Inondations, biodiversité… l’adaptation au dérèglement climatique au cœur du 4e conseil de défense écologique

Le quatrième conseil de défense écologique, lors duquel Emmanuel Macron interviendra, ne devrait pas livrer de décision concrète et symbolique.

Par Rémi Barroux et Cédric Pietralunga Publié aujourd’hui à 11h14, mis à jour à 12h28

Temps de Lecture 3 min.

Le quatrième conseil de défense écologique, mercredi 12 février, ne devrait pas livrer de décision concrète et symbolique, tels l’abandon du projet minier de la Montagne d’or en Guyane, celui du gigantesque centre commercial et de loisirs d’Europacity (Val-d’Oise) ou encore la taxe carbone sur les billets d’avion, comme cela a été le cas lors des premières séances (23 mai, 10 juillet et 7 novembre 2019).

Mais la tenue de ce conseil, une structure créée par Emmanuel Macron à l’issue du grand débat national de la fin d’avril 2019, pourrait lui permettre de conforter, à un mois des élections municipales, une image de chef d’Etat désireux d’accélérer la transition écologique, d’en faire une priorité de l’acte II du quinquennat.

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Pour peaufiner ce tableau, Emmanuel Macron, accompagné entre autres de la ministre de la transition écologique et solidaire, Elisabeth Borne, devait se rendre, mercredi après la tenue du conseil de défense écologique, à Chamonix (Haute-Savoie), où il participera à une première séance de travail de l’Office français de la biodiversité, dînera dans un refuge avec des chercheurs et arpentera, jeudi, la mer de Glace sur le massif du Mont-Blanc, lui donnant l’occasion d’aborder les thèmes de biodiversité et de réchauffement climatique.

« Cette fragilité [celle de la mer de Glace] – et c’est une première dans l’histoire de notre planète – l’homme en accélère désormais le processus et menace l’écosystème. Non seulement c’est triste – car ces paysages étaient les nôtres –, mais c’est dangereux pour nous », a ainsi déclaré Emmanuel Macron, dans un entretien au Dauphiné libéré et au groupe Ebra, mercredi 12 février.

50 000 logements en péril sur le littoral

A cette occasion, le chef de l’Etat devrait annoncer des mesures de protection renforcée pour le mont Blanc, notamment la reconnaissance d’une zone d’habitat naturel qui permettra d’aggraver les sanctions pour tout acte portant atteinte à l’environnement. Des renforts de gendarmerie et de police devraient aussi être affectés à cette zone, entre les mois de juin et de septembre, afin de mieux verbaliser les actes délictueux.

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L’adaptation au changement climatique devait, justement, être au cœur des annonces livrées à l’issue du conseil de défense, avec en particulier des mesures sur les inondations ou encore le recul du trait de côte qui touche 50 000 logements en péril sur le littoral. Toute nouvelle construction dans ces espaces menacés à moyen terme (moins de trente ans), devrait être interdite et des relocalisations d’habitations et d’équipements imposées.

Pour les espaces concernés à plus long terme par ce recul du trait de côte, un nouveau permis de construire devrait être créé, autorisant « des constructions non pérennes et démontables », dans des zones dites de transition.

Lire l’enquête : Le littoral français recule de manière accélérée

La prévention des inondations et de leurs conséquences, qui concernent 17 millions de personnes, pourrait aussi donner lieu à des simplifications de procédures pour la mise en œuvre des programmes d’actions de prévention des inondations (PAPI), mis en œuvre par les collectivités. « Les procédures sont extrêmement lourdes. Tout remonte à Paris et il faut en moyenne huit ans pour faire aboutir un dossier. (…) Nous allons diviser par deux les délais d’instruction », a expliqué Elisabeth Borne, mercredi, dans un entretien au Parisien.

Enfin, s’agissant de la protection de la biodiversité, l’objectif de 30 % d’aires protégées sur le territoire, terrestre comme maritime, d’ici à 2022, devrait être réaffirmé, alors qu’il était de 29,5 % pour les terres et de 23,5 % pour les eaux françaises en 2019, selon les chiffres du ministère.

Voiture blindée hybride

Vingt mesures vont également être présentées pour mettre en œuvre cette transition écologique au cœur de l’Etat et même de l’Elysée. Le président de la République devrait ainsi voyager dans une voiture blindée hybride, alors que les collaborateurs de l’Elysée se sont vu offrir une gourde, pour éviter « les 220 000 bouteilles par an, soit 600 par jour ». La part de produits bio servis par la cuisine de l’Elysée devrait augmenter de 50 % d’ici à la fin de l’année.

Plus généralement, des mesures concernant les quelque 2,4 millions d’agents de l’Etat vont aussi être annoncées. Ces derniers vont pouvoir bénéficier d’un forfait de 200 euros par an s’ils se rendent à leur travail à vélo. Cinq cents bornes supplémentaires de recharge pour véhicules électriques seront aussi installées sur les sites de l’Etat. Les bâtiments publics ne pourront plus s’équiper, à partir de mars 2020, de chaudières au fioul et les travaux lourds pour les réparer seront interdits.

Le gouvernement veut « toucher au quotidien », avec « des mesures qui engagent tous les Français pour accélérer la transition écologique », résume Mme Borne.

Le coronavirus est une « menace pour le monde »

L’OMS met en garde au moment où le bilan dépasse les 1 100 morts.

Le Monde avec AFP Publié aujourd’hui à 10h50

Temps de Lecture 4 min.

Des policiers chinois déchargent du désinfectant à               Xiaogan, dans le Hubei, le 12 février. Des policiers chinois déchargent du désinfectant à Xiaogan, dans le Hubei, le 12 février. STR / AFP

L’épidémie due au coronavirus, désormais officiellement appelée « Covid-19 », montre des signes timides de stabilisation en Chine. Quatre-vingt-dix-sept nouveaux décès ont été annoncés mercredi 12 février, contre 108 la veille, portant le total à 1 114 morts en Chine continentale – et toujours seulement deux dans le reste du monde, à Hong­kong et aux Philippines. Un décès suspect a toutefois été signalé en Iran. Dans son bulletin quotidien, la Commission nationale de la santé chinoise a également fait état pour les dernières vingt-quatre heures de 2 015 nouveaux cas de contamination, une baisse par rapport aux jours précédents. Au total, 81 % des nouveaux cas l’ont été dans le Hubei, l’épicentre de l’épidémie – où le nombre journalier de personnes nouvellement déclarées infectées est passé pour la première fois depuis le 2 février en dessous de la barre des 2 000, et 44 653 personnes ont désormais été infectées en Chine continentale.

