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EXCLUSIF. Enquête sur la face cachée du cardinal Barbarin

Par L'Obs Publié le 20 novembre 2019 à 07h01 56- 72 minutes

 

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Lorsqu’il rencontre le cardinal Barbarin, le 29 août dernier au siège du diocèse de Lyon, Romain, un étudiant, est surpris de se faire inviter par le primat des Gaules dans ses appartements privés. Le doctorant avait adressé sans y croire un e-mail à l’archevêque, connu pour sa passion de Tintin, en espérant l’interroger pour sa recherche sur la BD. Le cardinal lui fait visiter son « musée Tintin », au premier étage, et, bientôt, pris d’une affection soudaine, l’invite chez lui.

C’est un secret : Barbarin a deux « musées Tintin », l’un à l’étage « professionnel », rempli de figurines et d’éditions rares ; l’autre, accessible par un ascenseur, réservé aux proches. Dans cette pièce tapissée de posters et de bilboquets, il y a un lit à une place et des vêtements accrochés à un portant. Romain raconte :

« Le cardinal m’a tutoyé tout de suite ; moi je n’ai pas cessé de le vouvoyer. Sa chambre Tintin est un peu comme une chambre d’enfant. Il s’est arrêté sur presque tous les objets. Il m’a posé des tonnes de questions très personnelles. »

Et quel baratineur ! Tel livre lui a été offert « par un procureur de la République » ; tel objet par un ami ministre ; voici une lettre du pape ; et là une photo de lui avec un autre pape ! « Il était vraiment crâneur, mais en même temps très sympathique », résume Romain.

Dans cette chambre, Barbarin possède une immense peluche à taille humaine. Il est « dans la séduction », un vrai moulin à paroles. Romain est particulièrement déstabilisé par l’obsession du cardinal à parler d’homosexualité et de la Manif pour tous, dont il compare « les activistes aux résistants, et plus précisément… à Jean Moulin ».

La visite et l’entretien en tête à tête durent plus de trois heures. « Il faut avouer que c’était très étrange. J’ai eu un peu l’impression d’être dans “Game of Thrones” », ajoute Romain qui soupçonne la solitude du cardinal, dans ce décor luxueux. Parfois, Mgr Barbarin lui touche l’épaule affectueusement, comme s’il était dans une quête de « bromance », dont les marathoniens comme lui sont coutumiers.

« Sans avoir de gestes déplacés, il a quand même réussi à me tapoter plusieurs fois le torse en m’interpellant. »

Séduit instantanément par ce jeune juif devenu catholique par le baptême, il lui propose de devenir son « père spirituel ». « Ce serait bien de se revoir, tous les deux, un de ces quatre, pour pouvoir discuter », conclut le cardinal.

Barbarin en 8 dates

17 octobre 1950. Naissance à Rabat

17 décembre 1977. Ordonné prêtre

1991. Rencontre le père Bernard Preynat (soit dix ans avant ce qu’il avait affirmé initialement)

16 juillet 2002. Archevêque de Lyon, primat des Gaules

21 octobre 2003. Créé cardinal par Jean-Paul II

8 juin 2016. Le cardinal est interrogé pendant dix heures par la police lyonnaise

7 mars 2019. Condamné à 6 mois de prison avec sursis dans l’affaire Preynat

28 novembre 2019. Procès en appel

Pourquoi le premier évêque de France, le primat des Gaules, condamné à six mois de prison avec sursis pour avoir couvert des abus sexuels sur mineurs (son procès en appel aura lieu le 28 novembre), perd-il son temps à palabrer pendant trois heures avec un étudiant qu’il ne connaît ni d’Eve ni d’Adam ? Tout Barbarin est là, dans ce colloque singulier et sans incident : l’ego vertigineux du cardinal ; son attrait incontestable pour le pouvoir et l’argent ; une solitude abyssale doublée d’une immaturité affective ; une certaine inclination pour la manipulation.

L’arrivée au tribunal du cardinal au tribunal correctionnel de Lyon, au deuxième jour de son procès, le 8 janvier 2019. (Pierre-Antoine PLUQUET/CIRIC)

L’arrivée au tribunal du cardinal au tribunal correctionnel de Lyon, au deuxième jour de son procès, le 8 janvier 2019. (Pierre-Antoine PLUQUET/CIRIC)

Enquêter sur les vies multiples du cardinal, c’est pénétrer un univers digne, en effet, de « Game of Thrones ». Un prêtre du diocèse résume :

« Il y a des affaires qui ne sont pas encore sorties à Lyon. On est juste au début de l’histoire. »

Pourquoi tant de secrets ? Pourquoi transformer un archevêché de province en forteresse assiégée ? Pourquoi un tel délire obsidional ? On est ici au cœur du système Barbarin : ce fut longtemps la force du bonhomme, tout contrôler et tout cloisonner – c’est aujourd’hui la cause de sa chute. S’il n’avait pas organisé une culture du secret dans l’affaire Preynat, il n’aurait pas été condamné par la justice. Mais contrairement à ce qu’il plaide, ce n’est pas une erreur : c’est un système.

La complexité du système Barbarin se noue autour de secrets bien gardés : la politique, l’argent, la domination, les relations troubles – cocktail classique qui, ici, détonne. Comme s’il fallait y ajouter quelque élément caché, dont le Tout-Lyon bruisse sans avoir la moindre preuve : cléricalisme ? Lepénisme ? Franc-maçonnerie ? Opus Dei ? Homosexualité refoulée ? Aucune de ces supputations n’a jamais été prouvée mais elles se combinent pour troubler la biographie du cardinal. J’ai demandé à plusieurs reprises un entretien avec lui, je lui ai envoyé des questions précises, il n’a pas souhaité y répondre, arguant de l’approche de son procès en appel, pour des faits pour lesquels il reste présumé innocent.

Un cardinal « national-catholique »

L’extrême droite d’abord. La famille et la jeunesse du cardinal ont leur part d’ombre. Un milieu très droitier, disait-on. Mais qui savait qu’il venait de la droite extrême sur l’échiquier politique ?

Ce cinquième enfant d’une fratrie de onze est né à Rabat le 17 octobre 1950. Son père, Jacques, est « cadre supérieur de banque », nous dit le Who’s Who – en fait, il fut militaire dans l’armée coloniale (prisonnier en 1940, titulaire de la croix de guerre).

Il fut aussi, selon ses amis, « l’un des piliers de la direction de l’Intérieur à la Résidence », soit l’un des responsables de la sécurité coloniale auprès du résident général représentant la France au Maroc. Pourquoi a-t-il quitté l’armée après la guerre, lui qui, déjà commandant d’escadron, était promis à une ascension plus spectaculaire encore ? Pourquoi sa mémoire est-elle, encore aujourd’hui, entretenue par des revues préconciliaires et intégristes ?

Le cardinal ne parle jamais de ce père, autoritaire et craint, qui est mort d’une crise cardiaque lors d’une randonnée en montagne en 1988, le soir de la prise d’habit de religieuse de sa dernière fille.

