lu sur l'OBS 24/4/2019 par Caroline Michel-Aguirre

Macron le grand manipulateur par Marc Endeweld

Evidemment ce n'est pas un LREM qui nous dit ça! Marc Endeweld est un journaliste et écrivain plutôt classé à gauche Voir son profil. . Ici c'est de l'état profond qu'il s'agit.

« Tout s’est joué au cours de la campagne présidentielle.
Pour gravir la plus haute marche du pouvoir sans carrière politique, ni même un parti derrière lui, Emmanuel Macron a utilisé les réseaux plus ou moins avouables de la République… Lobbys divers et variés, agents d’influence, communicants rois, “intermédiaires”, barbouzes, barons locaux et loges franc-maçonnes. Tous se sont empressés. Le candidat puis le président les a accueillis avec un large sourire, utilisés, parfois manipulés et ensuite souvent oubliés. »

Emmanuel Macron séduit beaucoup, utilise énormément puis jette sans scrupule. Voilà, résumée à grands traits, la thèse principale du livre de Marc Endeweld, « le Grand Manipulateur. Les réseaux secrets de Macron » (Stock), en librairies ce mercredi 24 avril. Quatre ans après la sortie de sa première biographie d’Emmanuel Macron, « l’Ambigu Monsieur Macron » (Flammarion), l’auteur joue, une nouvelle fois, les défricheurs sur un sujet qui laisse encore perplexes nombre de commentateurs politiques : Macron est-il celui qui va renouveler profondément notre pratique politique, ou utilise-t-il de vieilles recettes au service de son ambition personnelle ? Marc Endeweld, qui est aujourd’hui journaliste indépendant après avoir couvert l’actualité politique pendant quatre ans au magazine « Marianne », penche clairement pour la seconde option et l’argumente dans un livre dense et bourré d’informations. Les soutiens, Emmanuel Macron les a pris partout : chez les francs-maçons, dans les cercles des « gays de pouvoir », dans la sarkozie, parmi les vieux barons de la politique (Jean-Noël Guérini, Michel Charasse), chez les grands patrons (Serge Weinberg, Bernard Arnault, Augustin de Romanet). Sans aucun souci de cohérence, mais avec une grande efficacité. Entretien.

Vous aviez publié une biographie d’Emmanuel Macron en 2015. Vous récidivez avec ce second livre centré sur les « réseaux secrets de Macron ». Pourquoi avoir choisi cet angle ?

La question que je me suis posée, c’est : comment réussit-il à gagner l’élection présidentielle, alors qu’il n’a pas de parti derrière lui ? Bien évidemment, il y a les circonstances particulières de 2017, les costumes de Fillon, le désamour des Français à l’égard de François Hollande. Mais Emmanuel Macron n’a rien laissé au hasard. Dès 2012, il a préparé méthodiquement son ambition politique et séduit différents réseaux, parce qu’il avait besoin de soutiens et pour affaiblir ses concurrents politiques. A la fin, la cartographie des réseaux d’Emmanuel Macron paraît beaucoup plus complexe que le storytelling officiel.

L’enseignement principal de votre livre, c’est que, loin de créer un nouveau monde, Emmanuel Macron a beaucoup utilisé les réseaux de l’ancien monde. En particulier des personnalités qui n’avaient plus d’espoir d’accéder au pouvoir. « C’est la revanche des nazes », dit, un peu méchamment, l’un de vos interlocuteurs.

Lors de son passage à la banque Rothschild, Emmanuel Macron avait séduit de jeunes mains et les plus âgés sur le point de partir à la retraite, et coincé, de cette manière, les quadras et les quinquas de la banque. Pour contourner la génération de technos qui pensaient prendre la relève au PS et chez Les Républicains, il a procédé de la même façon. Il a utilisé de jeunes pieds nickelés, cette fameuse « bande de La Planche » des ex-strauss-kahniens, et également des vieux loups, qui ont connu les secrets de la Ve République, je pense aux réseaux Balladur et Mitterrand et même fabiusiens. J’ai ainsi été surpris de découvrir sa proximité très forte avec Michel Charasse, dont l’image est très éloignée de celle de jeune premier d’Emmanuel Macron. Grâce à la banque Rothschild et par le rôle très important de sa femme Brigitte, il dispose aussi de réseaux de droite considérables, beaucoup plus anciens qu’on a pu le dire.