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Plusieurs officiels de la santé du Hubei ont été limogés mardi. La province continue de pâtir d’un effet de rattrapage – les hôpitaux ayant rejeté en masse des patients dans les premières semaines de l’épidémie. Dans un entretien à l’agence Reuters mardi, le professeur Zhong Nanshan, l’expert de la commission nationale de la santé chargé d’annoncer le 20 janvier la transmission du virus d’homme à homme, a dit espérer voir l’épidémie plafonner d’ici à la fin février puis baisser, pour, anticipe-t-il, se terminer en avril. Mais « nous ne savons pas pourquoi ce virus est si contagieux, et c’est un gros problème », a expliqué depuis Canton le professeur de 83 ans, connu pour son rôle lors de l’épidémie du SRAS en 2003.

« Chance réaliste »

Il estime qu’il « y a encore besoin de temps et de travailler dur à Wuhan », qu’il faut y empêcher de nouvelles contaminations, et que des incertitudes demeurent sur les modes de transmission du virus, notamment si celui-ci peut se transmettre par les matières fécales, ou sur l’existence de situations de « super-transmission » du virus, où de nombreux cas sont générés à partir d’une même personne infectée. La baisse du nombre de nouveaux cas dans la province du Zhejiang (Est), où plusieurs villes ont été mises en quarantaine, et dans celle du Guang­dong (Sud), est une « bonne nouvelle », juge-t-il.

Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a estimé mardi qu’il y avait « une fenêtre d’opportunité » à ne pas manquer et une « chance réaliste de stopper » la propagation dans le monde du coronavirus apparu à Wuhan en décembre 2019. La maladie que celui-ci provoque est dorénavant baptisée Covid-19 (pour « Coronavirus disease » suivie de son année d’apparition) par l’OMS et non plus « 2019-nCoV acute respiratory disease », maladie respiratoire aiguë due au 2019-nCoV).

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L’OMS a choisi le nouveau nom afin « d’empêcher l’usage d’appellations qui pourraient être imprécises ou stigmatisantes », a déclaré mardi à Genève le Dr Tedros. « Cela reste une grande urgence » pour la Chine, « mais cela constitue aussi une très grave menace pour le reste du monde », a-t-il déclaré, ajoutant que « si nous investissons maintenant (…), nous avons une chance réaliste de stopper cette épidémie ».

L’OMS organise mardi et mercredi un forum sur la recherche et l’innovation afin de faire le point sur les nombreuses inconnues encore présentes sur la Covid-19 et mettre en œuvre la stratégie d’accélération de la recherche et du développement de traitements et d’un vaccin contre le nouveau coronavirus. De leur côté, les ministres européens de la santé devraient se retrouver jeudi à Bruxelles pour discuter de mesures coordonnées.

Foyers épidémiques hors de Chine

Malgré la circonscription de la majeure partie de l’épidémie à la Chine, et à la province du Hubei, quelques foyers épidémiques sont bel et bien apparus hors de Chine. Un Britannique qui a contracté le coronavirus à Singapour l’a ainsi transmis à plusieurs de ses compatriotes et à des vacanciers français lors d’un séjour en Haute-Savoie, avant d’être diagnostiqué au Royaume-Uni. Onze personnes ont été infectées : cinq hospitalisées en France, cinq au Royaume-Uni et une sur l’île espagnole de Majorque. En Allemagne, ce sont à présent 14 personnes qui ont été successivement infectées à partir d’une même personne, une ressortissante chinoise qui présentait peu de symptômes lors de son bref séjour en Bavière.

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Par ailleurs, 39 nouveaux cas de contamination par le coronavirus Covid-19 ont été détectés à bord du paquebot Diamond-Princess mis en quarantaine près de Yokohama (sud-ouest de Tokyo), portant le total à 174, a annoncé mercredi le ministre japonais de la santé. Un officier de quarantaine a lui aussi été infecté par le virus. Au total, 492 personnes ont été testées sur les 3 711 passagers et membres d’équipage initialement présents à bord du bateau de croisière.

Bien que de nouveaux cas soient détectés, les autorités ne prévoient pas pour le moment d’étendre la période de quarantaine, qui devrait prendre fin le 19 février. « A ce stade, parmi les personnes hospitalisées [évacuées du navire], quatre sont dans un état grave, sous assistance respiratoire ou en soins intensifs », a précisé le ministre de la santé nippon, Katsunobu Kato.


En Allemagne, un laboratoire qui a testé le glyphosate mis en cause pour fraude

Accusé de falsification et de torture sur des animaux, le laboratoire agréé LPT a réalisé des études ayant servi dans le dossier de réautorisation de l’herbicide.

Par Stéphane Horel Publié hier à 18h00, mis à jour à 15h29

Temps de Lecture 4 min.

Les locaux de la société LPT, à Hambourg (Allemagne),               en octobre 2019. Les locaux de la société LPT, à Hambourg (Allemagne), en octobre 2019. BODO MARKS / PICTURE-ALLIANCE /DPA / AP IMAGES

Un chien beagle à l’agonie baigne dans son sang et ses excréments. Un autre, mort, est accroché par la patte à un crochet de boucher. Le cou coincé dans un étau, un singe se débat, terrorisé. Ces images insoutenables ont été tournées par un militant de Soko Tierschutz, une association allemande de protection des animaux, infiltré dans un laboratoire situé à Hambourg (Allemagne), entre décembre 2018 et mars 2019.

On est ici bien loin des abattoirs que filment d’ordinaire les activistes du droit des animaux. Laboratoire agréé par les autorités, LPT (Laboratory of Pharmacology and Toxicology) a pour vocation d’effectuer, pour des clients des secteurs pharmaceutique, chimique ou cosmétique, des tests sur des médicaments et des produits chimiques dans le respect des meilleurs standards. Ces firmes soumettent ensuite les résultats aux autorités dans le but d’obtenir une autorisation de mise sur le marché ou un renouvellement d’homologation pour leurs produits.

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Diffusées sur la chaîne allemande ARD le 15 octobre 2019, ces images de torture au sein du « labo de la mort », comme l’a surnommé l’association, ont soulevé l’indignation au point de faire descendre des manifestants dans la rue.

Mais, outre ces violations du droit des animaux, le militant infiltré a également été témoin de fraude. Au cours d’une étude menée pour le compte d’un laboratoire pharmaceutique sud-coréen, un singe, mort au bout de six semaines, a été remplacé par un autre, vivant. Ni vu ni connu : les résultats ont ainsi été falsifiés. « C’est comme ça que ça marche, ici », lui a expliqué un employé.

La question cruciale de la génotoxicité

Or, un rapport publié conjointement par trois ONG (Corporate Europe Observatory, PAN Allemagne et Global 2000), mardi 11 février, révèle que LPT a réalisé vingt et un des 150 tests réglementaires qui faisaient partie du nouveau groupe d’études fourni par Monsanto et les autres fabricants réunis au sein de la « Glyphosate task force » pour l’approbation du glyphosate par l’Union européenne (UE) en décembre 2017. Trois de ces vingt et un tests concernaient la question cruciale de la génotoxicité de l’herbicide. C’est-à-dire sa capacité à endommager l’ADN, un processus qui peut induire des cancers.

