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Le succès inattendu des théories de l’effondrement

Pour les « collapsologues », notre civilisation, fondée sur les énergies fossiles, disparaîtra dans les années 2030. Une pensée qui rencontre de plus en plus d’écho auprès du grand public.

Source: le Monde par Audrey Garric et Cécile Bouanchaud 5/2/2019

Amélie Bourquard dans son poulailler, en janvier 2019.           Originaire de Reims, elle et sa famille ont décidé de changer           radicalement de vie et de construire une maison au plus près           de la nature, à Saint-Sève (Gironde).

 

Amélie Bourquard dans son poulailler, en janvier 2019. Originaire de Reims, elle et sa famille ont décidé de changer radicalement de vie et de construire une maison au plus près de la nature, à Saint-Sève (Gironde). EUGENIE BACCOT POUR "LE MONDE"

C’est une vision qui donne le vertige. Et qui provoque un abattement teinté de sidération. Celle d’un monde où les infrastructures n’existent plus à grande échelle, ni les institutions telles que nous les connaissons. La dernière goutte de pétrole a été brûlée, la nourriture et l’eau potable se sont raréfiées, la lumière électrique, les ordinateurs et les voitures apparaissent comme un lointain souvenir. Les guerres, les épidémies et les famines ont décimé la moitié de la population mondiale. Ce scénario n’est pas celui du roman post-apocalyptique La Route de Cormac McCarthy. C’est l’une des thèses de « l’effondrement » de notre civilisation, défendue par des chercheurs, des experts et quelques hommes politiques, qui rencontre un succès inattendu auprès du grand public.

En quelques mois, ce terme, ainsi que celui de « collapsologie » (du latin collapsus, « tombé en un seul bloc »), est devenu incontournable. On l’a entendu dans la bouche du premier ministre Edouard Philippe, faisant référence à l’ouvrage du biologiste et géographe américain Jared Diamond, Effondrement(Gallimard, 2006) ou dans l’appel de 200 personnalités pour sauver la planète, publié dans Le Monde en septembre 2018.

Un podcast, Présages, et une Web-série documentaire, Next, lui sont consacrés, les groupes Facebook se multiplient sur le sujet, comme Transition 2030, La collapso heureuse ou Adopte un collapso, des « apéros collapso » sont organisés. Un module vient d’être créé sur le sujet dans deux masters de l’université de Cergy-Pontoise, en Ile-de-France.

Une nouvelle science

Un engouement cristallisé autour de la succession de catastrophes liées au dérèglement climatique depuis l’été dernier, de la démission fracassante de Nicolas Hulot ou du mouvement des « gilets jaunes ». Mais cet emballement s’explique surtout par le succès de l’ouvrage Comment tout peut s’effondrer (Seuil, 2015) de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, vendu à 60 000 exemplaires, essentiellement en France et en Belgique. Les auteurs y définissent ce qu’ils considèrent comme une nouvelle science interdisciplinaire, la « collapsologie ».

En compilant des études, des faits, des prospectives, ils assurent que l’on assistera, pour certains au plus tard dans les années 2030, à un effondrement mondial et systémique de la civilisation thermo-industrielle, fondée sur les énergies fossiles. « Cela signifie que dans tous les pays du monde, les besoins de base (alimentation, eau, logement, chauffage, transports, etc.) ne seront plus fournis, à un coût raisonnable, à une majorité de la population par des services encadrés par la loi », explique Yves Cochet, ancien député et ex-ministre de l’environnement, qui dirige aujourd’hui l’Institut Momentum, un cercle de réflexion

Quelle sera l’étincelle ? « Les déclencheurs possibles sont multiples », affirme le mathématicien. Ce processus pourrait démarrer avec une crise financière plus importante que celle de 2008, la fin des énergies fossiles, un relagarge rapide de méthane depuis la toundra sibérienne qui augmenterait brutalement la température mondiale ou encore une crise sociale d’ampleur inédite.

L’idée n’est pas neuve. Elle trouve ses racines dans les années 1970, dans un contexte de peur d’un hiver nucléaire. En 1972, le rapport Meadows « Les limites à la croissance » annonçait un écroulement de nos ressources et de nos économies pour les années 2030 si nous poursuivions le même mode de vie. Les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat n’ont ensuite cessé de tirer la sonnette d’alarme quant à l’emballement de la machine climatique.

