et en démultiplient les effets par leur mode de fonctionnement à la réactivité et à l’horizontalité. Chacun est facilement amené à en rajouter et à pratiquer la surenchère pour se faire remarquer. Dans ces conditions, les «fake news» et les manipulations peuvent prospérer.

La nouvelle génération de politiques ne porte-t-elle pas elle aussi une part de responsabilité, par son état d’esprit, dans la confusion entre sphère publique et privée?

On parle, souvent à juste titre, d’amateurisme chez de nouveaux élus qui manquent d’expérience et supportent difficilement les épreuves et les coups en politique. Les nouvelles générations éduquées dans un nouveau contexte social-historique peuvent être compétentes et performantes, mais elles me semblent psychologiquement plus fragiles. Il existe une sensibilité nouvelle où la moindre critique peut être perçue comme une attaque personnelle qui met immédiatement en cause l’image de soi. Ces nouvelles générations peuvent avoir quelques difficultés à habiter la fonction qui implique de ne pas mélanger les genres entre vie privée et vie publique, de s’oublier, voire de se sacrifier, en fonction d’intérêts qui dépassent leur propre ego. Cela ne vaut pas seulement dans le domaine politique mais se retrouve dans l’ensemble des sphères d’activité, ce qui ne rend pas facile l’activité de management.

Étant de plus en plus adaptative et sans horizon, la politique est devenue, elle aussi, sentimentale.

Les nouvelles générations en politique sont marquées par ce nouvel individualisme. La politique est devenue un projet de carrière ayant de nombreux aspirants et donne souvent le spectacle d’une lutte entre «egos». Le discours tend à s’aligner sur un «franc-parler» qui affirme sans ambages ses propres ambitions: «La présiden-tielle, j’y pense et pas seulement en me rasant», disait un futur président de la République lorsqu’il était ministre.

Étant de plus en plus adaptative et sans horizon, la politique est devenue, elle aussi, sentimentale. Quant aux histoires de couple des anciens présidents, elles ont donné lieu à des feuilletons médiatiques comme on n’en avait encore jamais connu.

De nouveaux «hommes d’État» incarnent à leur manière l’érosion des institutions. L’émotion des politiques fait écho à celle d’une population dont la sensibilité est «à fleur de peau». Les selfies se font de bonne grâce et circulent sur les réseaux sociaux comme autant de manifestations d’une proximité avec les uns et les autres sans distinction. Il importe avant tout de ne pas heurter la sensibilité de «chacune» et de «chacun». On ne peut ou on ne veut pas dire qu’on a commis une erreur ou une faute, mais on s’empresse de s’excuser pour les blessures qu’on a infligées involontairement à tel ou tel individu ou à telle ou telle catégorie de la population. On se confie plus volontiers sur ses humeurs et ses goûts. L’image de soi que l’on entend promouvoir par la communication et les réseaux sociaux, la «visibilité» et la réactivité à la moindre occasion ont pris une place de plus en plus importante dans l’activité politique, au risque d’en oublier le projet ou de le réduire à des effets de langage qu’on répète en boucle et bêtement. À force de se présenter comme des hommes ordinaires visibles et communiquant à tout bout de champ, des politiques dévalorisent, sans même s’en rendre compte, leur rôle et leur fonction. Ce qui me paraît fondamentalement en question, c’est la reconnaissance d’une forme de transcendance du politique, de sa distinction, et sa distance nécessaire vis-à-vis de la société, des humeurs des individus et du nouvel air du temps.

Pourquoi la sexualité prend-elle une telle place dans cet effacement entre vie privée et vie publique?

Ce qui relevait antérieurement de la sphère privée et de l’intime s’étale aujourd’hui sans pudeur dans les réseaux sociaux et dans la sphère publique avec maints détails qui attirent une curiosité de voyeurisme dont certains font leurs choux gras. Le nouveau discours dominant sur les rapports sexuels est paradoxal. Il ne se contente pas de dénoncer à juste titre les agressions et les violences contre les femmes, les homosexuels, les enfants. Il prétend s’être libéré de tous les tabous, en même temps qu’il prône un nouveau moralisme qui fait fi ou prétend éradiquer l’ambivalence des sentiments et des pulsions. C’est une conception puriste de l’être humain qui tend à nier publiquement sa «part sauvage», tout en continuant de vivre avec et de l’exprimer avec plus ou moins de discrétion.

Le refoulé de cet hygiénisme nouveau s’exprime, entre autres, par l’exposition crue de la sexualité sur les réseaux sociaux, le développement de la pornographie, le recours à la prostitution… Ces situations peuvent apparaître d’autant plus honteuses que l’on pratique allègrement le «shame and share», la dénonciation et l’opprobre envers les nouveaux «déviants». Réseaux sociaux et médias deviennent les instruments de la délation et d’une «lapidation symbolique» du salaud livré à la vindicte. C’est sur ces bases que peuvent se développer toutes sortes de chantages, de pressions qui atteignent l’individu dans son intimité et mettent en question sa vie personnelle et publique. Les politiques qui surfent sur cet air du temps et jouent les nouveaux moralisateurs feraient bien d’y regarder à deux fois.

Source: lefigaro.fr par Jean-Pierre Le Goff