C’est sur la base de ces études confidentielles que l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), chargée de la réévaluation de l’herbicide, avait jugé le glyphosate non cancérogène et « peu susceptible d’être génotoxique » en novembre 2015. Dans le chapitre consacré à la génotoxicité de son rapport d’évaluation, aucune des 46 études réglementaires mentionnées ne montrait d’effets génotoxiques. Parmi elles : ces trois tests réalisés par LPT.

Dans son dossier de demande de réhomologation, comme l’exige la réglementation européenne, la Glyphosate task force avait également listé les résumés d’études universitaires indépendantes sur cette question de la génotoxicité, publiées dans les revues scientifiques. Mais elle avait disqualifié la totalité des 72 référencées, les jugeant « non fiables ». Or 54 montraient un effet génotoxique.

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Quelques mois avant l’EFSA, en mars 2015, le Centre de recherche sur le cancer (CIRC), une agence des Nations unies, avait classifié le glyphosate « cancérogène probable », estimant le niveau de preuves concernant la génotoxicité élevé. A la différence de l’EFSA, le CIRC n’avait, lui, pris en compte que ces études indépendantes.

Si les fabricants ont jugé celles-ci « non fiables », c’est parce que, contrairement aux tests qu’ils commanditent et financent eux-mêmes pour constituer leurs dossiers, elles ne sont pas conformes aux « bonnes pratiques de laboratoire » (BPL). Cette norme de qualité n’a pourtant pas pour vocation de déterminer la toxicité d’une substance donnée. Elle a justement été conçue… pour empêcher la fraude.

Elaborées par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) depuis 1992, les BPL ont été créés en 1978 aux Etats-Unis à la suite d’un scandale retentissant. Le laboratoire Industrial Bio-Test avait pour habitude de laisser pourrir les animaux dans leurs cages, si bien qu’une grande partie des observations étaient inventées. A l’issue d’une enquête, des centaines de tests de toxicité de pesticides et de produits chimiques connus avaient été invalidés.

Tumeurs devenues de simples « inflammations »

Est-ce là ce qui attend les tests effectués par LPT ? Recueillies dans d’autres reportages de l’ARD, les révélations d’anciens employés du laboratoire allemand témoignent de mauvaises pratiques depuis 2005 au moins. Et jettent le doute sur la qualité et la véracité des études réalisées par ce laboratoire, l’un des plus importants du pays, avec 175 employés répartis sur trois sites. L’un d’entre eux a depuis été fermé par le gouvernement.

« Nous garantissons, grâce à notre expertise scientifique d’excellence, que notre travail sera accepté par toutes les autorités régulatrices », promet LPT sur la page d’accueil de son site. Contacté par Le Monde, le laboratoire n’a pas fait de commentaire.

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Le remplacement d’un singe mort ne semble pourtant pas inédit. Un ancien employé rapporte un incident identique dès 2005, dans le cadre d’une étude pour un traitement contre le cancer. On ignore si ce médicament est aujourd’hui sur le marché. Un autre dit avoir assisté au remplacement de rats, trépassés quelques jours après le début des tests qui les exposaient à une substance dont le nom n’est pas connu. Une femme se souvient avoir dû falsifier des données. « Si les résultats ne répondaient pas aux attentes, on me demandait de les améliorer », relate-t-elle. Dans un dernier cas, enfin, les tumeurs développées par les animaux sont devenues de simples « inflammations » dans le rapport final.

Comment expliquer que de telles pratiques chez LPT, qui existe depuis quarante-cinq ans, aient pu passer inaperçues ? Quels médicaments, quels pesticides y ont été testés ? L’Institut de gestion des risques allemand, le BfR, a assuré au Monde ne pas disposer d’une telle liste.

L’association Soko Tierschutz a pour l’instant réussi à en identifier une vingtaine, dont un anti-inflammatoire du laboratoire Boehringer Ingelheim, une hormone de croissance de Teva, ou encore un vaccin contre la leishmaniose, réalisé sur un financement du 7programme-cadre de recherche de l’UE, qui a fait l’objet d’une publication dans la grande revue Nature. La Commission européenne n’a pas souhaité s’exprimer sur son intention d’enquêter sur les activités de LPT.


Coronavirus : la mystérieuse disparition de Chen Qiushi, blogueur qui enquêtait sur l’épidémie

Les autorités chinoises affirment qu’il a été « mis en quarantaine » pour avoir passé trop de temps dans les hôpitaux de Wuhan. Mais cela ressemble fort à une détention au secret.

Par Simon Leplâtre Publié aujourd’hui à 10h57, mis à jour à 11h20

Temps de Lecture 4 min.

Capture d’écran du 4 février d’une vidéo sur laquelle               apparaît le blogueur Chen Qiushi. Capture d’écran du 4 février d’une vidéo sur laquelle apparaît le blogueur Chen Qiushi. Chen Qiushi via AP

Dans l’une de ses dernières vidéos, Chen Qiushi apparaissait à l’écran les yeux cernés. « J’ai peur. Devant moi, il y a le virus. Derrière moi, il y a le pouvoir légal et administratif de la Chine. » Cela faisait alors une dizaine de jours qu’il était arrivé à Wuhan et il avait visité tous les points chauds de la catastrophe sanitaire : hôpitaux, supermarchés, funérarium, familles de victimes, taxis volontaires…

Inlassablement, le journaliste citoyen arpentait la ville, smartphone et perche à selfie dans la main. Il semblait désespéré. « Il manque des masques, des vêtements de protection, du matériel, et surtout – le plus important – il manque des kits de diagnostic. Sans ces kits, pas moyen de vérifier que vous avez le virus, vous ne pouvez que vous mettre en quarantaine vous-même, chez vous. » Malgré la peur, il promettait de continuer à travailler tant que la crise se poursuivrait.

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Mais, depuis le 6 février, Chen Qiushi n’a plus donné de nouvelles. Des proches, qui ont accès à son compte Twitter, ont publié une vidéo de sa mère appelant à l’aide. « Ce soir, Qiushi a dit qu’il allait voir un hôpital de campagne. Depuis ce soir 19 heures-20 heures, il ne répond plus. Je vous demande ici de nous aider à le retrouver, merci. » Depuis, sa mère a été informée par la police que Chen Qiushi avait été « mis en quarantaine », rapporte Xu Xiaodong, un professionnel des arts martiaux devenu blogueur, proche de M. Chen. Cette quarantaine, soi-disant parce qu’il avait passé trop de temps dans les hôpitaux, ressemble fort à une détention au secret, puisqu’il est également privé de moyens de communication.

