Valéry Giscard d'Estaing - Brexit sans issue ? Le Point

 

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Les médias répètent à l'envi que l'Europe est en crise, que rien ne va plus : les Britanniques peinent à quitter l'Union, les Européens se divisent sur une politique migratoire ou une taxe Gafa… L'Europe n'avance pas, en effet, au rythme excessif auquel le monde de l'hypercommunication voudrait nous habituer. Mais est-ce une tare ?

Les Britanniques ont décidé en juin 2016 de sortir de l'UE. Trois ans et demi plus tard, ils en sont toujours membres et l'expression « filer à l'anglaise » risque de signifier, un jour, son contraire. La faute à l'Europe ? Non, un accord avait été trouvé entre Theresa May et Bruxelles, il y a un an déjà. Et ce sont les députés britanniques qui l'ont refusé par trois fois. Chemin faisant, le délai de deux ans prévu par l'article 50 du traité sur l'Union européenne, déjà reporté à deux reprises (dernièrement au 31 octobre 2019), l'a été une troisième fois samedi dernier : les députés ont refusé de mettre au vote l'accord Johnson, le temps d'étudier et de voter les lois d'application nécessaires à sa mise en œuvre, fût-il avalisé. Chacun sait que le temps fait naître les occasions…

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On constate ainsi depuis des mois que la gestion laborieuse du Brexit est davantage un problème britannique qu'un problème européen.

C'est qu'en réalité, alors que les parties tentent de répondre à la question du « comment » - comment sortir de l'UE -, la question du « pourquoi » est toujours en suspens : fallait-il vraiment sortir de l'Union ?

Membre « à part » de l'Union européenne depuis 1973, le Royaume-Uni s'est toujours comporté de manière ambiguë vis-à-vis de l'UE, que ce soit en restant un membre « a minima », avec ses nombreuses exemptions (des accords de Schengen, des droits sociaux fondamentaux, de la monnaie unique), ou en freinant les avancées européennes pour rester dans un grand marché qui lui convenait parfaitement et qu'il souhaitait voir toujours plus vaste et moins bureaucratique.

Le fait qu'il sorte maintenant de l'ambiguïté apporte une clarification.

Les tractations de départ ont cassé plus de pots at home qu'entre les parties prenantes du divorce.

Il est remarquable que, à l'époque du référendum, les débats se soient concentrés sur les questions de la libre circulation et de la reprise du contrôle des frontières, alors que peu de cas avait été fait de ce qui allait pourtant devenir la pierre d'achoppement de la négociation : la question irlandaise.

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La difficulté de trouver un accord contentant toutes les parties sur une question connue de tous - les lignes terrestres de la géographie n'ayant pas bougé après le début des négociations - illustre l'improvisation avec laquelle les dirigeants britanniques se sont lancés dans cette affaire !

Les citoyens de Sa Majesté restent aujourd'hui divisés, leurs représentants aussi. Tout au plus les députés ont-ils dégagé une majorité sur ce qu'ils ne veulent pas : une sortie sans accord.

L'Union européenne, elle, perd un membre important mais s'en remettra.

Elle a été, depuis le début, en position de force dans cette négociation, en ce qu'elle avait moins à perdre d'une fermeture de frontière avec la Grande-Bretagne que l'inverse : 6 % seulement des exportations de l'UE vont vers le Royaume-Uni alors que 50 % des exportations britanniques vont vers l'UE. Londres n'était pas moins concerné par le sort de ses ressortissants dans l'UE que l'Union par celui des siens au Royaume-Uni, et il est à parier que les citoyens continueront à voyager et à s'installer de part et d'autre de la Manche, sans difficulté particulière.

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Les Britanniques se repentiront-ils un jour de ce divorce ?

Sans doute.

Le Royaume-Uni aurait pu rester membre de l'Union, tout en devenant le leader de sa vaste zone commerciale, laissant le rôle moteur d'une intégration plus poussée au cœur fondateur de l'Europe, autour de l'euro.

Ayant franchi le pas, il perd le bénéfice de quelque 200 accords conclus par l'UE avec des pays tiers ou des organisations régionales, qu'il devra renégocier.

Il est évident que la mise en place de ces futurs partenariats commerciaux sera bien plus longue et fastidieuse encore que la seule organisation de son départ de l'UE.

C'est ainsi que, après une parenthèse de quarante-six ans dans l'UE, le Royaume-Uni deviendra finalement l'« ami et protecteur de la nouvelle Europe », comme l'y avait exhorté Winston Churchill dans son célèbre discours sur les Etats-Unis d'Europe, à Zurich, en 1946.

L'Union pourra, de son côté, retrouver une nouvelle cohérence, plus affirmée.

La Commission européenne aura un rôle clé à jouer.

Pour la première fois dans l'Histoire, elle voit à sa tête une femme présidente, une femme compétente et imaginative, profondément européenne. Ursula von der Leyen a défini de nouveaux portefeuilles stratégiques et mis en place, d'un commun accord avec le Conseil, une nouvelle équipe, équilibrée d'un point de vue politique et quasiment paritaire. Il est malheureux que le processus des auditions des commissaires candidats par les eurodéputés ait été pollué par de petites querelles politiques partisanes plutôt que par la seule appréciation « de leur compétence générale et de leur engagement européen », stipulée par l'article 17 du traité sur l'Union européenne.

Laissons-lui le temps de s'installer et faisons-lui confiance. Réservons-lui le même accueil qu'au président actif et engagé que fut Jacques Delors.

Tôt ou tard, les derniers récalcitrants auront compris que l'avenir de nos pays est continental. C'est une question de dimension. Il fut un temps (en 1900) où l'Europe représentait 25 % de la population mondiale. En 2060, cette proportion sera six fois moins élevée, et aucun Etat membre de l'UE ne comptera plus de 1 % de la population mondiale. Croire que l'on se porterait mieux seuls dans un espace où les géants comme la Chine ou les Etats-Unis décideront du sort du monde est naïf. Le proférer est mensonger.

Si vous regardez l'histoire de l'Union européenne sur l'échelle du temps long, l'Union a toujours avancé à petits pas.

Source lepoint.fr