Est-ce que vous diriez que c’est un président sous influence ?

Il adore se présenter comme celui qui ne doit rien à personne. Rappelez-vous sa phrase à propos de François Hollande : « Je ne suis pas son affidé. » En réalité, Emmanuel Macron doit beaucoup de choses à beaucoup de gens, même s’il a eu la désinvolture de, souvent, couper les ponts. Il s’est ainsi fait beaucoup d’ennemis en très peu de temps, y compris au sein de l’establishment économique et politique, qui l’a pourtant soutenu.

Vous décrivez en effet un homme très dur, comme quand il a ce mot, à propos de Manuel Valls, au moment où ce dernier annonce son soutien : « Manifestement il n’a pas compris. On va devoir passer aux balles réelles. »

C’est une phrase terrible, et cette dureté a beaucoup choqué au Parti socialiste. Avant, en politique, on était dans la « petite mort », on pouvait toujours se refaire. Dans la conception de Macron, la politique est quelque chose de plus dur, parce que lui l’est et parce qu’il n’y a pas le filtre du parti entre lui et ses adversaires. Donc il tue, comme en affaires. Tous les moyens sont bons. Son idée c’est : « Je ne suis pas un agneau, les autres vont en baver, je vais utiliser les mêmes armes qu’eux. »

Personne n’arrive à ce niveau de pouvoir en étant un agneau. En quoi est-il différent des autres présidents ?

Quelqu’un pendant la campagne m’a confié : finalement, la macronie, ce sont les pires turpitudes de la sarkozie et des strauss-kahniens…

C’est sévère…

C’est sévère, mais assez vrai. Durant les dix ans qui ont précédé son élection, tous les opposants de la sarkozie, de François Hollande à François Bayrou, se sont construits sur un discours anticorruption et centré sur la moralité en politique. Pendant la campagne, Emmanuel Macron a lui-même évoqué une « République exemplaire ». Mais, comme souvent chez Macron, il y a un fossé béant entre les paroles et les actes. Pour accéder au pouvoir, il n’a pas fait le tri des soutiens. Par exemple, il s’est rapproché de l’agence de communication Havas, que François Hollande avait mise à l’écart. Il a même joué de l’alliance objective avec Nicolas Sarkozy, qui voulait se venger de la droite et de Fillon. Avec Emmanuel Macron, on voit réapparaître des réseaux dits « transversaux », financiers, d’influence, de communicants. Des gens qui passent de la droite à la gauche avec un seul objectif : la proximité du pouvoir.

Vous écrivez en effet que c’est le retour « des hommes de l’ombre, des cabinets noirs et des polices parallèles ». Des mots très forts…

Le Sénat lui-même l’a constaté avec l’affaire Benalla. Il y a des hommes de l’ombre, des conseillers officieux et des chargés de mission dont on ne connaît pas les affectations précises. Même si tout cela n’est pas aussi organisé que par le passé, en particulier parce qu’Emmanuel Macron a un fonctionnement cloisonné et solitaire. Tout passe par lui, et il joue de cette opacité. Pourquoi l’affaire Benalla est-elle potentiellement une affaire d’Etat, et pas une affaire d’été ? Parce que les secrets d’Alexandre Benalla pourraient avoir un lien avec les secrets de la campagne d’Emmanuel Macron. Avec la manière dont il a pu constituer ses forces. Il n’y a pas, d’un côté, les méchants réseaux obscurs d’Alexandre Benalla et, de l’autre, un Emmanuel Macron, dupé par son collaborateur et vierge de toute responsabilité.