Plusieurs journalistes étrangers ont été menacés d’être mis en quarantaine par les autorités

Plusieurs journalistes étrangers ont également été menacés d’être mis en quarantaine par les autorités locales. Un outil de censure plus qu’une réelle préoccupation sanitaire, puisqu’on leur a laissé le choix de rester en quarantaine là où ils enquêtaient, ou de rentrer à Pékin ou à Shanghaï par le premier avion. Les proches de Chen Qiushi n’ont aucune nouvelle. L’un d’eux, qui préfère garder l’anonymat, s’est dit « très inquiet, très anxieux ». L’avocat reconverti en journaliste indépendant savait à quoi s’en tenir. Début février, il annonçait que sa famille faisait l’objet de pressions de la police. Dès la publication de sa première vidéo depuis Wuhan, sur WeChat, le réseau social dominant en Chine, son compte a été suspendu pour un mois. Plus tard, il découvrait que la simple mention de son nom ou la publication d’une capture d’écran de ses vidéos pouvait entraîner la suspension de comptes sur WeChat ou Weibo, le Twitter chinois.

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Il s’est reporté ensuite sur Twitter et YouTube, des sites bloqués en Chine auxquels on n’accède qu’au moyen de logiciels de contournement de la censure, mais son audience s’en est trouvée considérablement réduite. A l’été 2019, lorsqu’il s’était rendu à Hongkong pour couvrir les manifestations, un sujet soumis à une propagande intense en Chine, il avait atteint 700 000 abonnés sur Weibo, avant que son compte ne soit supprimé, et qu’il ne soit rappelé en Chine continentale par la police. « Son influence sur Weibo et les réseaux sociaux chinois est très limitée. Je ne vois rien à son sujet sur mon fil WeChat », constate Fang Kecheng, chargé de cours à l’école de journalisme de l’université chinoise de Hongkong.

Censure renforcée

Sa mise au secret le 6 février s’inscrit dans un tournant dans la gestion de la propagande au sujet du virus. Durant les deux premières semaines après la reconnaissance de la dangerosité de la situation par les autorités centrales, le 20 janvier, un certain espace, très relatif, a été accordé aux critiques en ligne. Des journaux chinois comme Caixin ou Sanlian ont pu se rendre à Wuhan et réaliser des enquêtes de fond sur les manquements dans la gestion de la crise par les autorités locales.

Mais, depuis le 3 février, la censure a été considérablement renforcée. Des milliers de personnes ont vu leur compte WeChat suspendu pour avoir publié des commentaires au sujet du virus. Dans le même temps, le ministère de la propagande annonçait l’envoi à Wuhan de 300 journalistes pour « raconter les histoires émouvantes des gens qui combattent le virus (…) et montrer l’unité du peuple chinois face au virus », selon l’agence Chine nouvelle.

La mort, annoncée le 7 février, de Li Wenliang, un médecin qui avait tenté de donner l’alerte dès fin décembre dans un groupe WeChat privé, a cependant perturbé ces efforts de reprise en main. Le médecin, qui avait été arrêté par la police pour avoir parlé, est lui-même mort du virus, suscitant un élan d’empathie et de colère contre les autorités. Sur Weibo, des millions de personnes ont demandé la liberté de parole.

Une pétition lancée par plusieurs universitaires chinois adressée à l’Assemblée nationale populaire, dont la session annuelle doit ouvrir le 5 mars si elle n’est pas décalée d’ici là, a déjà rassemblé plusieurs centaines de signatures en ligne. Certains ont fait le parallèle avec Chen Qiushi, qui disparaissait au même moment : « Nous ne voulons pas d’un second Li Wenliang », a écrit un utilisateur de Weibo. Un commentaire rapidement supprimé.


En France, la production électrique a reculé et émis moins de dioxyde de carbone en 2019

Ce repli s’explique par une production nucléaire d’EDF en baisse, une production hydraulique en chute et un très fort recul du charbon.

Le Monde avec AFP Publié aujourd’hui à 13h23, mis à jour à 13h51

Temps de Lecture 1 min.

La centrale nucléaire du Tricastin (Drôme), à               Saint-Paul-Trois-Châteaux, en 2011. La centrale nucléaire du Tricastin (Drôme), à Saint-Paul-Trois-Châteaux, en 2011. PHILIPPE DESMAZES / AFP

La production d’électricité de la France a décliné de 2 % l’an dernier par rapport à 2018, a fait savoir le gestionnaire du réseau à haute tension dans son bilan annuel RTE, mercredi 12 février. Ce repli s’explique par une production nucléaire d’EDF en baisse (– 3,5 %) avec une moindre disponibilité du parc, une production hydraulique en chute (– 12,1 %) en raison des conditions de pluie et d’enneigement et un très fort recul de la production à partir de charbon (– 71,9 %).

Les centrales à charbon, très polluantes, ont ainsi été moins sollicitées pour des raisons de coût mais aussi grâce à un hiver relativement doux, qui n’a pas nécessité d’y avoir recours. Les centrales à gaz, plus compétitives et aussi moins émettrices de CO2 que celles au charbon, ont pour leur part vu leur production bondir de 24 %. Les productions éolienne (+ 21,2 %) et solaire (+ 7,8 %) ont aussi poursuivi leur hausse.

Lire l’entretien : Eolien en mer : « Le gouvernement français n’est pas suffisamment ambitieux en la matière »

La France, premier exportateur européen

Ces éléments ont permis une baisse de 6 % des émissions de CO2 liées au système électrique. « Celles-ci se situent désormais à un niveau proche de celui de 2015, niveau le plus bas depuis cinq ans », note RTE. « On voit bien l’impact de la transition énergétique et du développement des énergies renouvelables », a souligné Olivier Grabette, directeur général adjoint de RTE, lors d’une conférence téléphonique.

La consommation d’électricité (473 TWh) s’est de son côté érodée de 0,5 % (chiffre corrigé de la météo), à son plus bas niveau depuis dix ans, avec les efforts d’efficacité énergétique, le ralentissement de la croissance économique mais aussi les mouvements sociaux de fin d’année. Ces derniers se reflètent essentiellement dans une moindre consommation du réseau ferroviaire, a déclaré M. Grabette.

Finalement, la France continue de produire plus d’électricité qu’elle n’en consomme et demeure exportatrice nette vers ses voisins. Elle est ainsi restée la première exportatrice européenne l’an dernier, selon RTE. Le bilan – avec notamment l’essor des renouvelables et l’érosion de la consommation – est « complètement dans la continuité de ceux des années précédentes », conclut Olivier Grabette.


Confinement levé et vent en baisse dans une Corse en proie aux incendies

Des feux ont ravagé des milliers d’hectares de végétation depuis plusieurs jours, sans faire de victime.