Jacques Barbarin était à la droite extrême du catholicisme. Selon les souvenirs de sa fille, la religieuse sœur Yann (alias Geneviève), aujourd’hui décédée, mais qui s’est confessée à mes sources, il a même failli basculer du côté des « tradis ». Pour un peu, il finissait lefebvriste. Irrité par le concile Vatican II, il est malgré tout resté fidèle à Rome.

Jacques Barbarin était en fait à la droite extrême du catholicisme. Il a cru à « la sainte alliance du sabre et du goupillon » et ses idées s’inscrivent dans la proximité de la Cité catholique de Jean Ousset, branche sectaire typique du national-catholicisme aux idées maurrassiennes, monarchistes, pétainistes, colonialistes et Algérie française.

Un fils, bien sûr, n’est pas responsable des idées de son père. Pourtant, il y a quelques jours, le 13 octobre 2019, le cardinal a renoué avec ce passé. Alors qu’il était déjà condamné par la justice (mais présumé innocent dans l’attente de la décision de la cour d’appel), il fut l’invité d’honneur, à Paris, d’un colloque d’Ichtus, l’association héritière de la Cité catholique. Là, il célèbre la « messe d’envoi » et prononce le discours de clôture devant des catholiques ultra, des soutiens de Marion Maréchal et en présence de la candidate de l’extrême droite à la mairie de Lyon. Durant sa conférence publique, à laquelle j’ai assisté, Barbarin affirme qu’il a été « condamné à mort » pour avoir placé la Bible au-dessus de la loi française et soudain lance, devant une audience médusée, être « le seul pédophile de France ». Etrange ironie, au demeurant, car personne n’a voulu le « condamner à mort » et il n’a jamais été accusé ou soupçonné de pédophilie.

« Le cardinal Barbarin est un conservateur, qui vient d’un milieu ultra-conservateur et d’une famille archi-conservatrice », résume le prêtre de Lyon, Christian Delorme.

Les doubles vies du cardinal

Etre un jeune homme de la droite dure n’est pas bien vu dans l’Eglise des années 1960. Lorsqu’il arrive à Paris après des études dans une école de Rabat et un séjour en Allemagne, où papa l’a mis à l’abri, le jeune conservateur détonne.

Philippe Barbarin a eu 18 ans en 1968 – et une inquiétude sourde s’est emparée de lui. Avec la libération sexuelle, l’émancipation des femmes, il prend peur. Toute sa vie, sans être « tradi », il vénérera la tradition.

A Paris, le jeune homme est un solitaire mais il n’est pas sectaire dans ses fréquentations. Déjà, il préfère les hommes à leurs idées. Et s’il n’a pas été étudiant à la Sorbonne, il a fait ses études de philosophie dans une formation privée et ultra-catholique, la Faculté libre de philosophie comparée (ex-IPC), qui a ensuite noué un partenariat avec la Sorbonne.

En 1973, l’étudiant de philosophie rejoint le séminaire des Carmes de l’Institut catholique de Paris : a-t-il fait le choix du sacerdoce par atavisme familial, par foi sincère ou pour dompter quelques passions incontrôlables ? Un prêtre qui l’a connu au séminaire me confie :

« A l’époque, la question du célibat était un sujet sensible pour nous, jeunes séminaristes, mais pas pour Philippe. Le célibat n’a jamais été un problème pour lui.  »

Sa misogynie frappe, déjà moquée à voix basse. Comme Tintin, il aura toujours ses Castafiore, dont Frigide Barjot deviendra plus tard la grande héroïne, mais il n’a jamais vraiment regardé les femmes.

Surtout, on ne lui connaît aucun ami. « Je me demande s’il n’est pas trop ombrageux pour avoir des liens d’amitié », s’interroge le frère Jean-Miguel Garrigues, un dominicain qui fut un intime.

En revanche, le curé François Bousquet, qui a été au séminaire avec Barbarin, actuel recteur de l’église Saint-Louis-des-Français à Rome, est plus nuancé sur ses amitiés, souligne sa nature « chaleureuse » et défend le cardinal.

Mais le séminariste est agile et bon réseauteur. Le prêtre Jean-Marie Humeau se souvient qu’il impressionnait ses camarades en jouant brillamment du piano – par exemple le « Prélude et Nocturne pour la main gauche » de Scriabine, une pièce particulièrement difficile. Il est conscient de son talent, de son intelligence, et de sa mémoire hors du commun. « Il prenait déjà de haut ses aînés », confirme un prêtre.

Barbarin fait ses armes dans des clubs catholiques qui rassemblent des étudiants anti-communistes.

On y combat le marxisme catholique « intrinsèquement pervers » et les prêtres ouvriers qui dénaturent le message du Christ. Pour Barbarin, tout ce qui remue est rouge. Antimarxiste hard, il apprend à être en minorité dans sa propre Eglise comme aujourd’hui les catholiques le sont devenus dans la société.

Tout cela explique l’un des mystères de la personnalité irrationnelle du futur cardinal : sa grande souplesse intellectuelle et le fait qu’il sait se glisser dans tous les milieux, sans dévier de sa ligne. Jean-Dominique Durand, qui sera pendant dix ans le président de la Fondation Fourvière à Lyon et l’un des interlocuteurs réguliers du cardinal, analyse :

« Ce qui me frappe chez Mgr Barbarin, c’est le courage. C’est un homme courageux ; c’est aussi un homme audacieux. Il est même parfois très audacieux. Cette audace lui permet d’aller au contact des gens, y compris de ses opposants. »

L’Eglise est devenue trop progressiste à ses yeux ? Elle doit retrouver une « hégémonie culturelle » en menant la bataille idéologique.

S’il aime « casser les codes » et s’il est déjà prêt à « mettre les mains dans le cambouis » – comme il le théorisera au colloque d’Ichtus –, il reste arc-bouté sur une liturgie classique et une pensée cléricale d’un autre temps : la Bible est plus importante que la loi de la République. Très tôt, il s’est mis à haïr la « laïcité à la française » et à redouter la libération des mœurs.

De la droite, Philippe Barbarin cumule donc toutes les filiations : l’ancrage religieux, la passion nationale, l’amour de l’ordre et la superstition des traditions (pour reprendre les éléments de l’historien François Furet). On peut y ajouter un dernier critère décisif : la volonté de garder la sexualité sous contrôle.

A la fois classique et pleine de confusion, cette psychologie mène naturellement à la promesse de célibat, voire au vœu de chasteté. C’est un secret, bien sûr, mais Philippe Barbarin a envisagé sérieusement de devenir moine : son choix se serait porté sur la communauté de Maylis, une étrange société bénédictine des Landes qui « suscitait à l’époque des vocations chez les personnes issues de familles de militaires de droite et qui était proche de la Cité catholique puis du réseau Ichtus », m’explique un religieux à qui Barbarin a confié ce secret. Le silence des frères et la rigidité des règles ont-ils eu raison de cette vocation ?

Son Excellence le cardinal Barbarin lors d'une cérémonie religieuse dans la basilique de Notre-Dame de Fourvière, le 15 aout 2012, à Lyon.

