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Rapport du Giec: La neutralité carbone en 2050, condition non négociable... Mais comment faire?

 

Une centrale à charbon en fonctionnement le 19 novembre 2015 à Datong en Chine. Atteindre la neutralité carbone en 2050 nécessitera de se passer au plus vite de cette énergie. — GREG BAKER / AFP
  • Le Giec l’a réitéré dans son dernier rapport : limiter le réchauffement climatique à 1,5°C nécessitera d’atteindre une « neutralité carbone » en 2050, un point d’équilibre entre la quantité d’émissions de gaz à effet de serre émise dans le monde et la capacité qu’à la Terre de capter et stocker du dioxyde de carbone.
  • Dans cette équation, préserver les puits naturels de carbone (océans, forêts, prairies) est capital. Une autre piste serait de créer des puits de carbone artificiel. Mais les projets ne sont encore qu’en phase de recherche et montrent des limites.
  • Emerge alors une certitude, réaffirmé encore dans le dernier rapport du Giec : nous devrons baisser drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre. Et bien avant 2050.

Une baisse des rendements de denrées de base telles que le blé, le maïs et le riz dans plusieurs régions du globe. Moins d’eau disponible. Plus 40 cm de hausse du niveau des océans d’ici 2100 par rapport à 2000. 90 % des coraux affectés et un nombre accru de réfugiés climatiques… Un réchauffement de 1,5 degré des températures à l’échelle du globe d’ici 2100 - par rapport à la période préindustrielle - aura des impacts sur la vie sur Terre.

Moins toutefois qu’un réchauffement à 2 degrés, indique le Groupe intergouvernemental des experts sur le climat (Giec) dans son dernier rapport publié dans la nuit de dimanche à lundi à Incheon (Corée-du-Sud). Et beaucoup moins encore qu’un bond à plus de 3 voire 4 degrés, trajectoire vers laquelle nous nous dirigeons au rythme des émissions actuelles de gaz à effet de serre.

Le Giec n’est pas une instance de décisions. Il se contente habituellement de donner l’état des connaissances scientifiques sur le réchauffement climatique. Aux décideurs politiques ensuite de trancher. Ce dernier rapport ne laisse cependant guère de marges de manoeuvre. Pour limiter le réchauffement climatique à 1,5° d’ici 2100, le monde devra engager des transformations « rapides » et « sans précédent ».

Vers un total d’émissions de 70 millions de tonnes équivalent CO2

Plus qu’une transformation, atteindre la neutralité carbone en 2050 est le cap général fixé par le Giec ce lundi. Il s’agit d’un point d’équilibre à partir duquel le monde génère moins d’émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère que la Terre est capable d’en retirer.

Or, nous sommes loin de cet objectif aujourd’hui. Prenons le cas de la France. « Dans notre scénario, nous devrons arriver à un total d’émissions de 70 millions de tonnes équivalent CO2 en 2050 pour parvenir à cette neutralité carbone, rappelle Stéphane Chatelin, directeur de négaWatt, association d'experts en énergie. Nous en émettons 470 millions aujourd’hui. » Plus inquiétant, après trois années de stagnation, les émissions mondiales de CO2 sont reparties à la hausse en 2017 avec un total de 41 milliards de tonnes émises. Si bien que l’on s’éloigne aujourd’hui de cet objectif neutralité carbone plus que l’on s’en rapproche.

Vers une captation naturelle du carbone ?