Le Monde avec AFP Publié aujourd’hui à 11h14, mis à jour à 15h43

Temps de Lecture 1 min.

« Il n’y a plus de menace directe sur le village de               Sari-Solenzara », a précisé de son côté la préfecture de               Corse-du-Sud. « Il n’y a plus de menace directe sur le village de Sari-Solenzara », a précisé de son côté la préfecture de Corse-du-Sud. PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP

La situation s’améliorait en Corse, mercredi 12 février au matin, l’île restant toutefois dans l’attente de l’intervention des avions et hélicoptères bombardiers d’eau sur les incendies qui ont ravagé des milliers d’hectares de végétation depuis plusieurs jours, sans faire de victime.

« Au lever du jour, une reconnaissance a eu lieu, les équipes ont bien travaillé pendant la nuit, elles ont défendu le village de Sari-Solenzara et le hameau de Togna avec de nombreux moyens et ont pu protéger les accès, donc on va lever le confinement », a déclaré le colonel Christophe Frerson, commandant des opérations de secours.

« Il n’y a plus de menace directe sur le village de Sari-Solenzara », a précisé de son côté la préfecture de Corse-du-Sud, confirmant que les habitants pourraient circuler librement aujourd’hui, même si l’accès au village reste réglementé pour permettre aux secours de travailler. Le feu de Quenza a parcouru plus de 3 000 hectares, selon une estimation provisoire faite mardi soir, et il évolue vers le village de Solaro, où un dispositif de protection est en place.

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Largages d’eau sur les incendies

Pour mercredi, la préfecture a annoncé la mobilisation de « trois cents sapeurs-pompiers, quatre-vingts véhicules, quatre Canadair et quatre hélicoptères, dont deux bombardiers d’eau », en précisant qu’il n’y a pour l’instant aucun danger pour les personnes ou les habitations.

« La priorité, c’est de faire larguer de l’eau par les Canadair aux endroits précis qui nous permettront de faire un verrou pour la propagation du feu », a expliqué le colonel Frerson. Des sapeurs-pompiers seront ensuite déposés par hélicoptères sur les points sensibles et inaccessibles par la route.

Infographie Le Monde

Attendus en Corse en milieu de matinée, les avions bombardiers d’eau « vont faire quelques largages sur les incendies de Haute-Corse et ensuite ils vont passer la journée » sur le feu de Corse-du-Sud, autour de Quenza, a ajouté le colonel Frerson. Alors que l’île était placée en vigilance orange pour vents violents jusqu’à 21 heures mardi soir, seule la Haute-Corse est maintenue en jaune mercredi matin.

Dernier département français encore en vigilance orange (pour un risque de vagues-submersion) mardi soir au lendemain du passage de la tempête Ciara, le Pas-de-Calais est lui aussi repassé en jaune mercredi matin, selon le dernier bulletin de Météo-France.


« Pour l’instant, la gestion du coronavirus par la Chine relève plus d’Orwell que de la glasnost »

Chronique

auteur

Sylvie Kauffmann

Il y a bien des similitudes entre l’épidémie actuelle et la catastrophe de Tchernobyl en 1986. Même dissimulation par le pouvoir, même propagande et même doutes d’une partie des citoyens.

Publié aujourd’hui à 09h29, mis à jour à 10h23 Temps de Lecture 4 min.

Xi Jinping, à Pékin, le 11 février. Xi Jinping, à Pékin, le 11 février. Liu Bin / AP

Chronique. La comparaison est tentante : deux catastrophes spectaculaires aux conséquences mortelles, deux régimes autoritaires rétifs, par essence, à la transparence et, dans les deux cas, des citoyens révoltés par le fait que le pouvoir leur ait caché la vérité, au mépris de leur santé. Difficile, sur la base de ces éléments, de ne pas imaginer que l’épidémie du coronavirus puisse produire le même effet politique sur le régime Xi Jinping que l’accident à la centrale nucléaire soviétique de Tchernobyl qui, en 1986, devint le fer de lance de la glasnost gorbatchévienne.

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On peut même retrouver une dimension héroïque comparable dans le sort du docteur Li Wenliang, le jeune médecin de Wuhan qui a tenté, en vain, d’alerter les autorités sur l’apparition du virus le 30 décembre et dont la mort, annoncée le 7 février, a suscité une vague d’émotion et d’indignation parmi ses compatriotes. La tragédie du docteur Li rappelle celle de la douzaine de pompiers irradiés de Tchernobyl, envoyés au feu sans la moindre protection contre la contamination radioactive, et que l’on enterra à la sauvette dans un cimetière de la banlieue de Moscou, après avoir tenté de les soigner dans un hôpital de la capitale.

Peut-on donc en déduire que les critiques des Chinois sur la manière dont le pouvoir a géré le début de l’épidémie, perdant trois précieuses semaines, vont déclencher le même processus de réaction en chaîne qui a abouti au discrédit profond du système soviétique ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit : Tchernobyl, devait dire bien des années après Mikhaïl Gorbatchev, « a peut-être été la véritable cause de l’effondrement de l’Union soviétique cinq ans plus tard, davantage encore que ma politique de perestroïka ».

Accélérateur de glasnost

Il y a bien, en effet, des similitudes entre les deux événements, propres aux systèmes non régis par l’Etat de droit. La dissimulation, d’abord : la tentation, au début, de cacher la gravité du désastre, voire de l’occulter complètement comme ce fut le cas pour Tchernobyl où l’explosion de la centrale, en pleine nuit le 26 avril 1986, fut totalement passée sous silence pendant quarante-huit heures, pendant lesquelles on laissa les enfants jouer dehors dans la zone sinistrée. Et si l’information finit par filtrer, c’est parce que des niveaux de radioactivité anormaux avaient été détectés en Suède. La propagande, ensuite : les médias étrangers accusés de calomnies, l’appareil du parti loué pour avoir pris les mesures salutaires puis, plus tard, les lampistes sacrifiés lorsqu’il devient trop évident que les mesures salutaires n’ont pas été prises. Les doutes d’une partie des citoyens, enfin, à une époque où Internet n’existait pas mais où le bouche-à-oreille pouvait faire des ravages.

La différence fondamentale, cependant, réside dans la stratégie de pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev et de Xi Jinping. Le secrétaire général du PC d’URSS n’était en place que depuis un an lorsque l’explosion s’est produite à Tchernobyl. Il cherchait déjà à faire bouger les choses dans un pays au bord de l’effondrement économique, mais patinait, bridé par un Politburo conservateur et sa propre culture soviétique. Son double slogan, glasnost (transparence) et perestroïka (restructuration), sonnait encore creux : l’objectif de la glasnost, à ses débuts, n’était pas de favoriser la liberté d’expression, mais de permettre au secrétaire général d’asseoir sa stratégie sur la critique des défauts du système.

