Complotisme le mal de l'internet des réseaux sociaux

 

Rudy Reichstadt, directeur de l'Observatoire du Complotisme, qui vient de cosigner une note consacrée
à l'essor de ces théories, revient sur les mécanismes à l'oeuvre derrière cet inquiétant phénomène. Entretien avec Var Matin ce 31/3/2020


VM: Votre étude révèle qu'un Français sur 4 pense que le Covid 19 a été conçu en laboratoire. Cela vous surprend-il?


Je ne peux pas dire que cela soit une surprise, car c'est un chiffre que nous retrouvons d'une étude à l'autre. Qu'il s'agisse des attentats terroristes, de l'incendie de Notre-Dame ou aujourd'hui du Covid 19, on a cette même proportion d'un individu sur 4 qui adhère à une théorie complotiste. En ce qui concerne le Covid-19, toutefois, les choses se sont accélérées au mois de janvier, très exactement à partir du 20, qui marque le jour où les autorités chinoises ont reconnu que le virus pouvait être transmis d'humain à humain, alors que jusque-là on ne parlait que d'une transmission de l'animal à l'homme. Cette nouvelle a immédiatement suscité des théories allant dans le sens d'une origine humaine, d'une expérience de laboratoire volontaire ou qui aurait échappé à tout contrôle.


VM: Les sympathisants du Rassemblement National sont près de 40% à adhérer à cette thèse. Pourquoi?


C'est même plus que ça, puisque 40 % d'entre eux penchent pour un acte en laboratoire d'origine volontaire et 15% pour une origine accidentelle, ce qui fait un total de 55% qui croient à la thèse d'un virus fabriqué alors
qu'ils ne sont que 2 % chez LREM, 6 % chez les Républicains et 26 % dans l'ensemble de la population. Cela s'explique par la porosité traditionnelle de cet électorat vis-à-vis des thèses complotistes.

Marine Le Pen, en faisant part à la radio de ses interrogations sur l'origine du virus, joue sur cette corde en utilisant une technique rhétorique que j'appelle « le choix de l'ignorance ». Alors qu'on sait que ce virus n'a pas pu être fabriqué en laboratoire puisqu'il n'y a aucune trace de manipulation génétique sur son génome.  Madame Le Pen, qui a tous les moyens d'être bien informée, préfère laisser sa chance à la théorie du complot, sans la soutenir ouvertement. Un peu comme l'avait fait son père en 1987 lorsque, interrogé sur les chambres à gaz, il avait répondu qu'il ne savait pas si elles avaient existé mais qu'en tout cas il n'en avait pas vu lui-même.


VM: L'exploitation politique vous parait donc claire ?


Oui, il s'agit à travers cette crise d'imposer une dramaturgie plaçant le peuple auquel on refuserait un médicament qui aurait fait ses preuves – l'hydroxycholoroquine – face à un virus fabriqué en laboratoire et un gouvernement composé d'assassins en puissance, dont les intentions seraient exclusivement malveillantes. On va d'ailleurs au-
delà de l'habituel procès en impréparation, en prétendant qu'il y a au sommet de l'Etat un véritable complot contre la santé des Français, ce que soutient également Jean-Luc Mélenchon en assurant qu'Agnès Buzyn « savait » ce qui allait arriver.


VM: On assiste à un retour en force des thèses antisémites, qui visent notamment Agnès Buzyn et son mari Yves Lévy. Était-ce prévisible ?


Oui, mais je dois avouer que malgré mon expérience de ces choses, je suis encore étonné de voir que des gens passent des heures à établir des diagrammes reliant avec des flèches des groupes d'intérêt et des personnes affublées d'une étoile de David. Que sur des forums, on puisse voir des montages graphiques représentant Agnès Buzyn en train d'empoisonner un puits, ce qui renvoie à la tradition antisémite du Moyen-Âge.
Que l'on publie des listes de noms juifs ou prétendument juifs accolés à des personnalités politiques, du monde économique, des journalistes ou des scientifiques. C'est très inquiétant.


VM: La consommation massive d'Internet et des réseaux sociaux en période de confinement favorise la diffusion des thèses complotistes, expliquez-vous...

Les gens sont beaucoup plus connectés et donc plus exposés aux fausses informations et aux rumeurs complotistes. Mais ce qui est sidérant actuellement, c'est la rapidité avec laquelle des contenus d'une qualité extrêmement médiocre peuvent circuler. Le confinement a officiellement débuté le 17 mars à midi, et deux heures après, un ancien Gilet Jaune, que l'on a vu sur des photos au côté de Dieudonné, Maxime Nicole ou Eric Drouet, a publié sous le pseudonyme de Cat Antonio une vidéo qui, jusqu'à sa mise hors ligne par Facebook le lendemain, a été vue plus de 3,3 millions de fois et partagée plusieurs dizaines de milliers de fois en moins de 24h. C'est très impressionnant, d'autant que le contenu de cette vidéo est d'une faiblesse incroyable : on y parle de faits réels – en l'occurrence le dépôt d'un brevet par l'Institut Pasteur il y a plusieurs années – mais qui n'ont rien à voir avec la crise et le virus actuels, et auxquels l'auteur ne comprend strictement rien.


VM: Le docteur Didier Raoult, qui veut généraliser la prescription d'hydroxychloroquine, est devenu malgré lui ricane de la sphère complotiste. Pourquoi ?

C'est manifestement quelqu'un de charismatique, qui aime se mettre en scène, mais c'est aussi un médecin qui a de réelles compétences, et on ne peut pas lui faire porter la responsabilité entière de ce que son double médiatique est devenu. Mais il est vrai que ce double, cette créature, est devenue une icône complotiste pour tout un tas de gens qui veulent absolument le voir comme un homme providentiel, un lanceur d'alerte, un individu seul contre les puissants, au coté des petites gens. On a la sensation que, depuis une semaine, cette image a totalement échappé au contrôle du docteur Raoult.


Source Var Matin 31/3/2020 par  SAMUEL RIBO

Site du complotisme : www.conspiracywatch.info