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Source premium.lefigaro.fr par Vincent-Xavier Morvan Envoyé spécial à Canjuers Var

Dans le Var, cette «fabrique à loups» qui menace les troupeaux

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REPORTAGE - Face aux attaques incessantes de leurs brebis sur les terres du camp militaire de Canjuers, dans le Var, les éleveurs présentent aux pouvoirs publics un projet visant à la «coadaptation du pastoralisme et du loup». La décision de l'État est très attendue.

 

De la crête, Nicolas Perrichon observe son troupeau de brebis parqué plus bas sur le plateau herbeux. Au loin, des planeurs venus de l'aérodrome voisin de Fayence se laissent doucement bercer par le vent dans le ciel bleu azur, tandis qu'au loin scintillent les baies de Cannes et de Saint-Raphaël en ce premier dimanche de mars déjà printanier. Sur ce promontoire situé à 1000 mètres d'altitude, la vue, de toute beauté, est réservée à quelques privilégiés.

Hormis les personnes autorisées, seuls les militaires sont habilités à pénétrer dans ce camp vaste de 35.000 hectares qui leur sert de champ de tir. Tout à coup, en bas, les brebis se mettent à détaler. Soulagé, Nicolas constate dans ses jumelles que deux jeunes chiens de protection ont fait déguerpir les bêtes en jouant. Ce n'est pas, cette fois, le loup qui rôde. Mais en 2017 (les chiffres de l'an dernier seront bientôt officialisés), 900 bêtes, soit 6 % de l'effectif pâturant, ont été tuées par l'une des cinq meutes de loups agissant dans le camp militaire de Canjuers.

«Les clôtures, les chiens, la présence humaine, chaque fois cela réduit les attaques mais seulement pour un temps»

«Je ne suis pas un antiloup, mais aujourd'hui on subit un véritable carnage. Ils me tueraient une bête de temps en temps, passe encore, mais je n'élève pas des brebis pour donner à manger au loup! On a beau avoir mis en place tous les moyens donnés par le plan loup, les clôtures, les chiens, la présence humaine, chaque fois cela réduit les attaques mais seulement pour un temps. Le loup est intelligent, il s'habitue à tout.»

Fort de ce constat, Nicolas Perrichon, 36 ans, qui a repris en 2001 le troupeau de son oncle et de son grand-père à Tourrettes, milite en tant que président de l'Association des éleveurs de Canjuers (AEC) pour de nouvelles solutions face à la prédation. «Ce qu'on a mis en place jusqu'à présent ne fonctionne pas, il faut tout recommencer avec un autre système», plaide-t-il.

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Avec l'appui du Centre d'études et de réalisations pastorales Alpes-Méditerranée (Cerpam), la trentaine d'éleveurs pastoraux du cru est passée à l'action. «Les éleveurs sont des gens individualistes, voire très individualistes, et il a déjà fallu deux ans de travail pour arriver à la création de l'association, en 2017. Son but, c'est de les faire travailler ensemble, avec un projet coopératif et collaboratif qui leur permette de sortir de l'impasse dans laquelle ils se trouvent depuis dix ans», explique Pascal Thavaud, l'ingénieur pastoraliste qui, au Cerpam, les accompagne dans leur démarche. L'association a mis sur pied un projet visant à «expérimenter la coadaptation du pastoralisme et du loup sur le plateau de Canjuers».

Débroussailler pour mieux voir les assaillants

Le dossier est ficelé, il a déjà été présenté au préfet de la région Auvergne-Rhône-Alpes, coordonnateur sur le loup lors de sa visite sur le camp, l'été dernier. Mais un nouveau préfet est arrivé, l'affaire a pris du retard, et le projet des éleveurs de Canjuers n'est pas encore validé. «Il doit être présenté dans les jours qui viennent au conseil scientifique du plan national d'actions sur le loup, on attend le verdict avec bon espoir», veut croire Pascal Thavaud.