Alors comment inverser la tendance ? La première idée, séduisante sur le papier, serait d’accroître les capacités de la Terre à capter et à stocker du carbone. C’est le rôle crucial que jouent les puits de carbone naturels que sont nos océans, nos forêts, nos prairies ou nos mangroves. « Sur les surfaces continentales, cette captation naturelle du carbone est essentiellement liée à la photosynthèse, explique Roland Séférian, climatologue au Centre national de recherches météorologiques et coauteur de l’un des chapitres du dernier rapport du Giec. Les plantes absorbent du dioxyde carbone pour en faire du sucre qui leur permettra de créer des nouveaux tissus ou de la matière organique nécessaire à leur croissance. Pour les océans, le mécanisme est double. On retrouve ce principe de la "photosynthèse" avec les microplanctons, des organismes unicellulaires qui absorbent du CO2 pour croître. A cela s’ajoute surtout un processus physico-chimique, qui fait que le carbone devient soluble dans l’eau et y reste ainsi stocké. »

Il est difficile de quantifier précisément les volumes de CO2 que ces puits naturels peuvent capter et stocker. « On estime qu’ils absorbent aujourd’hui 50 % du CO2 émis chaque année dans le monde », reprend Roland Séférian. Pour parvenir à la neutralité carbone en 2050, il faudra veiller au moins à ne pas dégrader cette capacité actuelle de stockage de nos puits naturels… « Ce qui n’est pas gagné d’avance, prévient Lola Vallejo, directrice du programme climat à l’Iddri (institut du développement durable et des relations internationales) qui a publié un rapport fin septembre sur les enjeux de la neutralité carbone. Ces puits de carbone sont eux-mêmes touchés par le réchauffement climatique et certains de nos comportements. Il faudra changer nos pratiques agricoles, assurer la conservation des forêts, lutter contre l’urbanisation de nos littoraux… »

Créer des puits artificiels… un pari très risqué ?

D’autres vont plus loin encore et planchent sur des solutions technologiques qui permettront de créer des puits de carbone artificiels. Plusieurs techniques sont à l’étude. Certaines peuvent paraître ubuesques, du moins à ce jour. « L’une d’elles consisterait par exemple à fertiliser les océans en y injectant du fer afin de stimuler la réaction de photosynthèse du phytoplancton et lui permettre ainsi de stocker du carbone », indique Lola Vallejo. Une autre piste évoquée serait de récupérer le carbone en sortie de cheminées d’usines et de centrales à charbon puis de le réinjecter dans le sol, dans des cavités souterraines. Des anciens puits de pétrole par exemple.

Ces technologies sont discutées, des tests ont été réalisés… « Mais il y a un vrai danger à ce jour à se reposer sur elles, poursuit Lola Vallejo. Non seulement, ces solutions ne sont pas matures mais elles ne pourront vraisemblablement pas être déployées à l’échelle nécessaire pour répondre au défi du changement climatique. »

Baisser drastiquement nos émissions dès 2030

Il ne reste guère de choix alors : limiter le réchauffement climatique à 1,5°C impliquera de réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre. Bien avant 2050. Le Giec fixe le cap de baisser nos émissions mondiales de CO2 de 45 % d’ici 2030 par rapport à 2100. « L’objectif n’est pas irréalisable mais il nécessite dès à présent de changer de logiciel de nos politiques actuelles, », estime Stéphane Chatelin.

Réduire à néant ces émissions sera difficile dans certains secteurs. Celui de l’agriculture par exemple dans lequel une partie des gaz à effet de serre émis par l’élevage provient de la fermentation entérique des animaux [leur digestion rejette du méthane, puissant gaz à effet de serre]. « En revanche, il ne faut plus aucune combustion d’énergies fossiles en 2050 dans les secteurs des transports, du bâtiment, de l’industrie et de l’énergie, reprend le directeur de négaWatt. C’est-à-dire plus aucun litre de pétrole dans nos voitures et nos camions, plus de bâtiments chauffés au fuel, plus de centrales à charbon… »

Le rapport du Giec préconise d’augmenter fortement la part des énergies renouvelables dans la production électrique, de 20 à 70 % d’ici 2050. « Là encore, ça ne suffira pas, complète Stéphane Chatelin. Il faudra aussi travailler à réduire nos consommations par des actions de sobriété et d’efficacité énergétique. »

 

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