Son Excellence le cardinal Barbarin lors d'une cérémonie religieuse dans la basilique de Notre-Dame de Fourvière, le 15 aout 2012, à Lyon.

Ses idées ne collent pas à l’époque : ses supérieurs se méfient de lui et diffèrent son ordination. Il lui faut attendre le 17 décembre 1977 pour devenir prêtre.

Un homme de Jean-Paul II

Certains présentent aujourd’hui le cardinal comme l’un des hommes du pape François, ce qui contribue habilement à brouiller son image. Si une amitié existe effectivement entre les deux hommes, elle n’indique aucune proximité idéologique. Sur toutes les questions clés, le bibliste Barbarin est même en opposition franche avec le pasteur Jorge Bergoglio : sur le cléricalisme, les abus sexuels, la question de la pauvreté, les unions civiles homosexuelles, les migrants, les chrétiens d’Orient ou tout simplement sur la politique.

Le prêtre Pierre Vignon, qui a été révoqué « par décret » après avoir lancé une pétition contre lui, résume :

« Barbarin, c’est un homme de Jean-Paul II. »

Ainsi, par exemple, Bergoglio est un adepte de « l’option préférentielle pour les pauvres », qu’il a héritée, on le sait, de la théologie de la libération quand Barbarin, lui, par tradition familiale, a une conception plus paternaliste et condescendante de « la charité » – l’inverse de celle du pape. S’il a découvert à Madagascar, où il a passé plusieurs années, la misère et la faillibilité des hommes, cela a raffermi son esprit de croisade davantage que sa pastorale. Le futur archevêque de Lyon est résolument à la droite de l’Eglise, quand François vient de la théologie du peuple, des Jésuites et du péronisme social, c’est-à-dire, de sa gauche. Même sur le préservatif – pour lequel Barbarin ne tolère aucune exception –, il est loin de la position compréhensive du pape François.

Philippe Barbarin est créé cardinal par Jean-Paul II lors du consistoire du 21 octobre 2003, au Vatican. (Alessandro Bianchi/REUTERS)

Philippe Barbarin est créé cardinal par Jean-Paul II lors du consistoire du 21 octobre 2003, au Vatican. (Alessandro Bianchi/REUTERS)

Deux intellectuels de gros calibre jouent un rôle majeur dans le parcours spirituel et l’ascension vaticane de Philippe Barbarin : le Français Henri de Lubac qui lui a présenté le Suisse Hans Urs von Balthasar, deux jésuites que Jean-Paul II créera cardinaux.
« En fait, Balthasar et Lubac étaient considérés comme de vieux réacs à l’époque, donc il ne fallait pas trop s’afficher avec eux lorsqu’on était séminariste », m’explique Jean Duchesne, qui fut cofondateur de la revue « Communio » et a connu Barbarin à cette époque. Le futur cardinal n’en a cure et persiste dans ses fréquentations : il admire sincèrement les deux théologiens dont il a besoin pour se forger un vernis intellectuel et dont il envie le carnet d’adresses à Rome.

Ordonné évêque à 48 ans, l’un des plus jeunes de sa génération, il rattrape le temps perdu : il est nommé archevêque de Lyon en 2002, cardinal dans la foulée. Dans les coulisses, Jean-Marie Lustiger, l’archevêque de Paris, s’est activé. Mais le feu vert est donné par l’entourage direct de Jean-Paul II : le duo extravagant et de droite extrême que forment au Vatican le cardinal secrétaire d’Etat Angelo Sodano et l’assistant particulier du pape, Mgr Stanislaw Dziwisz. Philippe Barbarin a brûlé les étapes – avant de se brûler tout court.

« On reste au moins dix ans dans des petits diocèses et on fait au minimum deux ou trois postes d’évêques avant de devenir primat des Gaules. Mgr Barbarin n’aurait jamais dû être nommé archevêque de Lyon si jeune sans avoir fait ses preuves : il n’avait ni l’expérience, ni un bilan idoine », commente le principal collaborateur d’un ancien archevêque de Lyon.

« Marathon Man »

Parcours sans faute donc, pour le futur cardinal : à 52 ans, il coiffe son CV du prestigieux titre de primat des Gaules : il devient le plus puissant évêque de France.

« Quand Philippe Barbarin arrive ici, nous venons d’enterrer successivement trois primats des Gaules. Il est jeune ; il est dynamique. Il fait son jogging en short : on a tous été bluffés. Il apparaît comme le sauveur de l’Eglise lyonnaise », se souvient Jean-Jack Queyranne, ancien ministre et ex-président de la Région Rhône-Alpes. Qui ajoute pourtant :

« Il nous a tout de suite donné l’impression d’être différent. Un curé à l’apparence moderne et aux idées très conservatrices. »
Surnommé « Marathon Man », Barbarin bluffe l’élite catholique lyonnaise.

Surnommé « Marathon Man », Barbarin bluffe l’élite catholique lyonnaise.

Initialement, « Marathon Man » – c’est son surnom – bluffe donc l’élite catholique lyonnaise : ses premières années sont ébouriffantes. Il redonne une fierté et une énergie au diocèse. On le voit circuler à vélo. Il « adoooore » le beaujolais. Il est « taillé pour la course », selon une formule qu’il affectionne.

« Lorsqu’il arrive à Lyon, c’est un homme jeune. On dit que Jean-Paul II l’a choisi pour son dynamisme », se souvient Jean-Dominique Durand, qui est alors le président de la fondation Fourvière et aujourd’hui adjoint au maire de Lyon.

Bientôt, il enchaîne les feux d’artifice : il prend sous son aile le groupe de pop catho Glorious des frères Pouzin qui multiplient les concerts dans les églises ; il donne carte blanche au curé mégalomane David Gréa qui veut transformer les églises de la paroisse Sainte-Marie en Presqu’île, au cœur de Lyon, en mégachurches à l’américaine. Il recrute des prêtres à tour de bras.

« Eteignez la télé, allumez l’Evangile ! » déclare le prélat, un brin allumé justement.

Barbarin a choisi son camp : le catholicisme jeune et créatif. Et il a un agenda.

Il brouille surtout les cartes. En 2002, il ouvre la cathédrale Saint-Jean aux sans-papiers ; quelques années plus tard, cet ami de l’abbé Pierre préside un repas de grands chefs gastronomiques pour 400 personnes qui ne mangent pas à leur faim.

Plus conservateur, l’abbé Matteo Lo Gioco, curé de la paroisse Saint-Bruno-les-Chartreux, me confie : « Mgr Barbarin est toujours clair et net. C’est un homme spirituel et un bon évêque. Il m’a toujours soutenu dans la pastorale. » Quant à l’ancien diacre lyonnais Romain Quettier, il confirme :

« Avec moi, il a été tout de suite super cool. Il lâchait des “putains”. Il jouait copain-copain. Je n’ai compris que plus tard que c’était une sympathie de façade. »

Subrepticement, il écarte proprio motu les prêtres proches de l’Action catholique (à la gauche de l’Eglise) et les collaborateurs des anciens primats des Gaules. Ainsi, Mgr Christian Ponson, figure respectée du diocèse de Lyon, ancien recteur de l’université catholique, est limogé en moins de huit jours – sans la moindre explication. Ce faisant, le nouveau cardinal se prive de la mémoire du diocèse. Lorsqu’il sera auditionné par la police dans l’affaire Preynat, Mgr Ponson expliquera, navré, que le cardinal « ne [l’]a même pas écouté » et qu’il a « jeté [s]es fiches à la poubelle ».