L'idée maîtresse de ce projet expérimental, c'est l'ouverture du milieu. Nicolas Perrichon, après avoir nourri ses chiens de croquettes déversées à même le sol, montre au visiteur un premier chantier réalisé l'été dernier par l'Office national des forêts (ONF) à proximité de ses pâturages. «Il s'agit non pas de réaliser des coupes blanches mais d'éclaircir la végétation aux emplacements stratégiques où les brebis ont l'habitude de se rassembler», indique-t-il en désignant des bosquets de chênes verts et, plus loin, de chênes blancs qui, avant d'être débroussaillés, offraient au loup un terrain d'approche idéal.

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Cette ouverture du milieu doit faciliter le travail des chiens de protection, qui verront mieux surgir les assaillants dans un environnement dégagé. Pour l'heure, grâce à des conditions climatiques favorables et à une herbe abondante, les pertes ont, ces derniers mois, été limitées. Comme les brebis n'ont pas eu à trop se déplacer pour trouver leur nourriture, elles sont restées groupées sous la protection des chiens. Nicolas Perrichon en possède une quinzaine, des patous et surtout de magnifiques bergers d'Anatolie. Ils surveillent le troupeau de 300 mourerous, une race locale au museau roux, parquées sur 400 hectares.

Pour ces éleveurs, c'est maintenant au loup de s'habituer à l'homme, et plus seulement l'inverse

L'éleveur exploite l'espace en vertu d'un droit de parcours hérité de son grand-père, exproprié par l'armée, comme tous les habitants du plateau, au début des années 1970. Gilbert Michel, un autre éleveur du camp, installé plus à l'ouest de ce plateau long de 60 kilomètres, constate lui aussi que les attaques se sont raréfiées en 2018. «L'été dernier, on en a eu moins que le précédent. Il avait été affreux, avec 17 bêtes tuées dans une même nuit, et quelque temps plus tard 53 autres», raconte cet éleveur de 67 ans qui s'occupe, avec son frère et son fils, d'un troupeau de 1 600 brebis. «Mais en novembre, j'ai eu deux chiens tués par une meute, un patou et un berger d'Anatolie, et un autre blessé», raconte-t-il.

Lui-même se refuse à en avoir plus d'une dizaine, alors que certains de ses collègues, lancés dans une fuite en avant, comptent de véritables meutes de 30 ou 40 chiens de protection. L'État les aide, à raison de 815 euros par an et par animal, avec un plafond par troupeau. «Mais vous enlevez le vaccin obligatoire contre la rage à 150 euros et il reste 600 euros, à peu près ce que des chiens de cette taille consomment en croquettes dans l'année», calcule Nicolas Perrichon.

Installation de pièges photo

Dans le projet de coadaptation que portent les éleveurs, le débroussaillage n'est toutefois qu'un élément. La note remise au préfet coordonnateur réclame aussi un meilleur suivi des meutes avec l'installation de pièges photo. Car aujourd'hui, «sauf à mettre un agent derrière chaque loup», reconnaît Caroline Molins, animatrice pour la région Paca du réseau loup-lynx à l'Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS), impossible de déterminer avec précision le nombre de loups réellement présents sur le site. À l'échelle nationale, les chiffres de cet organisme font état d'une forte progression entre la fin de l'hiver 2017-2018 et la fin de l'été 2018. Le nombre de meutes (72) a bondi de 26 % et les zones de présence permanente du loup (85) sont en hausse de 15 %.

Le projet porte en plus l'idée d'un prélèvement «ciblé et réactif» sur les individus qui attaquent les troupeaux. En clair, il s'agit d'«éliminer les individus les plus menaçants», ce qui «pourrait avoir un effet sur l'éducation de la meute». Pour ces éleveurs, c'est maintenant au loup de s'habituer à l'homme, et plus seulement l'inverse. Ils souhaitent que la peur change de camp. Au total, ce projet nécessiterait des fonds substantiels. Les travaux d'ouverture du milieu sur 100 hectares chaque année sont ainsi chiffrés à 35.000 euros par an, la pose d'équipements spécifiques (parcs de nuit fixes, abris, clôtures, points d'eau sécurisés) à 50.000 euros et l'installation de douze pièges photo à 9 600 euros. Pour toute la France, l'État a dépensé en 2018, selon le bilan provisoire établi par le préfet coordonnateur sur le loup, 25 millions d'euros pour la protection des troupeaux et 3,4 millions pour l'indemnisation des dommages.

