L’Académie des sciences tourne la page du climatoscepticisme

L’institution pluricentenaire, longtemps divisée, organise pour la première fois un colloque ouvert au grand public sur le changement climatique.


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Le colloque «Face au changement climatique, le champ des possibles», se tient mardi 28 et mercredi 29 janvier à Paris. Académie des sciences

Une climatologue qui décrit les bouleversements climatiques en cours devant un public captivé réuni à l’Académie des sciences. La scène pourrait paraître des plus naturelles. Elle est en réalité tout sauf banale : la société savante a été le théâtre, jusqu’à il y a quelques années, d’un affrontement entre climatosceptiques et tenants du consensus scientifique qui a empêché toute position engagée contre le dérèglement climatique. Le colloque « Face au changement climatique, le champ des possibles », qui se tient mardi 28 et mercredi 29 janvier à Paris, est ainsi le premier organisé sur le climat par l’institution pluricentenaire en présence du grand public. Un acte symbolique, qui met fin à un passé devenu pesant.

« Face à la crise climatique et environnementale, il est nous apparu important de faire une analyse rigoureuse de ce qui se passe et de ce qu’on peut faire, de débattre des solutions possibles avec le grand public et les politiques », explique le physicien et académicien Sébastien Balibar, l’un des trois organisateurs du colloque. « L’idée de ce colloque, c’est aussi de repositionner l’Académie là où elle doit être, comme un lieu de réflexion sur le climat », complète le climatologue Hervé Le Treut, également co-organisateur et académicien.

« Paralysée »

Une mission à laquelle se sont employés près de 25 intervenants, afin de non seulement rappeler l’état des connaissances quant au changement climatique – réchauffement des terres, de l’océan, multiplication des événements extrêmes ou effets sur la biodiversité – mais aussi de débattre des solutions possibles d’une transition bas carbone, qu’il s’agisse de la question des énergies renouvelables et du nucléaire, du captage et du stockage du CO2, des véhicules électriques ou de l’éducation au climat. « Chaque degré de réchauffement compte, chaque année compte et chaque choix compte », ont conclu plusieurs intervenants, dont la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte.

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L’institution n’a pas toujours tenu cette position. Pendant des années, « l’Académie a été paralysée, sur le sujet climatique, par un petit groupe de climatosceptiques menés par le géochimiste Claude Allègre et le géophysicien Vincent Courtillot », rappelle un académicien. « Ils bloquaient les débats sur le sujet, ainsi que l’élection de certains climatologues à l’Académie. » L’ancien ministre Claude Allègre était alors « protégé » par certains membres du bureau de l’Académie des sciences, « qui le laissaient librement s’exprimer », poursuit l’académicien. Plusieurs membres du bureau de l’institution appartenaient à la Fondation Ecologie d’avenir, créée par Claude Allègre et abritée par l’Institut de France, qui regroupe toutes les académies.

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Une influence qui s’est manifestée jusqu’en 2015. Cette année-là, malgré l’absence de Claude Allègre, victime d’un accident cardiaque en 2013, un avis de l’Académie des sciences conçu pour servir d’appui aux négociations climatiques de la COP21 donne lieu à un affrontement entre académiciens, en particulier avec Vincent Courtillot. Après des mois d’âpres débats, le texte final ne reconnaît pas de manière explicite la responsabilité humaine dans le réchauffement en cours ni ne caractérise les risques posés par le dérèglement climatique.

« Temps perdu »

« Cette histoire est derrière nous », assure un académicien. Depuis notamment l’élection du mathématicien Etienne Ghys comme secrétaire perpétuel, début 2019, l’influence des climatosceptiques – une poignée sur les 284 membres de l’institution – est désormais nulle, selon plusieurs sources. Aucun espace de parole n’a été accordé lors du colloque à Vincent Courtillot, qui n’était pas présent mardi. « L’Académie des sciences parle désormais au même niveau que les autres académies du monde sur un sujet qui fait consensus. Elle a retrouvé son rang », se félicite un académicien.

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« Que de temps perdu ! », s’est pourtant exclamée Valérie Masson-Delmotte à la fin d’une séance de questions avec le public. « Il y a dix ans, j’ai porté un appel signé par près de mille scientifiques du climat en France, qui a poussé l’Académie des sciences à mener un débat scientifique confidentiel et approfondi sur le climat. Je pense que l’on a perdu dix ans [en ne jouant pas le rôle qui est celui] du monde scientifique, du monde académique pour transmettre, partager et apprendre à transformer la société », a-t-elle conclu, sous une salve d’applaudissements de la salle. L’Académie des sciences, elle, préfère se tourner vers l’avenir et a invité des étudiants en environnement de Sorbonne-Université à interroger les experts mercredi.

Source Le Monde Par   Publié le 28/1/2020 à 13h13

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