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Incidents au Stade de France : le déni des pouvoirs publics malgré une organisation défaillante

Match retardé, violences, intrusions, gaz lacrymogènes… La soirée de samedi a tourné au fiasco en marge de la finale de Ligue des champions. Un ratage que les autorités françaises attribuent, contre toute évidence, aux seuls supporteurs britanniques.

Par Antoine Albertini

Des supporters de Liverpool bloqués devant les grilles du Stade de France brandissent leurs tickets, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le 28 mai 2022. Des supporters de Liverpool bloqués devant les grilles du Stade de France brandissent leurs tickets, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le 28 mai 2022. CHRISTOPHE ENA/ AP

A quinze mois de l’organisation de la Coupe du monde de rugby, à vingt-deux de la tenue des Jeux olympiques et paralympiques à Paris, l’accueil de la finale de la Ligue des champions opposant Liverpool au Real Madrid, samedi, au Stade de France, à Saint-Denis, avait valeur de match test pour les autorités françaises. L’événement s’est transformé en crash-test avec la diffusion, tout au long du week-end, de séquences filmées de panique générale aux abords de l’enceinte sportive, de supporteurs aspergés de gaz lacrymogènes, d’intrusions de spectateurs sans billet, de charges des forces de l’ordre et, pour finir, d’un coup d’envoi retardé de trente-six minutes. Le tout en Mondiovision, suivi par quelque 400 millions de téléspectateurs sur la planète.

Un désastre en termes d’image et une « humiliation pour notre pays », selon le sénateur de l’Isère Michel Savin (Les Républicains), président du groupe d’études grands événements sportifs au Sénat, qui a réclamé la création d’une commission d’enquête parlementaire sur les incidents, comme plusieurs élus du conseil départemental de Seine-Saint-Denis.


 

Si aucun blessé grave n’est à déplorer, 238 personnes ont dû être prises en charge par les services de secours, 105 autres ont été interpellées – les deux tiers à Saint-Denis – et 73 d’entre elles placées en garde à vue. « Honte », « scandale sans nom » : les médias européens, en particulier britanniques et espagnols, n’ont pas eu de mots assez durs pour fustiger le déroulement de la soirée.

Unis dans cette faillite, pouvoirs publics et organisateurs de la rencontre l’ont également été dans leur communication – ou leur silence, dans le cas du consortium Stade de France, qui gère l’intérieur de l’enceinte sportive. Malgré les vidéos accablantes et les photos navrantes et contre l’évidence, les supporteurs britanniques ont été pointés du doigt comme les seuls responsables du fiasco. « Des milliers de “supporteurs” britanniques, sans billet ou avec des faux billets, ont forcé les entrées et, parfois, violenté les stadiers », avançait, samedi soir, le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, sur Twitter, imité par sa nouvelle collègue des sports, Amélie Oudéa-Castéra, qui a fustigé « les tentatives d’intrusion et de fraudes » des fans des Reds.

Lundi matin, au micro de RTL, la ministre a estimé le nombre de personnes sans billet ou détentrices de faux billets à « 30 000 à 40 000, soit près de 50 % de la capacité du Stade de France ». L’UEFA, organisatrice de l’événement et responsable de la sécurité à l’extérieur du Stade de France, s’est quant à elle limitée à la diffusion d’un communiqué laconique de sept lignes reprenant les mêmes éléments de langage avec, notable différence, un supplément de compassion pour les spectateurs « affectés par les événements ».

Dispositif sommaire

Une telle accusation sans nuances ni introspection, que n’étaie pour le moment aucune donnée chiffrée de saisies ou de mises en cause de détenteurs de tickets d’entrée frauduleux, va de pair avec les failles évidentes constatées dans l’organisation, apparues dès samedi après-midi, plusieurs heures avant la rencontre. A la station Châtelet, pour commencer, véritable nœud de communication du métro parisien, lorsque des annonces vocales ont incité des milliers de supporteurs à gagner le Stade de France en empruntant la ligne D du RER au lieu de la B, voie d’accès traditionnelle mais en grève ce jour-là.


Dociles, les fans des Reds ont obtempéré et, dès 17 h 30, plusieurs milliers d’entre eux s’engouffraient dans un lugubre passage couvert qui relie la gare du RER D au parvis du Stade de France. Quelques dizaines de mètres plus loin, un premier filtrage était censé permettre une opération de contrôle sommaire des billets avant l’arrivée aux portes Y et Z. Avec quatre couloirs et une vingtaine de stadiers en chasuble bleu et jaune, le dispositif est apparu bien sommaire face à une véritable marée humaine qu’un fléchage défaillant et des stewards débordés n’ont pas su rediriger vers une autre entrée, située à cinq minutes à pied sur l’avenue du Stade-de-France, où les opérations de filtrage étaient beaucoup plus fluides. « La sécu de l’UEFA n’était clairement pas assez dimensionnée, avec peu de stewards et pratiquement pas de barrières disposées en serpentins, qui permettent de canaliser la foule », assure un gradé de la police qui supervisait, samedi soir, une partie du dispositif de sécurité.