En fait, le jeune cardinal a une personnalité double. Philippe Barbarin et le primat des Gaules sont deux personnages distincts : le premier est cool et mal fringué, avec sa casquette et ses cheveux désordonnés ; il a la simplicité et l’authenticité du jeune prêtre éblouissant du « Journal d’un curé de campagne ». Le cardinal, lui, adore les soutanes, la dentelle ; il est sectaire et ivre de reconnaissance. Il est presque aussi torturé et radical que Jude Law dans « The Young Pope ».

Dès le début, des signes clochent. Pour un prêtre lyonnais :

« C’est un réac qui a peur de la ringardisation de l’Eglise, d’où sa modernité. Mais sur le fond, c’est un conservateur. »

On me fait remarquer certains indices troublants : Barbarin raffole des décorations – Légion d’honneur et ordre national du Mérite –, des titres « honoris causa » et on s’est étonné qu’il ait fait campagne pour entrer à l’Académie française, lui qui a si peu écrit, et rien de consistant. « Il n’avait aucune chance », me confirme, ironique, l’académicien Angelo Rinaldi.

La folie des grandeurs

« Depuis longtemps Philippe Barbarin avait de l’ambition, mais c’est à partir de Lyon qu’il devient véritablement mégalomane », résume le Lyonnais Christian Terras, qui dirige la revue catholique « Golias ». Cette « folie des grandeurs » fut vite tangible : l’expression revient souvent à Lyon. « Folie des grandeurs, c’est exagéré », corrige Jeanine Paloulian, ancienne journaliste du « Progrès », une bonne « barbarinologue » qui reconnaît néanmoins que le cardinal a toujours aimé « le clinquant et le succès ».

Dès le début, il y a aussi l’argent. « Je perçois un salaire mensuel de 950 euros par mois », déclarera Philippe Barbarin à la police de Lyon, en juin 2016, pour souligner le respect de son vœu de pauvreté. Toujours est-il que l’archevêque perçoit d’emblée la nécessité de lever des fonds. Dès son arrivée entre Saône et Rhône, il comprend que l’Eglise de Lyon a une très haute opinion d’elle-même. Son chef doit avoir une ambition pour deux. Il se lance dans un incroyable programme de séduction et de collecte : les grandes familles richissimes de la ville d’abord (les Desmarescaux, Mérieux, Dentressangle, Pelen, Brac de La Perrière ou encore les La Tour d’Artaise) ; les grandes entreprises de la région ensuite (dont Rhône- Poulenc, SEB, La Vie Claire, GL Events et les laboratoires Mérieux) ; le petit patronat catholique, enfin, réuni dans un mouvement : Entrepreneurs et Dirigeants chrétiens.

Aux premiers, qui paient l’ISF, il rappelle qu’un don à sa fondation est maintenant défiscalisé à 75 % ; aux petits patrons, il promet également une place à la table du Seigneur. Bon tacticien, il s’entoure des vieux briscards comme des jeunes pousses : il fait copain-copain avec Didier Pineau-Valencienne, l’ancien patron de Rhône-Poulenc et de Schneider Electric (allant jusqu’à lui offrir une relique de Jean-Paul II qu’ils vont collecter ensemble en jet privé à Rome) ; il surveille le jeune milliardaire lyonnais Olivier Ginon et ses 5 400 salariés ; il fricote avec Christian Latouche de l’entreprise Fiducial, proche de la droite dure et, plus tard, de la Manif pour tous, et qui possède les médias Lyon Capitale et Sud Radio ; il promeut aussi le jeune prêtre Thierry Brac de La Perrière qu’il consacre évêque et place auprès de lui héritier d’une fameuse lignée lyonnaise, il lui ouvrira bien des portes ; il sera mis en examen avec lui dans l’affaire Preynat).

Il a également des visées hégémoniques sur la Fondation Fourvière, finalement contrariées. Alors, pour financer les activités de son diocèse, il crée sa propre machine à cash : la Fondation Saint-Irénée. « C’est un homme complexe, avec lequel les relations de travail ne sont pas simples », souligne Jean-Dominique Durand, ancien président de la Fondation Fourvière, aujourd’hui adjoint de Gérard Collomb à la mairie de Lyon où il est chargé des cultes.

Pour récolter les chèques des patrons et les subventions des élus locaux, il contourne les règles de la loi de 1905 par le tourisme. Si la laïcité interdit de financer la basilique Notre-Dame de Fourvière… elle n’a rien à redire aux aménagements urbains de « la colline qui prie » si c’est pour attirer les curieux. Fasciné par les JMJ, les jubilés, le sanctuaire de Lourdes et les voyages organisés à Saint-Jacques-de-Compostelle ou en Terre sainte, autant de lieux qu’il fréquente assidûment, Barbarin imagine donc un projet de pèlerinage de masse pour Fourvière. Jean-Dominique Durand analyse :

« Le cardinal Barbarin avait du mal à accepter qu’un sanctuaire catholique puisse être géré par des laïcs dans le cadre d’une fondation laïque, comme c’est le cas de Fourvière. Il reste sans doute chez lui une méfiance à l’égard de l’État, de la loi de 1905, de la laïcité. »

Le projet ? Au lieu des deux millions de visiteurs réguliers chaque année, la « montagne mystique » et sa basilique pourraient en attirer cinq. Des étoiles dans les yeux (nuitées d’hôtels, notes de restaurants, royalties en tout genre…) l’élite économique et politique lyonnaise se met à rêver avec lui. Promettant monts et merveilles, Barbarin lance, avec le soutien du maire, « Cap 2011 » avec un objectif de 37 millions d’euros de fonds collectés.

S’il y a un mystère dans cet écosystème lyonnais qui se met en branle comme un seul homme derrière le primat des Gaules, c’est la relation atypique qui naît entre le maire alors socialiste Gérard Collomb et le nouveau cardinal ; entre Don Camillo et son Peppone.

Avec Laurent Wauquiez, Gérard Collomb et sa femme Caroline, sur le parvis de la basilique Notre-Dame de Fourvière le 8 septembre 2017 à Lyon. (Robert DEYRAIL/GAMMA-RAPHO)

Avec Laurent Wauquiez, Gérard Collomb et sa femme Caroline, sur le parvis de la basilique Notre-Dame de Fourvière le 8 septembre 2017 à Lyon. (Robert DEYRAIL/GAMMA-RAPHO)

Comment expliquer une telle proximité avec Collomb ? Le hasard des circonstances, d’abord : ils arrivent au pouvoir au même moment. L’affection ensuite qui est réelle et, semble-t-il, réciproque. La politique enfin : Barbarin a fait appel au maire pour assouvir son ambition pharaonique pour Fourvière ; le maire a eu besoin de lui pour asseoir sa légitimité dans les milieux catholiques et patronaux (et notamment dans le 5arrondissement, celui de Fourvière, très catholique dont sa victoire dépend – un véritable « swing state », selon la confidence que me fait un député de la ville).