Dans ce sens, la catastrophe de Tchernobyl et la réaction naturelle du parti de dissimuler puis de mentir sont providentielles. M. Gorbatchev se tait pendant trois semaines puis comprend qu’il peut tirer parti de l’accident : Tchernobyl va lui servir d’accélérateur de la glasnost. Il veut s’ouvrir à l’Occident pour bénéficier des transferts de technologie et cesser de s’épuiser dans une course aux armements ruineuse. Et à l’intérieur, il veut mobiliser une société atone. La glasnost sera à la fois une vitrine et un outil de modernisation. En quelques semaines, de nouvelles publications apparaissent, les lecteurs découvrent des informations inimaginables quelques mois plus tôt. Cette transparence est décidée d’en haut.

« Discipline sociale »

La stratégie du président chinois, dont on a assez dit qu’il avait observé de très près les aventures de Gorbatchev et juré qu’on ne l’y prendrait pas, est à l’exact opposé. Il s’agit, pour lui, de renforcer son contrôle, pas de l’assouplir. Xi Jinping, qui n’a cessé d’étendre son autorité depuis 2013, cherche en réalité à profiter de la crise du coronavirus pour raffermir le pouvoir de Pékin sur les régions, en prenant celle de Hubei comme exemple, et durcir le contrôle sur la société civile, en faisant taire les récalcitrants. La crise sanitaire lui fournit même l’occasion de déployer la technologie de reconnaissance faciale au grand jour, pour faire respecter les procédures de quarantaine ; on imagine sans peine que ces moyens de contrôle social high-tech ne disparaîtront pas avec l’épidémie. S’il y a transparence ici, c’est le parti qui la gère.

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Contrairement à l’URSS d’il y a trois décennies, la Chine est une puissance en pleine ascension. Il reste l’inconnue de l’évolution du mouvement de protestation de la société chinoise, avec la caisse de résonance des réseaux sociaux que même la censure ne parvient pas à étouffer. Le risque, évidemment, existe pour le pouvoir si l’épidémie s’étend davantage sans pouvoir être maîtrisée. Mais pour l’heure, le chercheur François Godement, de l’Institut Montaigne, relève « une acceptation de la discipline sociale » et « des réflexes traditionnels de fermeture au niveau local qui renforcent cette discipline dans les campagnes ». Pour l’instant, la gestion chinoise du coronavirus relève plus d’Orwell et de la surveillance de masse que de la glasnost.

« Chers professeurs, pourquoi ne faites-vous pas massivement grève pour le climat ? »

Tribune

Collectif

Un collectif d’étudiants, d’élèves de classes préparatoires et de lycéens presse, dans une tribune au « Monde », « désespérément » les enseignants mobilisés contre la réforme des retraites de s’engager avec la même force contre la crise climatique.

Publié aujourd’hui à 06h00, mis à jour à 08h22 Temps de Lecture 5 min.

Tribune. Chers professeurs, ces derniers mois, à travers votre mobilisation contre la réforme des retraites, vous nous avez montré la détermination dont vous savez faire preuve et l’organisation que vous savez mettre en œuvre pour peser dans les choix politiques. Si cet engagement contre une réforme manifestement injuste nous paraît légitime — et nous le soutenons —, il a aussi laissé perplexe bon nombre d’entre nous parce qu’il révèle, par contraste, l’absence presque indécente de mobilisation pour le problème infiniment plus grave qu’est pour notre génération la crise climatique.

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Tout semble se passer comme si celle-ci n’existait pas vraiment pour vous, comme si nous allions vivre une vie similaire à la vôtre, comme si vous croyiez qu’en vous battant pour les retraites, c’est aussi notre avenir que vous garantissez. Pourtant, l’âge moyen des enseignants aujourd’hui est de 43 ans. Or, selon les projections actuelles, quand nous aurons atteint cet âge, vers 2045, le monde sera à 2 degrés, voire 3 degrés de réchauffement par rapport à l’ère préindustrielle, à en croire les derniers modèles de l’Institut de recherches en sciences de l’environnement (IPSL), publiés à la fin de 2019. C’est-à-dire largement au-delà du point de bascule qui condamne la Terre à se réchauffer d’elle-même.

Une Terre « étuve »

La configuration biogéochimique de la Terre est telle qu’un certain nombre de boucles de rétroaction positive vont amplifier le réchauffement au fur et à mesure que du CO2 sera relâché dans l’atmosphère : l’acidification des océans au contact de la concentration croissante de CO2 diminue leur capacité d’absorption du carbone ; de même, la fonte du pergélisol libère d’immenses quantités de méthane, tandis que la concentration de vapeur d’eau dans l’atmosphère, puissant gaz à effet de serre, augmente de 7 % par degré supplémentaire de réchauffement.

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Un article particulièrement marquant, publié en 2018 dans Proceedings of the National Academy of Sciences (Will Steffen et al.), situe ainsi aux alentours de + 2 degrés un point de bascule global au-delà duquel le réchauffement de la Terre s’amplifiera de lui-même quelles que soient nos politiques climatiques. Dans cette Terre « étuve », il sera de plus en plus difficile de cultiver les céréales sur lesquelles repose notre alimentation, et nos sociétés s’exposeront à la rupture des systèmes alimentaires (Zia Mehrabi, Nature Climate Change, 2020), à des feux de forêts d’ampleur jamais connue qui déverseront à leur tour des centaines de milliards de tonnes de CO2 dans l’atmosphère, et à un taux d’extinction des espèces bien supérieur à celui du permien-trias ou du trias jurassique (Stuart Pimm et al., Science, 2014).

Inaction générale

Si nous ne sommes pas encore pris dans cet engrenage, le temps presse, et le « budget » carbone s’épuise : pour qu’il y ait une chance sur deux de rester sous 1,5 degré de réchauffement, il est d’environ 500 gigatonnes de CO2, et c’est compter sans les émissions du pergélisol, le dépérissement de l’Amazonie et celui des forêts boréales, qui pourraient le réduire d’environ 60 %. Au rythme actuel des émissions (40Gt par an), ce budget est donc déjà pratiquement épuisé.

Pour ceux de notre génération qui, accablés par les preuves scientifiques, ont pleinement conscience de la monstruosité des changements en cours et se trouvent renvoyés à eux-mêmes devant l’inaction générale, comme condamnés à rester spectateurs, il est dès lors difficile de comprendre une telle différence de traitement entre une mobilisation contre la réforme des retraites où vous rassemblez vos efforts, et une crise climatique qui reste toujours à l’arrière-plan de vos mouvements — alors qu’elle compromet l’existence même d’un tel système.