L’ère anthropocène

Tous les indicateurs sont d’ores et déjà au rouge : la température mondiale s’est élevée de plus de 1 °C depuis l’ère préindustrielle, la concentration en CO2 de l’atmosphère a atteint un niveau inégalé depuis 800 000 ans, 60 % des vertébrés ont disparu depuis 1970 et probablement plus de 75 % des populations d’insectes volants en trois décennies en Europe, ce que l’on nomme la sixième extinction de masse. De sorte que la Terre est entrée dans une nouvelle ère, l’anthropocène, où l’humanité est la principale force de mutation de la planète. Les collapsologues citent également la consommation effrénée de matières premières, la démographie galopante, les migrations en hausse, la fragilité du système économique et financier…

« Il s’agit d’un processus qui a commencé, qui n’a pas encore atteint sa phase la plus critique et qui sera graduel », Pablo Servigne, ingénieur agronome

Autant de données qui leur font dire que l’effondrement est déjà en cours. « Il s’agit d’un processus qui a commencé, qui n’a pas encore atteint sa phase la plus critique et qui sera graduel », estime l’ingénieur agronome de formation, Pablo Servigne, soulignant que « les effondrements de civilisation, comme [celles] des Mayas et des Romains, se sont toujours faits sur plusieurs décennies ».

Le chercheur n’exclut pas pour autant un « scénario plus catastrophiste ». Celui d’un effondrement brutal de notre civilisation. Selon lui, la configuration de notre société occidentale, où tout est « interconnecté » du fait de la mondialisation – flux économiques, d’informations, de matériaux, de ressources, etc – vient « accélérer et aggraver la dynamique de rupture ».

Une rupture qui sera d’autant plus « violente » que « personne n’est préparé », s’inquiète Julien Wosnitza, qui a signé un ouvrage intitulé Pourquoi tout va s’effondrer (Les Liens qui libèrent, 2018). L’ancien banquier de 24 ans a quitté le domaine de la finance et se consacre désormais à la protection des océans. Il considère que nos représentants « vont à l’inverse de ce qu’il faudrait faire » en menant des politiques de croissance, quand il faudrait prendre « des mesures impopulaires » comme, par exemple, « diviser par dix le niveau de vie de la population ». A l’instar de ses confrères collapsologues, le jeune homme ne croit pas aux politiques de transition écologique – « Il est trop tard ».

La question pour eux n’est désormais plus de savoir si la catastrophe va survenir, mais comment l’amortir et vivre avec. Contrairement aux survivalistes américains qui construisent des bunkers et font des réserves de nourriture pour faire face seuls à un monde post-carbone, les collapsologues français défendent des valeurs comme l’entraide, le partage, la résilience ou encore la décroissance. Ils promeuvent la création de petites communautés autosuffisantes en énergie et en nourriture, sur le modèle de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique).

« Mise en récit d’alertes »

Selon Pablo Servigne, la spiritualité a aussi un rôle à jouer dans cette transition. « Notre rapport au monde, aux autres êtres vivants, qui nous voulons être en tant qu’individu, sont des questions fondamentales, qui ne sont pas réservées uniquement aux religions et qui ressortent forcément lorsqu’on évoque la possibilité de fin du monde », estime le chercheur, également coauteur du livreUne autre fin du monde est possible (Seuil, 2018), vendu à 25 000 exemplaires, qui apporte des pistes pour vivre « sereinement l’après ».

La crise environnementale est surtout, selon le chercheur Jean-Baptiste Fressoz, « une violence lente qui touche déjà les plus pauvres »

L’appellation de « science » dont se revendique la collapsologie est loin de faire l’unanimité parmi les universitaires. Elle relève plutôt de la « mise en récit d’alertes » qui peut permettre de « susciter une prise de conscience de la population », juge l’historien de l’environnement Jean-Baptiste Fressoz. Pour le chercheur au CNRS, le mouvement mélange deux processus très différents : le changement climatique qui est avéré et l’épuisement des ressources, en particulier du pétrole, qui est toujours repoussé à plus tard. Plutôt qu’un effondrement, la crise environnementale est surtout « une violence lente qui touche déjà les plus pauvres ». Une chose est certaine : la planète et l’humanité sont mal en point, collapsologie ou pas.

Qui sont les « effondristes » ?

 

Désormais, le sujet de la collapsologie a dépassé les cercles d’écologistes radicaux ou de climatologues aguerris. Aucun chiffre n’existe néanmoins pour quantifier la diffusion de ce mouvement. Un questionnaire élaboré par Loïc Steffan, professeur de management à l’université d’Albi et fondateur du groupe Facebook La Collapso heureuse, dans le cadre d’un travail avec ses étudiants, en octobre 2018, donne toutefois un aperçu de qui sont les « collapsologues », « collapsonautes », « effondristes » ou « transitionneurs », selon comment on les nomme. Sur les 1 600 personnes qui ont répondu, 61 % sont des hommes, 40 % ont entre 35 et 49 ans, 85 % ont fait des études supérieures, le plus souvent longues, 64 % vivent en ville ou en banlieue, 30 % se déclarent « très à gauche » (et 28 % ne croient pas à la politique) et 57 % adoptent un mode de vie « plutôt écolo ».



Created: 05/02/2019
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