« C’est une relation que je qualifierais d’institutionnelle, nuance toutefois Jean-Dominique Durand. Elle s’inscrit dans la longue tradition des relations entre le maire et l’archevêque, déjà sous Raymond Barre ou Michel Noir. Il y a entre Collomb et Barbarin un profond respect mutuel. » L’élu Durand est « chargé des cultes » comme, depuis dix-sept ans, Pierre-Yves Margain est « chargé de mission pour les relations avec les cultes » au cabinet du maire (il vient de quitter son poste, comme il me le confirme). En fin de compte, les réseaux Barbarin et Collomb sont imbriqués et parfois consanguins. Aux franges de la laïcité.

« Collomb et Barbarin se soutiennent : ils s’apportent une légitimité réciproque », décrypte Jean-Jack Queyranne. Quand il le faut, il s’appuie aussi sur les réseaux francs-maçons de la ville, au point que certains l’accusent d’« en être », ce qui est improbable.

A Lyon, les rumeurs circulent : il aurait été surpris en disant « mon frère » à Gérard Collomb – sans preuve. Certains prêtres suggèrent l’appartenance de Barbarin à la franc-maçonnerie ; plusieurs sources policières vont dans le même sens. « Je n’y crois pas une seule seconde », me dit l’ancien vaticaniste du journal « le Monde », Henri Tincq. En Italie, un livre récent, « Vaticano Massone », confirme l’appartenance de plusieurs cardinaux en vue à des loges maçonniques : le nom de Barbarin n’y figure pas ; en revanche, l’influence significative de la franc-maçonnerie dans l’Eglise de France y est bien documentée. Durant mon enquête, plusieurs francs-maçons de Lyon, dont un responsable du Grand Orient de France, me certifient pourtant que « Mgr Barbarin n’est jamais venu à une seule réunion du Grand Orient, même s’il a pu fréquenter des francs-maçons. » Ce que confirme la journaliste Jeanine Paloulian : « Barbarin est capable de voir tout le monde, même les francs-maçons. » Quant au père Christian Delorme, qui connaît l’interdiction du droit canonique, me fait cette confidence :

« Lyon est la seule ville de France où on enterre les francs-maçons dans les églises »…

A la traditionnelle cérémonie du vœu des Echevins, chaque 8 septembre, tous les réseaux laïques se retrouvent à la basilique de Fourvière. Cette année, Gérard Collomb a fait applaudir Barbarin, absent du fait de sa condamnation en première instance – suscitant de vives critiques. La majorité du catholicisme lyonnais, le monde des affaires et de la politique, sans oublier la franc-maçonnerie locale, sont aujourd’hui unis derrière « leur » cardinal dont ils organisent la défense, la financent, et espèrent sa relaxe pour pouvoir continuer à rêver.

« Futur pape »

Est-il devenu mégalomane ?

Barbarin apprend vite. Etienne Piquet-Gauthier, un professionnel du mécénat qu’il a croisé à Rome, le conseille maintenant sur sa philanthropie ; en retour Barbarin le nomme à la direction de « sa » Fondation Saint-Irénée. Discrètement, un ami patron lui recommande de faire appel à une star du coaching, Vincent Lenhardt, pour l’aider dans le management et la réorganisation des structures du diocèse (durant son procès Guillaume Didier, le directeur général délégué de Vae Solis Corporate, un cabinet de conseil en « stratégie de communication de crise » le coachera également). Les collectes de fonds deviennent plus professionnelles et sont maintenant pensées à grande échelle. Pour un peu, on recruterait Accenture pour auditer le denier du culte ou Euro RSCG pour éditer le bulletin paroissial !

Le 23 juin 2018, pour une ordination de seulement six prêtres et quatre diacres, Barbarin sort le grand jeu : il loue le Palais des Sports de Gerland à Lyon. La cérémonie dure plus de trois heures. Ecrans géants, ponts lumières, poursuites et nacelles à caméras de télévision, une centaine de musiciens et de choristes, des dizaines d’enfants de chœur à genoux… Se croyant dans « Star Wars » au milieu de tous ces éclats de lumière, le cardinal se livre à une homélie extravagante de vingt minutes. Les critiques montent d’un cran. Plusieurs prêtres, convoqués à l’ordination, s’en souviennent comme d’une cérémonie « un peu timbrée ».

 

Le résultat, surtout, est décevant. Si Barbarin a rameuté tous ses réseaux dans cette mégachurch improvisée, les gradins n’en sont pas moins vides. « Ce fut un échec », constate le père Jean Peycelon, un proche du cardinal Decourtray.

A Lyon, Barbarin récolte donc des millions et dépense sans compter. Comme s’il jouait au poker. Sur un coup de tête, il a fait acheter par exemple 500 000 exemplaires du Nouveau Testament et les a fait distribuer gratuitement en dépit du bon sens. « On était très choqués par ce type d’action de communication car ça nous rappelait tout de suite les évangéliques. Ce n’était pas accompagné d’un projet pastoral concret », remarque encore le père Pierre Vignon.

Ces campagnes de collecte de fonds et ces messes extravagantes cachent de vrais problèmes de gestion, de choix des hommes, de management. L’archevêque de Lyon a construit son système dans une incroyable fuite en avant. Le père Jean Peycelon commente :

« Dès le début, j’ai été en désaccord avec sa manière de gérer le diocèse. Son rapport au pouvoir était ultra-solitaire, ultra-autoritaire, il n’écoutait personne. Il a écarté des laïques de qualité et a privilégié une garde rapprochée de prêtres aux ordres : il a peur du débat et peur qu’on mette en cause son autorité. »

Qu’est-ce qui fait courir ce marathonien ? Pourquoi est-il toujours sur la brèche, jusqu’à y perdre la santé (il a eu un infarctus à Cayenne et un cancer de la prostate) ? A Lyon, beaucoup commencent à s’interroger sur ses motivations secrètes. En fait, Barbarin s’était mis en tête d’être pape. Ce projet paraît délirant aujourd’hui, alors que sa condamnation, même si elle était levée en appel, l’a exclu définitivement de la course. Mais après l’élection de François, il a commencé à croire en sa bonne étoile et, pariant déjà sur l’après-Bergoglio, il s’est délibérément positionné pour le prochain conclave.

Il apprend alors par cœur la liste de tous les cardinaux électeurs, comme il l’a confié à l’une de mes sources : « J’avais vachement travaillé sur la biographie de chacun, ses écrits, son parcours. » Lors du conclave, on se souvient de Barbarin s’activant en soute ; puis, l’air de rien, apparaissant devant les caméras. Il est en répétition pour son propre rôle.