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Est-ce que vous sous-entendez qu’il y a des soupçons sur le financement de la campagne ?

Rien ne permet de dire, aujourd’hui, qu’il y a eu quelque chose en dehors de la légalité. En revanche, mon enquête établit qu’Emmanuel Macron a eu des difficultés financières pendant la campagne. Les collectes de fonds de 2016 n’ont pas suffi. Début 2017, il n’y avait pas assez d’argent en caisse, raison pour laquelle, d’ailleurs, il a fallu négocier des ristournes importantes auprès des prestataires. Les équipes d’En Marche ! avaient tout misé sur des prêts bancaires. Prêts qu’ils ont obtenus extrêmement tardivement. Donc il y a une espèce de trou noir : entre janvier et avril 2017, on ne sait pas réellement d’où vient l’argent. Effectivement, tous les comptes ont été visés par la Commission des Comptes de Campagne, procédure qui a débouché sur une enquête préliminaire sur la provenance de 144 000 euros de dons. Mais on doit se demander comment Emmanuel Macron a pu récupérer autant d’argent en aussi peu de temps. Mes sources me disent qu’Alexandre Benalla a multiplié les voyages en Afrique, en particulier à l’île Maurice, au Tchad et en République démocratique du Congo. C’est pourquoi je pense qu’il serait intéressant, pour faire toute la transparence, d’avoir accès aux visas sur ses différents passeports.

Un des scoops du livre, c’est l’existence d’une rencontre, attestée par trois sources différentes, entre Emmanuel Macron et Alexandre Djouhri, l’intermédiaire dont la justice vient de décider l’extradition dans le cadre de l’enquête sur le prétendu financement libyen de la campagne 2007 de Nicolas Sarkozy.

Lors de son voyage en Algérie, en février 2017, Emmanuel Macron a rencontré longuement des hommes d’affaires franco-algériens, notamment Ali Haddad, l’ancien grand patron des patrons, très proche du clan Bouteflika et proche aussi d’Alexandre Djouhri [Ali Haddad, ex-président du Medef algérien, a été arrêté fin mars à la frontière tunisienne par les autorités algériennes, NDLR]. Lors de ce voyage, plusieurs sources m’ont indiqué qu’Alexandre Djouhri avait tenté de rencontrer Emmanuel Macron. Et, lors d’un rendez-vous très précis en présence d’Ali Haddad, dans un grand hôtel, il aurait réussi à s’inviter. Je mets tout cela au conditionnel, parce qu’Alexandre Djouhri m’assure que cette rencontre n’a pas eu lieu.

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L’une des interrogations récurrentes concernant Emmanuel Macron, ce sont ses liens avec les grands patrons. Vous écrivez que, depuis l’Elysée, il continue de se passionner pour les Meccano industriels et de jouer au banquier d’affaires.

Quand il était secrétaire général adjoint de l’Elysée, il a rencontré tout le monde, le grand et le petit patronat. Devenu président, Emmanuel Macron ne veut plus apparaître dans cette proximité-là, radioactive depuis l’épisode du Fouquet’s, même si elle est réelle, par exemple, avec Bernard Arnault. Il veille, quand même, à avoir de bonnes relations avec les grands propriétaires de médias et peut passer des heures avec les patrons des Gafa, qui ont, à ses yeux, le vrai pouvoir. Mais il sous-traite à son entourage, et en particulier à son secrétaire général, Alexis Kohler, les liens avec le patronat français, le Medef, le CAC 40. Tout le paradoxe, c’est que sur différents dossiers industriels, au nom d’une certaine conception de l’Etat, Emmanuel Macron intervient. La privatisation du groupe ADP (ex-Aéroports de Paris) en est un parfait exemple et fait écho à sa très forte proximité avec Augustin de Romanet, le patron d’ADP, chiraquien historique et énarque.