Biodiversité : « La vie sur Terre continuera à exister, mais peut-être sans l’espèce humaine »

 


 

Un jeune Vervet du Zimbabwe. (Didier Couvert & Muriel Moreau / Biosphoto)

Alors que s’ouvre la conférence scientifique mondiale sur la biodiversité, Bruno David, président du Muséum national d’Histoire naturelle, explique comment notre irresponsabilité nous menace nous-mêmes.

Source: l'OBS Par Sébastien Billard Publié le 29 avril 2019 à 09h16

Le climat est loin d’être l’unique domaine que l’homme, de par son action, est en train de dérégler. La biodiversité, elle aussi, connaît des bouleversements majeurs. Selon un projet de rapport de l’ONU, jusqu’à un million d’espèces animales et végétales pourraient ainsi être menacées d’extinction « dans les prochaines décennies ». Alors que la plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), considérée comme l’équivalent du Giec pour la biodiversité, se réunit ce lundi 29 avril à Paris, le naturaliste Bruno David, président du Muséum national d’Histoire naturelle, explique que cette chute vertigineuse des effectifs de nombreuses espèces pourrait s’avérer, à terme, fatale à l’homme.

 

Jusqu’à un million d’espèces pourraient être menacées d’extinction dans les prochaines décennies, alerte ces jours-ci un projet de rapport de l’ONU. Que vous inspire ce chiffre ?

Ce chiffre m’inquiète évidemment, mais malheureusement, il ne me surprend pas beaucoup tant les signaux d’alerte se sont multipliés ces dernières années. En apparence, les choses ne vont pas trop mal : on estime que « seulement » un millier d’espèces a, pour l’instant, disparu de la Terre en raison l’activité humaine. Ce qui est assez peu au regard du nombre d’espèces que l’on connaît, à savoir environ 2 millions [sur les 8 à 10 millions estimées].

Sauf que si peu d’espèces ont disparu, un nombre toujours plus important d’entre elles sont en profond déclin. Et ces déclins s’accumulent et s’accélèrent à une vitesse stupéfiante : les espèces déclinent aujourd’hui à une vitesse 100 à 1 000 fois plus élevée que durant les cinq crises d’extinction majeures de la biodiversité que notre planète a connues par le passé ! A ce rythme, on pourrait se retrouver dans quelques années avec près de 10 % de la biodiversité disparue. C’est ce qu’on peut appeler une hémorragie.

Quelles sont les causes de cette dynamique destructrice ?

Il y a évidemment le rôle du changement climatique, mais pas seulement. Citons aussi la surexploitation des ressources de la planète, notamment des océans, la bétonisation de nos paysages, les pollutions diverses, ou encore l’utilisation massive des produits phytosanitaires [pesticides chimiques]… L’agriculture intensive, en France en particulier, a profondément transformé nos paysages et appauvrit notre diversité. La biodiversité, c’est un patrimoine que l’on dilapide sans s’en rendre vraiment compte. Pourtant, certaines choses sont déjà visibles à l’œil nu : il y a moins d’oiseaux qui chantent dans nos jardins, moins d’espèces familières comme les lapins de garenne et les hérissons…

Pourquoi notre pays n’arrive pas à lutter contre le béton roi

 

En quoi cette disparition des espèces est-elle grave ?

C’est commettre une profonde erreur que de penser que nous, les humains, sommes par définition « hors de la nature ». Nous faisons au contraire partie de cette nature, qui est partout en nous. Un exemple : notre corps héberge environ deux kilos de bactéries, qui rendent notre vie possible… Plus largement, notre vie dépend de nombreux écosystèmes. Or actuellement, parce que nous fragilisons un nombre incalculable d’espèces, nous sommes en train de faire basculer ces écosystèmes vers l’inconnu. Prenez les océans : de par le plancton qu’ils contiennent, et qui produit de l’oxygène, on estime qu’ils nous offrent une respiration sur deux. Avec l’acidification de l’eau, l’abondance de ce plancton pourrait diminuer fortement. Résultat : on peut imaginer que demain on aura un peu plus de mal à respirer sur Terre.

LIRE AUSSI  Seulement 13 % des océans de la planète peuvent encore être considérés comme sauvages

Pour décrire la situation, je prends aussi souvent l’exemple de la tour Eiffel, à laquelle on enlèverait quelques rivets et poutrelles. Si vous n’en retirez que trois ou quatre, cela n’aura a priori pas trop de conséquences. Mais si vous continuez, à un moment – on ne sait pas précisément quand – elle va finir par s’écrouler. Un écosystème est à l’image de cette tour Eiffel : si trop d’espèces disparaissent, il va changer d’état et ne rendra nécessairement plus les mêmes services qu’avant.

Soyons clairs : la vie sur Terre n’est pas menacée par ce saut dans l’inconnu que représente le basculement des écosystèmes. Elle continuera sous d’autres formes. En revanche, il se peut que cette vie sur Terre se fasse sans l’espèce humaine. Nous sommes une espèce complexe et donc très fragile. Ce que l’on a trop tendance à oublier.

Avons nous la capacité de réagir pour enrayer un tel scénario ?

De par l’étendue de nos connaissances, nous savons très bien ce qu’il faut faire : changer nos pratiques agricoles, cessez les déforestations, planter des arbres, respecter les océans… Mais aurons-nous l’intelligence de le faire ? Je suis beaucoup plus pessimiste qu’il y a sept ou dix ans, car les signaux négatifs se sont accumulés. Surtout, l’évolution de nos pratiques implique de changer notre relation au temps, à l’espace et au territoire. Il y a quelques décennies, les hommes agissaient en prenant en considération l’impact que leurs actions auraient plusieurs générations après eux. Or, nous n’arrivons plus à penser de cette manière. Je suis sidéré par cette forme d’aveuglement. Je ne vois dans la situation actuelle qu’un seul motif d’espoir : la nature a une extraordinaire capacité de résilience. Cela signifie que si l’on change nos pratiques dès maintenant, on en constatera des effets positifs très rapidement, en l’espace de quelques années, sur le territoire en question en termes de biodiversité. Autrement dit, les effets de lutte pour la biodiversité seront plus immédiats, et plus faciles à percevoir, que ceux de la lutte pour le climat.