L’Habemus papam à peine prononcé, le voilà en campagne. Lors d’un voyage à Erbil au Kurdistan irakien, ses jeunes communicants se mettent à entonner : « Barbarin futur pape. » Cela étonne les journalistes présents. Lui sourit et laisse faire – la vérité sort toujours de la bouche des enfants.

Dès lors, il n’a plus qu’une idée en tête et, monomaniaque, lance son incroyable opération de séduction tous azimuts, fait une quête massive de fonds, et un lobbying international intense. Il est à Rome régulièrement, où il réseaute avec méthode, notamment avec ses amis le cardinal français Mgr Mamberti, Mgr Becciu (le « ministre de l’Intérieur » du pape) ou encore le cardinal Mgr Ouellet, l’homme clé du réseau Barbarin à Rome – trois ratzinguériens qui sont passés comme lui avec crucifix et bagages chez François.

On comprend alors pourquoi Barbarin est « proche » de François sans être de son bord. Ce pape politique a voulu inclure dans sa majorité des cardinaux ultra-conservateurs (tels George Pell, Francisco Errázuriz, Marc Ouellet, Dominique Mamberti et justement Barbarin). Autant de prises de guerre ! Il a gouverné avec eux et ne les a pas lâchés, même après leur mise en examen – Pell est en prison, Errázuriz a démissionné, Barbarin a été condamné. Il les a écartés toutefois dès que leur peine a été définitivement prononcée.

Au Vatican, Barbarin noue aussi une alliance stratégique avec le cardinal Robert Sarah, un Africain francophone que certains veulent faire élire comme « premier pape noir ». Barbarin et Sarah, c’est le mariage de la carpe et du lapin ! La concurrence n’effraie pas le Français qui sait le Guinéen trop pressé, démonétisé et, déjà, marginalisé. Lui s’autodésigne meilleur allié de François quand Sarah est son plus vocal ennemi. Ce dernier, homophobe et misogyne, mène d’ailleurs une fronde contre le pape sur la question des migrants, de la messe en latin et des mœurs. N’a-t-il pas qualifié le divorce de scandale et le remariage d’adultère ? N’a-t-il pas comparé l’« idéologie de genre » et le mariage homosexuel à… Daech ? Sur ces sujets, Barbarin pense probablement un peu comme Sarah, mais il cache bien son jeu.

Au Vatican pourtant, son ambition a été vite suspectée. Plusieurs cardinaux et évêques m’ont fait part de leur agacement devant un tel lobbying pour « se placer ». Le voyant traîner dans les bureaux et frapper à toutes les portes, ils l’ont surnommé « le grand séminariste » (comme s’il était resté un peu immature, avant l’ordination). Selon un prêtre qui a longtemps travaillé avec Barbarin « les cardinaux français ne l’aimaient guère » :

« Mgr Etchegaray le prenait pour un agité, Mgr Poupard le jugeait imprévisible et Mgr Tauran levait les bras au ciel… »

On l’a soupçonné de vouloir un « dicastère », c’est-à-dire de devenir « ministre » du pape. Un cardinal français, récemment disparu, avait même détecté une plus sainte ambition ! « Il est clair que Barbarin se plaçait à Rome. Il s’est rêvé pape, c’est sûr. C’est son secret », résume l’un des prêtres vedettes de la « génération Barbarin ».

La campagne du cardinal ne se limite pas à Rome. Il voyage sur cinq continents pour rencontrer les cardinaux qui comptent sur le terrain et pour visiter les épiscopats influents, en Amérique latine notamment. Aux Etats-Unis, il entre en colloque avec les cardinaux qui votent et demande un soutien, probablement financier, aux Chevaliers de Colomb, une organisation conservatrice (la rencontre a figuré sur son agenda officiel). En voyageant, il se désintéresse de son diocèse.

A Mossoul, le 25 juillet 2017. La ville vient d’être libérée par les forces irakiennes. (Photo by SAFIN HAMED / AFP)

A Mossoul, le 25 juillet 2017. La ville vient d’être libérée par les forces irakiennes. (Photo by SAFIN HAMED / AFP)

Qui finance ses voyages ? Qui finance ses billets d’avion et, dit-on, ses trajets en jet privé ? Les rumeurs les plus folles circulent aujourd’hui à Lyon sur ses généreux donateurs ou sur les fondations qui règlent ses notes de frais. Ce qui est certain, c’est que les grands patrons de la ville, qui ont versé leur obole, partagent son ambition. Si Barbarin devient pape, Lyon sera capitale ; elle brillera sur la carte du monde. Leur campagne derrière lui est aussi une campagne économique pour leur ville.

Cette ambition livre une clé : elle explique la nouvelle souplesse idéologique de Barbarin, qui cultive sa base à la droite dure de l’Eglise, mais s’ouvre à tous ses opposants, comme au second tour d’une présidentielle. Elle éclaircit aussi, pour une part, son comportement dans l’affaire Preynat : il ne faut pas faire de vague ; la médiatisation, le procès, ou toute complication personnelle ruineraient son rêve. Elle explique enfin l’énergie qu’il va déployer avec la Manif pour tous : s’il réussit à prendre la tête du mouvement et à faire échouer la loi, il sera le héros du collège cardinalice.

En fait, le système financier, politique et romain mis en place par Barbarin fut redoutablement efficace. Pour sûr, il aurait pu être un candidat crédible à la succession du pape François. « Il a tout raté à peu de chose près. Il serait aujourd’hui en pôle position pour le prochain conclave, s’il n’avait pas rencontré sur cette route bien droite l’affaire Preynat », résume le père Pierre Vignon.

Une autre histoire de la Manif pour tous

Au début des années 2010, Barbarin se cherche une grande cause. Il lui faut faire un coup d’éclat pour épater les cardinaux électeurs et surgir dans la shortlist des « papabiles ». François Hollande la lui apporte sur un plateau d’argent : le mariage pour tous.

En fait, c’est dans la capitale des Gaules que tout va se passer. « Le centre de tout, c’était Lyon », me confirme Frigide Barjot, qui a cofondé la Manif pour tous et fut proche de Barbarin. Avant même la présidentielle de 2012, Virginie Merle (son véritable nom) se mobilise contre le mariage pour tous. Elle fait partie des premiers commandos qui se réunissent autour de Ludovine de La Rochère, Béatrice Bourges, la Fondation Jérôme-Lejeune, Christine Boutin ou encore l’évêque de Toulon, Dominique Rey. Dès le 5 septembre 2012, au cours d’une réunion décisive près de l’église Saint-Sulpice à Paris, Frigide Barjot est surprise par la présence « des Lyonnais ». Elle les connaît bien car elle a grandi et étudié à Lyon. Il y a là l’universitaire Bénédicte Louis, une intime de Barbarin, qui est l’épouse du villiériste Patrick Louis ; leur fille, Anne Lorne, deviendra déléguée nationale de Sens commun, cofondatrice du Printemps français et l’une des figures des Veilleurs. « J’ai compris tout de suite que la famille Louis prenait ses ordres à l’archevêché auprès de Philippe Barbarin. Et que le cardinal voulait prendre la main sur Paris », me raconte Frigide Barjot.