La France, aujourd'hui, est le pays qui dépense le plus pour se protéger et qui obtient les moins bons résultats

À l'ONCFS, ce projet rencontre l'assentiment de Caroline Molins. «Canjuers est un endroit très chaud l'été et les animaux ont tendance à aller s'abriter sous le couvert, ce qui complique le gardiennage. L'ouverture des milieux faciliterait la tâche des éleveurs et permettrait aussi de récupérer des pâturages. C'est une bonne idée, même si cela ne peut pas tout résoudre», juge l'animatrice du réseau loup-lynx. De fait, à cause du loup, la déprise pastorale est forte. Seuls 17.000 hectares sont aujourd'hui pâturés à Canjuers, contre 31.000 en 2005.

Les associations expriment davantage de réserves. «Connaissant les éleveurs, j'ai peur que ce soit surtout la possibilité de tirer plus qui les intéresse. Or, selon la loi, le tir doit rester l'exception, limité par exemple à un individu qui continuerait d'attaquer malgré les mesures de protection. Après, sur l'idée de débroussailler, oui, nous sommes favorables à tout type d'expérimentation qui permette d'améliorer la situation actuelle parce que la France, aujourd'hui, est le pays qui dépense le plus pour se protéger et qui obtient les moins bons résultats», souligne Patrick Boffy, vice-président de Ferus, une association de défense des grands prédateurs qui aide bénévolement les éleveurs.

«Les loups sont malins, ils attaquent toujours à contresens du vent pour ne pas être sentis par les chiens»

Jeudi, à près de 100 kilomètres du plateau, Emmanuel Macron en visite à Gréoux-les-Bains (Alpes-de-Haute-Provence) dans le cadre du grand débat national, a annoncé que le pourcentage des loups pouvant être abattus serait augmenté. «Est-ce qu'on va éradiquer le loup? Non, même si je comprends l'émotion des éleveurs face à ces attaques croissantes», a précisé le chef de l'État. À Ampus, Gilbert Michel, lui, est circonspect. Pour l'heure, ses bêtes sont encore dans la plaine, mais d'ici à un mois il va les faire monter au Grand Plan pour le reste de l'année et il appréhende ce moment. «Les loups sont malins, ils attaquent toujours à contresens du vent pour ne pas être sentis par les chiens. Ils profitent aussi du brouillard et du mistral parce que les chiens, par grand vent, ne comprennent pas tout de suite pour quelle raison les brebis s'affolent», a-t-il observé. Radical, il plaide pour qu'on «enlève le loup» et estime que «cela fait des années qu'on discute» sans résultat tangible. «Au Grand Plan, ils devaient couper tous les pins à l'endroit où il y a le plus d'attaques, mais ils disent “on va étudier”, “il faut faire attention parce qu'il y a peut-être des obus…”», déplore-t-il.

La nature militaire du terrain complique considérablement le travail. Interdite aux promeneurs, la zone est devenue une exceptionnelle réserve de biodiversité mais aussi, selon les spécialistes, la «fabrique à loups» du Var, avec des meutes qui essaiment vers l'ouest et le sud du département. Récemment, sans qu'un lien ait pu être établi avec les meutes de Canjuers, un individu piégé dans un camping et se montrant agressif a été abattu par les gendarmes à Bormes-les-Mimosas, près du littoral. «Ici, c'est le paradis, reconnaît Nicolas Perrichon. Enfin, c'était le paradis, parce que maintenant c'est devenu un enfer.»

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 08/03/2019.

 



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