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En effet, qui d’entre nous est assez naïf pour s’attendre à prendre sa retraite vers 2070 dans un monde à + 5 degrés ? Ce décrochage nous apparaît d’autant plus choquant que vous nous montrez que vous êtes capables de vous mobiliser, et vous ne le faites précisément pas pour la crise climatique. Nous ne comprenons pas pourquoi il en est ainsi alors que nous avons désespérément besoin de votre aide. Désespérément besoin que vous pesiez de tout votre poids pour forcer une action politique comme vous le faites pour les retraites. Désespérément besoin que vous vous engagiez massivement contre la crise climatique, comme si nos vies étaient en jeu, parce qu’elles le sont.

Responsabilité

Vous qui nous côtoyez tous les jours, pourquoi n’agissez-vous pas tant qu’il est encore temps ? Pourquoi nous laissez-vous pratiquement seuls quand nous nous mobilisons – quand, encore, vous ne nous dissuadez pas de le faire – ? Est-ce parce que vous pensez que ce combat doit rester le nôtre ? Nous ne sommes pas en position de force pour nous mobiliser, nous n’avons ni votre statut ni votre organisation, et quand nous les aurons, quand nous aurons véritablement pris la mesure de la catastrophe en cours, il sera bien trop tard.

Vous ne pouvez pas faire comme si la crise climatique était un problème qu’il nous appartiendra de régler, parce que ce « problème » doit être réglé bien avant d’advenir. Si nous dépassons le point de bascule, aucune politique de réduction des émissions ne permettra d’inverser la tendance.

Comment est mesurée la température de la Terre

La température à la surface de la planète varie largement selon les heures, les jours, les saisons et les lieux, fluctuant parfois de − 90 0C en Antarctique à plus de 50 0C au Sahara. Pour établir des courbes moyennes, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) fait appel, depuis 1850, à des mesures réalisées quotidiennement dans le monde selon des pratiques standardisées : plus de 10 000 stations terrestres relèvent les températures de surface de l’air (à 2 mètres d’altitude), tandis que des bateaux marchands sondent celles de la surface de l’eau. Enfin, des milliers de sondes Argo plongent jusqu’à 2 000 mètres de profondeur dans les océans.Des msures

Pour chaque site, on calcule l’écart de la température moyenne annuelle par rapport à une référence historique, comme la période 1850-1900 considérée comme représentative de l’ère préindustrielle. Puis, les scientifiques établissent une moyenne de ces écarts sur l’ensemble du globe pour aboutir à une seule valeur : en 2019, la température moyenne à la surface du globe est supérieure de 1,1 0C par rapport à l’époque préindustrielle. Les courbes renseignent donc sur les anomalies de température de la planète plutôt que sur sa valeur absolue moyenne (qui est d’environ 14,3 0C).

« Etablir une moyenne globale est très difficile du fait, par exemple, de la topographie qui change d’un endroit à l’autre. Par ailleurs, ce calcul n’a pas vraiment de sens : c’est l’écart par rapport à la période historique qui montre les changements à l’œuvre », explique Omar Baddour, coordinateur du rapport annuel sur l’état du climat à l’OMM.

Ces observations sont analysées par trois instituts de recherche – de la NASA et de l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique et des services météorologiques britanniques –, qui se basent sur les mêmes jeux de données mais dont les résultats varient à la marge. « Ces variations s’expliquent par le nombre de stations de mesure retenues, par la façon dont la banquise arctique est prise en compte, en mesurant la température de l’eau ou bien de l’air, et surtout par la manière de corriger ou non l’absence de données à certains endroits du globe, notamment aux pôles et en Afrique », explique Olivier Boucher, directeur adjoint de l’Institut Pierre-Simon-Laplace.

L’OMM compile les millions de données de ces trois instituts, qu’elle combine aux travaux du Centre européen pour les prévisions météorologiques et du service japonais de météorologie. Il s’agit cette fois de réanalyses, où les modèles climatiques sont mis à jour avec les observations mais aussi les données satellites. Reste une marge d’incertitude inévitable (+ ou − 0,09 0C en 2019). « Ce qui est important, c’est la tendance plutôt que les valeurs elles-mêmes, note Omar Baddour. Tous les jeux de données et les modèles montrent une poursuite du réchauffement. »

Ne croyez-vous pas, dès lors, que vous avez la responsabilité, sinon de prendre la tête de notre mouvement pour le climat, au moins de vous y engager avec la même urgence et la même force que celle dont vous faites preuve contre la réforme des retraites ? Le rythme actuel des émissions de gaz à effet de serre condamne notre génération à vivre dans un enfer climatique : pourquoi ne déployez-vous pas cette formidable énergie là où elle est littéralement vitale ? Pourquoi ne faites-vous pas massivement grève pour le climat ?

Vos élèves, qui auront à peine plus de 40 ans au milieu du siècle.

Les vingt premiers signataires : Clara Audoli, première générale; Noémie Berestycki, licence sciences sociales et philosophie; Jérémy Bingham, licence droit et philosophie; Malwenn Cailliau, terminale ES; Joachim Cendrier, classe préparatoire MP; Anouck Crespin-Jouan, première générale; Matteo Crespin-Jouan, classe préparatoire B/L; Emeline David, classe préparatoire BCPST; Aimée Dollfus, licence sciences et humanités; Esteban Grépinet, classe préparatoire B/L; Julie Grillet, terminale ES; Nisrine Hammani, classe préparatoire B/L; Dorian Kairis, terminale STI2D; Ulysse Kopf, IUT génie mécanique; Titouan Lagrue, classe préparatoire B/L; Naomi Rossetti, classe préparatoire B/L; Perrine Rudigoz, terminale S; Inès Tomas, terminale S; Antoine Vallée, licence sciences expérimentales; Léa Vadez-Reyes, première générale.

Collectif


Après l’accident industriel à Lubrizol, le gouvernement veut plus de contrôle sur les sites dangereux

La ministre de la transition écologique et solidaire Elisabeth Borne a présenté, mardi, un plan d’action pour la prévention et la gestion des risques industriels.

Par Rémi Barroux Publié aujourd’hui à 05h20, mis à jour à 08h54

Temps de Lecture 5 min.

Incendie à l’usine Lubrizol, à Rouen, le 26 septembre               2019. Incendie à l’usine Lubrizol, à Rouen, le 26 septembre 2019. PHILIPPE LOPEZ / AFP

A défaut de pouvoir garantir qu’aucun accident industriel ne surviendra plus, le gouvernement entend en limiter les risques et les conséquences.

Et de la même façon que l’explosion de l’usine AZF à Toulouse, le 21 septembre 2001 – qui avait fait 31 morts et 2 500 blessés – avait entraîné, notamment, la création des plans de prévention des risques technologiques (PPRT), avec la loi Bachelot du 30 juillet 2003, le gouvernement entend renforcer la prévention et les contrôles des sites Seveso, quatre mois et demi après l’incendie de l’usine Lubrizol, à Rouen.