Début novembre, elle décide de se rendre à Lyon, pour rencontrer Barbarin, avec son ami Xavier Bongibault, qui deviendra la « caution gay » de la Manif pour tous. Frigide Barjot se souvient : « Et je dis à Xavier, ni une, ni deux, on va voir Barbarin. Nous voilà partis avec Xavier pour Lyon. [Le cardinal] nous reçoit dans le grand salon : “Alors Frigide, que voulez-vous faire ?”, me demande-t-il [elle l’imite avec une voix nasillarde]. Je lui dis : “Je voudrais vous présenter Xavier Bongibault”, et là, je vois les éclairs dans les yeux. Je comprends qu’il est au goût du cardinal, qui lui demande son numéro de téléphone. Mais alors là… »

Cette réunion est importante. C’est là qu’a été arrêtée la date de la grande manifestation. « Barbarin me dit “OK” pour le 17 novembre. Il me dit même qu’il va l’annoncer et c’est ce qu’il a fait peu après lors de l’assemblée plénière des évêques à Lourdes. » L’AFP reprend l’annonce ; Twitter s’emballe. « Sans Barbarin, il n’y aurait jamais eu cette grande manifestation. C’est lui qui unit les forces et plus de 100 000 personnes seront dans la rue ce jour-là. »

Durant l’automne et l’hiver 2012-2013, Frigide Barjot joue les go-between. Elle rencontre plusieurs fois le cardinal à Lyon et « parle chaque jour au téléphone avec Pierre Durieux et Eric de Moulins-Beaufort » : le premier est le directeur de cabinet de Barbarin à Lyon ; le second est le bras droit de l’archevêque de Paris. « C’étaient eux mes patrons », me dit Barjot. « Je sais qu’ils vont démentir tout ça, mais j’ai toutes les preuves. »

Outre la famille Louis au grand complet, les grandes figures de la Manif pour tous sont, elles aussi, directement reliées au cardinal : le porte-parole Tugdual Derville, l’activiste Arnaud Bouthéon, sans oublier Natalia Trouiller, une ancienne journaliste qui dirige la communication de l’archevêché et s’active, en cachette, pour la Manif. Plusieurs nouvelles associations relais sont créées sous le haut patronage de l’archevêque.

Frigide Barjot me révèle encore l’origine lyonnaise des financements les plus substantiels de la Manif pour tous : un grand nombre des philanthropes du diocèse de Lyon mettent au pot (Barjot m’énumère leur liste). Au nom du cardinal, son directeur de cabinet, Pierre Durieux, passe des coups de fils. L’argent afflue.

L’archevêque de Lyon ne se fixe aucune limite, même s’il prend soin de ne pas apparaître en première ligne. On prête donc des locaux comme d’éphémères QG de campagne : l’Office chrétien des Personnes handicapées (OCH) ; le bureau de la Fondation Jérôme-Lejeune à Lyon (« mais on faisait tout pour ça ne se sache pas », dit Barjot) ; la cathédrale de Lyon devient elle-même le lieu de collectes de fonds.

Après ce long travail de lobbying dans les coulisses, Philippe Barbarin décide de se lancer ouvertement dans la plus grande bataille de sa vie – celle qui allait le placer sous les projecteurs et le perdre. Il descend dans la rue. En défilant en personne, le primat des Gaules ne passe pas inaperçu. Et avec ce que son seul nom apporte à la cause, le voici bientôt propulsé en tête des cortèges.

A Lyon le 2 février 2014, le primat des Gaules, lors d’une manifestation d’opposition à la loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe. (Robert Pratta / REUTERS)

A Lyon le 2 février 2014, le primat des Gaules, lors d’une manifestation d’opposition à la loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe. (Robert Pratta / REUTERS)

Est-il allé trop loin ? En France, l’immixtion abusive du clergé en politique, a mauvaise presse. Voir un cardinal défiler derrière des panneaux « Y a pas d’ovules dans les testicules » frôle déjà le ridicule. « Pour nous, déclare le cardinal, la première page de la Bible, qui dit que le mariage unit un homme à une femme, a un peu plus de force et de vérité qui traversera les cultures et les siècles que les décisions circonstancielles ou passagères d’un Parlement. » Barbarin ajoute dans une interview radio que la reconnaissance du mariage gay anticiperait la volonté de « faire des couples à trois ou à quatre » et, par la suite, de faire tomber « l’interdit de l’inceste ».

A Lyon, les prêtres se divisent dangereusement. Surtout qu’on fait pression sur eux pour qu’ils descendent dans la rue et postent des messages sur les réseaux sociaux (comme plus d’une dizaine de sources me le confirment). Alors proche de Barbarin, François Lamy, un frère de Saint-Jean qui devient curé en 2009 de plusieurs églises cruciales de la Presqu’île, me raconte cette pression : « La campagne anti-mariage pour tous, à laquelle Barbarin nous imposait de participer, m’a mis profondément mal à l’aise. » Cité par « Lyon Capitale », un autre curé affirme : « Lors de la Manif pour tous, les prêtres qui ne reprenaient pas les propos de Mgr Barbarin sur leur compte Twitter ou Facebook se [faisaient] taper sur les doigts [par l’archevêché] ».

Le cardinal sillonne son diocèse en soutane et écharpe bariolée, et zigzague sur les plateaux de télévision en clergyman. Frigide Barjot défile avec lui, bras dessus bras dessous, et lance « Je suis une fille à pédés », oubliant le statut de ceux qui l’entourent.

« Pour lui, la bataille contre le mariage homosexuel était une affaire personnelle », s’étonne le vaticaniste Henri Tincq. Quant à Mgr Olivier Ribadeau Dumas, alors porte-parole de la conférence des évêques de France, il me dit, en une formule sibylline, lors d’un entretien, que le cardinal s’est mobilisé « pour des raisons qui lui sont propres ».

Rien n’est plus troublant en réalité chez Barbarin que le décalage qui existe entre les discours publics et les actes. A l’entendre, l’homosexualité est un péché grave. Pense-t-il, comme on le disait encore dans les écoles cathos où il a étudié, que la masturbation à elle seule est un péché ? A-t-il pris au sérieux cette mythologie de l’Ancien Testament, qu’il cite si souvent, où on croit aux flammes de l’enfer et où les homosexuels seraient brûlés ?

A Rome, comme à Lyon, les témoins sont nombreux à avoir entendu Barbarin citer la phrase du Lévitique contre l’homosexualité : « Tu ne coucheras point avec un homme comme on couche avec une femme. C’est une abomination, punie de mort. » Du coup, obsédé, sinon terrorisé, par ces phrases, il se console comme il peut, en répétant à ses visiteurs les mots ambigus du pape François : « Qui suis-je pour juger ? »

Dans sa conférence à Saint-Jean-de-Passy chez Ichtus, Barbarin révèle également que les homosexuels viennent fréquemment le voir à Lyon et qu’il les invite « à prendre la soupe » avec lui. Des « couples homosexuels qui veulent se marier » et des « couples qui [lui] parlent de leur amour » le contactent, raconte-t-il : il paraît fasciné, presque voyeuriste, face à ces couples d’hommes (jamais de femmes). « Un homosexuel musulman qui avait été tabassé est venu me voir », raconte-t-il encore, presque par provocation, alors que personne ne l’a interrogé sur le sujet.

