Les rachats d’actions ne créent pas de valeur

source Michel Albouy le 29/11/2019


Certains mythes financiers ont la vie dure. Il en va ainsi des rachats d’actions qui feraient monter le cours des actions et enrichiraient les actionnaires. A l’occasion de l’annonce par Total son intention de racheter pour 1,5 milliards d’actions en 2018 dans le cadre de son programme de 5 milliards de dollars sur la période 2018-2020, la polémique est repartie de plus belle.

Le raisonnement fait par ceux qui croient que les rachats d’actions font monter les cours consiste à dire que ces opérations diminuent le nombre d’actions (en cas d’annulation des titres rachetés) et donc augmente mécaniquement le bénéfice par action. On parle d’opération relutive. Si on suppose que le Price/Earning ratio reste constant, alors oui le cours doit monter. Mais ce raisonnement ne tient pas.

En fait, pour une entreprise racheter ses propres actions revient à faire une opération strictement opposée à celle qui consiste à faire une augmentation de capital en numéraire. Dans le cas de l’augmentation de capital l’entreprise émet de nouvelles actions et reçoit du cash, dans le cas du rachat elle restitue du cash au actionnaires et diminue le nombre d’actions. Personne ne dit pourtant que l’augmentation de capital détruit de la valeur ! Alors pourquoi dire que l’opération inverse, le rachat d’actions, serait créatrice de valeur ? En fait ces deux opérations en tant que telles sont neutres.

Créer de la valeur suppose avant tout faire des investissements à valeur actuelle nette positive au coût moyen pondéré du capital. Distribuer du cash aux actionnaires revient à diminuer d’autant la valeur de marché de l’entreprise et donc, comme le montant de la dette reste inchangé, c’est bien sur la valeur des fonds propres que s’imputent ces versements qui n’enrichissent donc pas les actionnaires.Bien sûr, certains développements récents issus de la théorie des signaux et de l’agence permettent d’expliquer ces comportements et révéler un certain intérêt à court terme pour les actionnaires, mais pour l’essentiel il faut bien savoir que ces distributions de cash ne sont pas créatrices de valeur, tout au moins à long terme, surtout si l’entreprise est conduite à limiter ses opportunités d’investissement.

Parmi les bonnes raisons de ces distributions de cash aux actionnaires se trouve celle qui consiste à dire qu’en l’absence de projets d’investissements rentables, il vaut mieux rendre l’argent aux actionnaires plutôt que de le gaspiller dans des projets destructeurs de valeur. C’est le discours des actionnaires activistes qui disent en clair aux dirigeants de rendre le cash aux actionnaires s’ils n’en font rien. Aujourd’hui, on constate que de nombreuses entreprises ont des trésoreries nettes très positives du fait d’une accumulation de cash.

Du reste, pour beaucoup d’entre elles, les distributions aux actionnaires n’entament pas significativement leurs trésoreries qui restent fortement positives et on peut donc douter que ces versements limitent leurs investissements. Ceci étant, un tel comportement n’est pas vraiment porteur d’avenir car il revient à dire que les dirigeants de ces grandes entreprises n’ont plus de projets d’investissements qu’ils jugent suffisamment rentables. Manque de créativité, d’initiative, d’ambition, trop grande aversion au risque ? Toutes ces explications sont recevables.

Commentaire: ce texte est au coeur du capitalisme; une entreprise qui réussit, vend sa production à un prix supérieur à ses coûts directs et à la rémunération de ses fonds propres et de sa dette - le coût moyen pondéré du capital. Du cash - ou surplus monétaire - est généré. Il s'accumule s'il n'est pas distribué à ses propriétaires ou salariés, ou investi dans des projets d'extension, ou d'amélioration des produits (montée en gamme) par des innovations, ou dans d'autres projets innovants qui viendront augmenter sa production. Voir mon cours sur le TRI taux de rentabilité interne Le capitalisme impose donc la croissance, ou le progrès, indéfiniment. Nous sommes condamnés au toujours plus. Les alternatives de stabilité ont été essayées par le passé, par exemple par les coopératives: en distribuant les surplus annuels aux clients actionnaires, mais cela s'est limité aux commerces de distribution; voir les pioneers de Rochdale.

Plus voir dans les vidéos de 2017 après l'élection de Macron, le débat entre économistes "Un président, et après"

  • Agnès Bénassy Quéré
  • Patrick Artus toutes les incohérences sont  évoquées dans cette vidéo et les suivantes.
  • Christian Saint-Etienne
  • Pourquoi nous sommes condamnés au toujours plus.
    Notre cerveau, son striatum. Pour apporter un éclairage nouveau sur la question écologique, il nous tenait à coeur de recevoir Sébastien Bohler, docteur en neuroscience, rédacteur en chef du magazine Cerveau et psycho, et auteur du "Bug Humain - Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l'en empêcher". Au cours de son intervention, Sébastien Bohler nous éclaire sur un petit organe appelé striatum, qui régit depuis l'apparition de l'espèce nos comportements. Le striatum a habitué le cerveau humain à poursuivre cinq objectifs ayant pour but la survie de l'espèce : manger, se reproduire, acquérir du pouvoir, étendre son territoire, s'imposer face à autrui. Problème : le striatum est aux commandes d'un cerveau toujours plus performant, et réclame toujours plus de récompenses pour son action. Face à cette addiction, il ne peut lutter contre sa tendance à l'excès. Si hier notre cerveau était notre allié, il est aujourd'hui en passe de devenir notre pire ennemi. Comment contourner la tendance de notre cerveau humain à en vouloir toujours plus ?
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