Parmi les mesures phares du plan d’action présenté par la ministre de la transition écologique et solidaire, Elisabeth Borne, mardi 11 février, l’augmentation de 50 % des inspections annuelles des sites classés d’ici à 2022, le renforcement de la transparence de la part des industriels sur la nature des produits stockés ou encore la création d’un « bureau d’enquête accidents indépendant dédié aux accidents technologiques ».

« [Celui] survenu en septembre 2019 [le 26 septembre] montre que les améliorations mises en œuvre depuis la loi Bachelot ne constituent pas une réponse suffisante et impliquent de renforcer notre politique de prévention des risques », a indiqué la ministre.

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S’agissant de la prévention des risques, Mme Borne a déclaré vouloir mieux contrôler les conditions de stockage des produits inflammables et combustibles, dans les GRV (grand récipient pour vrac), une « meilleure prise en compte des volumes de ces liquides » ou encore la disponibilité sur site d’une quantité suffisante d’émulseurs (qui sont mélangés à l’eau pour produire de la mousse d’extinction). Lors de l’incendie de Lubrizol, « les quantités disponibles sur le site étaient insuffisantes par rapport aux besoins des pompiers », a rappelé la ministre.

Eviter les effets dominos

Le gouvernement entend aussi empêcher la pratique du « saucissonnage », c’est-à-dire la possibilité pour un industriel de cumuler plusieurs installations contiguës de stockage ou de stocker dans un même entrepôt des « matières relevant de rubriques différentes ».

Pour éviter les effets « domino » entre un site et les industries voisines, il est prévu d’améliorer l’échange d’information entre sites voisins et, assure la ministre, « l’inspection des installations classées se verra confier la mission, dans les trois prochaines années, de recenser toutes les installations classées à moins de 100 mètres des sites Seveso (…) pour lancer une investigation plus poussée des risques d’effets dominos ».

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Pour améliorer la prévention et la gestion des accidents, si la réglementation actuelle prévoit déjà que les exploitants doivent fournir la liste et la quantité des produits présents sur le site et que des études de danger potentielles aient été menées, le gouvernement entend, dès l’été 2020, leur demander « un suivi a minima quotidien des matières présentes dans chacune des parties des sites qu’ils exploitent ». Cela, « en termes intelligibles pour les non spécialistes », a précisé Mme Borne. Au-delà, les industriels concernés devront aussi fournir des informations pertinentes sur les produits de décomposition susceptibles d’être émis, y compris l’amiante, présente dans de nombreux bâtiments.

Alors qu’il était recommandé la pratique d’exercices une fois tous les trois ans, leur fréquence deviendra annuelle et sera obligatoire pour les sites Seveso.

Accessibles et pédagogiques pour le grand public

Une fois l’accident survenu, le plan gouvernemental prévoit « d’améliorer le suivi des conséquences sanitaires et environnementales de long terme ». Une évaluation sera ainsi conduite sur les protocoles de suivi environnementaux (eaux de surface et nappes, zones humides, impacts sur la faune) mis en place après l’accident de Lubrizol. Les résultats de cette surveillance devront être accessibles et pédagogiques pour le grand public, s’est engagée la ministre. Et l’Etat s’engage à financer des travaux de recherche « pour disposer des normes toxicologiques de référence pour un nombre accru de polluants et de situations ».

Elisabeth Borne a aussi annoncé vouloir augmenter de 50 % le nombre annuel d’inspections des sites classés d’ici à la fin du quinquennat, alors que le nombre de contrôles de ces établissements a baissé de 40 % ces dernières années. Elle n’a pas annoncé, pour autant, de moyens supplémentaires – par exemple une augmentation du nombre d’inspecteurs –, mais s’est engagée à stabiliser « a minima » leur nombre jusqu’à la fin du quinquennat.

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Enfin, un bureau d’enquête accidents industriels sera donc créé, sur le modèle de ce qui existe pour les transports aériens ou ferroviaires, ne pouvant « ni solliciter ni recevoir d’instructions, y compris dans la communication des résultats ».

Elisabeth Borne a ainsi rejeté la proposition qui lui avait été faite, par Christophe Bouillon, député (Parti socialiste) de Seine-Maritime et président de la mission d’information sur Lubrizol (formée le 9 octobre 2019) – qui doit publier mercredi son rapport – ou d’ONG, de créer une autorité de sûreté de sites Seveso, sur le modèle de l’ASN qui existe pour le nucléaire. Selon elle, le choix d’une telle structure « ne serait pas pertinent », car si « l’ASN contrôle un nombre de sites très limité », il existe actuellement 1 312 sites Seveso dont 705 sites « seuil haut ».

Des sanctions plus lourdes

« La création d’un bureau d’enquête accident est une bonne mesure mais celui-ci n’intervient qu’après l’accident, et je veux que l’on travaille plus sur la prévention, qu’il y ait plus de transparence. Et plus de contrôle, avec un rôle de gendarme plus efficace, sur le mode de l’ASN », confie Christophe Bouillon.

S’agissant de l’augmentation des contrôles de sites, le député juge aussi qu’il s’agit d’une bonne mesure mais qu’elle nécessite plus de moyens. « Faire cela à moyen constant, sachant que les inspecteurs sont déjà sur les rotules, est un vœu pieux. Qu’il y ait une réglementation plus pointilleuse, c’est bien, mais la difficulté réside dans le fait que le préfet est à la fois chargé du développement économique et de la protection et de la santé des populations, ce qui ne va pas toujours ensemble, précise M. Bouillon. Si le risque zéro n’existe pas, il faut une tolérance zéro. » Le député voudrait aussi que les sanctions soient plus lourdes pour les industriels qui ne respecteraient pas les réglementations, rappelant qu’à la suite de l’incendie du 21 janvier 2013, déjà à Lubrizol, l’entreprise n’avait été sanctionnée « que de 4 000 euros d’amende ».

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Le sentiment est à peu près identique à France nature environnement (FNE), qui voit « des avancées » dans le plan du gouvernement, mais aussi « des incohérences ».

FNE réclame une augmentation du nombre d’inspecteurs, regrettant que la ministre envisage « un allègement des tâches administratives » pour que ceux-ci soient plus présents sur le terrain pour des missions de contrôle. « Il est incompréhensible que le gouvernement, en même temps que ce plan post-Lubrizol, présente au Parlement un nouveau projet de loi de simplification pour alléger les procédures environnementales », a ainsi déclaré Alain Chabrolle, vice-président de FNE.


S’adapter ou mourir : des vignerons testent la résilience de leurs vignes

Sans pesticide, ni cuivre, ni engrais naturel ou apport d’eau. Les Vignerons de Buzet repoussent les limites de la culture de la vigne avec un vignoble expérimental baptisé « New Age ».

Par Julia Zimmerlich Publié hier à 18h04

Temps de Lecture 5 min.

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