Véritable appel d’air

Sur place, la situation s’éternise plus d’une heure et demie, le risque de débordement apparaît alors réel et inquiète les autorités autant que les supporteurs de Liverpool, un club dont l’histoire est marquée par la tragédie d’Hillsborough, où 93 personnes étaient mortes écrasées contre le grillage du stade de Sheffield ou piétinées lors d’une bousculade, le 15 avril 1989. « Ces deux heures perdues ont été impossibles à rattraper, assure l’avocat Pierre Barthélemy, spécialisé dans la défense des groupes de supporteurs et présent samedi au Stade de France. C’est un échec complet sur le plan de la gestion des flux. »


Dans un rapport adressé au ministre de l’intérieur, dimanche soir, Didier Lallement, préfet de police de Paris, a indiqué avoir finalement pris la décision de lever ce barrage filtrant, « pour éviter un drame ». Une décision bienvenue mais soudaine, et si peu coordonnée sur le terrain qu’elle marque le début de la deuxième phase d’une soirée de chaos, lorsque de « 300 à 400 jeunes issus des quartiers sensibles de Seine-Saint-Denis », selon les estimations de la Préfecture de police (PP), profitent de cette absence de contrôle en amont pour forcer le passage et gagner le parvis du stade.


La ruée est diffusée en direct sur les réseaux sociaux et provoque un véritable appel d’air, tandis que les services de police tentent de repousser les intrus en utilisant leurs sprays de gaz lacrymogène « de manière encadrée, pour faire cesser les tentatives d’intrusion et de mouvements de foule », selon la commissaire Loubna Atta, porte-parole de la PP. Sans grand discernement, au regard d’images largement diffusées. Des familles, des enfants, se retrouvent « les yeux qui piquent, [avec] la sensation d’étouffer », s’indigne Joe Blott, responsable de Spirit of Shankly, la fédération des associations de supporteurs du club de Liverpool, qui assure avoir « vécu tout ça au côté de très jeunes fans présents sur les lieux, et même d’handicapés ».

Directeur exécutif de Football Supporters Europe, une association accréditée comme observatrice des rencontres auprès de l’UEFA, à laquelle elle fait remonter ses observations, Ronan Evain, lui-même « gazé cinq fois en l’espace d’une heure et demie », se désole « d’un manque de flexibilité du dispositif de sécurité, avec un long flottement au barrage filtrant, aucun ordre précis, rien pour rediriger la foule », et il regrette « une approche française en matière de gestion des supporteurs toujours axée sur la démonstration de force, très en retard sur le reste de l’Europe ».

« Un écran de fumée »

Les accusations d’arrivée tardive de milliers de supporteurs anglais munis de faux billets, une tradition solidement établie chez les fans britanniques ? « Un écran de fumée utilisé par les autorités françaises pour camoufler leur piteuse organisation », avance Joe Blott, qui dit avoir déjà collecté « des centaines de témoignages qui prouvent le contraire », y compris ceux émanant de la police de Merseyside-Liverpool, dont plusieurs éléments avaient été dépêchés sur place : sur son compte Twitter officiel, elle a dénoncé sa « pire expérience » de rencontre européenne.

A l’issue du match, auquel des centaines de spectateurs munis de billets valables n’ont pu assister qu’à compter de la seconde période et d’autres pas du tout, un troisième acte est venu clôturer cette calamiteuse soirée : des supporteurs anglais et espagnols ont rapporté avoir été agressés et, pour certains, détroussés, alors qu’ils se dirigeaient vers l’entrée de la ligne 13 du métro parisien, par des petits groupes de dix à quinze délinquants du cru, parfois les mêmes qui avaient tenté de s’introduire dans le stade de France deux heures plus tôt.


Le préfet de police a indiqué, dimanche, son intention de saisir la justice pour faire toute la lumière sur la « fraude massive » aux billets. Lundi, la ministre des sports a convoqué l’UEFA, la Fédération française de football, les gestionnaires du Stade de France, la Préfecture de police de Paris, la préfecture de Seine-Saint-Denis et la Mairie de Paris « afin d’éviter que les incidents se reproduisent ». Dans son communiqué, si Mme Oudéa-Castéra a déploré que certains spectateurs munis de billets « n’aient pu assister au match », elle n’a pas eu le moindre mot pour les autres, évacués après avoir inhalé des gaz lacrymogènes ou dévalisés sur le trajet de leur retour vers Paris.

Antoine Albertini