Dix affaires dans le diocèse

Le 7 mars 2019, le cardinal Philippe Barbarin est condamné par le tribunal correctionnel de Lyon à six mois de prison avec sursis pour ne pas avoir dénoncé les agressions sexuelles sur près de soixante-dix mineurs du père Bernard Preynat. Le cardinal a nié les faits et fait appel de cette condamnation.

On connaît mal l’histoire de leur relation. Ce dernier a tout fait pour la minimiser, mais aujourd’hui que les langues se délient, une autre réalité apparaît : « Barbarin adorait Preynat », affirme un prêtre proche des deux hommes. Surtout, c’est peu connu : la première paroisse visitée par lui dès son arrivée à Lyon, en 2002, est celle de Preynat à Saint-Michel-en- Rhône-et-Loire ; à cette occasion, ils inaugurent ensemble un autel à Cours-la- Ville.

Longtemps, le cardinal a affirmé n’avoir été informé des crimes sexuels du père Preynat qu’en 2014 ; puis il a avoué dans le journal « la Croix » que ce fut en 2007 ; Isabelle de Gaulmyn écrit dans son livre « Histoire d’un silence » (Seuil) qu’il a su dès 2004 ou 2005 ; l’enquête de police et d’autres témoignages que j’ai recueillis penchent pour une connaissance des faits dès son arrivée à Lyon en 2002.

En compagnie du père Preynat, à droite, en 2014. (Jean-Marc Pouxe)

En compagnie du père Preynat, à droite, en 2014. (Jean-Marc Pouxe)

En fait, je suis en mesure d’affirmer que le prêtre Philippe Barbarin a connu Bernard Preynat dès 1991 : il fut envoyé en mission par le diocèse de Créteil, dont il dépendait, pour rencontrer des prêtres dans la basilique de Paray-le-Monial, en Saône-et-Loire. S’agissait-il de « prêtres à problèmes » ? En tout cas, l’un d’entre eux était Bernard Preynat, même s’il n’est pas établi à ce stade que Barbarin ait été informé, alors, des abus sexuels de ce dernier.

On sait également que Barbarin et Preynat partageaient une même passion : le Moyen Orient. A Lyon, ils parlaient régulièrement du Liban et Preynat, qui y avait ses habitudes, y voyage même, à la demande de Barbarin, à l’été 2013 – un fait bien peu connu. Au point qu’une autre source laisse entendre qu’ils auraient pu voyager ensemble, ou du moins au même moment, en mars 2014 à Beyrouth (mais cette information n’a jamais été confirmée, bien que Barbarin y séjourne du 22 au 27 mars et que Preynat affirme dans une interview antérieure vouloir s’y rendre à la même période). A tout le moins, il semble acquis que, selon un journaliste lyonnais, « Preynat fut un éclaireur des jumelages entre les paroisses de Lyon et du Liban en 2013-2014 ».

Toujours est-il que la condamnation du primat des Gaules, unique dans l’histoire millénaire du diocèse, a fait l’effet d’une déflagration à Lyon. Lors d’un entretien avec le pape, quelques jours après le verdict, Barbarin annonce que celui-ci a refusé sa démission. Ce point, non plus, n’est pas exact. Selon deux sources proches de l’entourage du pape à Rome, il est peu probable que François ait pu prendre une telle décision, sans suivre en fait le souhait de Barbarin. Si ce dernier avait fait part de son épuisement, de l’état critique du diocèse, ou s’il avait émis le désir d’une mission ou d’un séjour dans un monastère, cette démission n’aurait pas été refusée. Selon toute vraisemblance, c’est donc que Philippe Barbarin l’a supplié de le maintenir à son poste, et ce d’autant plus qu’il avait un argument de poids à faire valoir : en droit français, l’appel est suspensif. « Le Christ n’a pas fait appel de sa condamnation… », me confie un cardinal déçu par l’attitude de Barbarin.

En tout cas, la position de François évolue rapidement, peut-être lorsqu’il apprend que le conseil presbytéral extraordinaire réclame le départ immédiat du cardinal par 48 voix sur 50. Prend-t-il alors conscience qu’il a été mal informé ? Contre toute attente, il nomme finalement un administrateur apostolique en charge de l’archidiocèse, Mgr Michel Dubost. Barbarin est écarté – même s’il a cherché depuis, selon de nombreux témoins, à continuer de tirer les ficelles. Le prêtre Pierre Vignon, aujourd’hui hors du diocèse, fait l’analyse suivante :

« En fait, Barbarin n’a jamais eu l’intention de démissionner. Il a présenté les choses de façon que le pape ne puisse pas le renvoyer. Jamais François ne l’aurait maintenu s’il lui avait fait comprendre que la situation n’était plus tenable. »

Il faut dire que bien d’autres affaires d’abus sexuels, sur lesquelles la police ou la justice ecclésiastique ont enquêté, ont gangrené le diocèse. Une longue litanie de scandales : affaire Billioud, affaire Pépino, affaire Finet, affaire Desperon, affaire de Roucy, affaire Gérentet, affaire Finet, affaire Houpert, affaire Morand et, bien sûr, l’affaire Marie-Dominique Philippe. Dans plusieurs de ces dossiers, le cardinal Barbarin a affirmé, notamment lors de son audition par la police, avoir agi rapidement et avec fermeté.

Chacun de ces cas est différent et complexe : certains prêtres ont déjà été condamnés ou réduits à l’état laïque (Guy Gérentet de Saluneaux, Jean-Marc Desperon) ; d’autres ont été condamnés et, leur peine accomplie, ont été « exfiltrés » ou « déplacés » par Barbarin, parfois dans le respect des décisions de justice (Philippe de Morand, Bruno Houpert) ; d’autres dossiers sont en cours d’instruction, classés sans suite ou prescrits (Jérôme Billioud) ; enfin, certains prêtres accusés sont morts (Eric Pepino, Georges Finet).

Barbarin aurait donc agi rapidement ? En fait, ce fut rarement le cas. A plusieurs reprises, Barbarin a privilégié la protection de l’institution par rapport à la défense des victimes ; il a fait en sorte que des prêtres « à problèmes » soient déplacés d’une paroisse à une autre. Au nom du droit au pardon, il est allé jusqu’à réintégrer discrètement un prêtre qui avait été condamné, une fois purgée sa peine. Le cardinal aurait également « verrouillé » le tribunal ecclésiastique interdiocésain, suscitant pour cette raison la démission d’au moins un juge. De fait, ce tribunal a été peu actif et aucune investigation sérieuse n’y a été conduite sur la durée. Un ancien juge ecclésiastique de Lyon confirme :

« Le cardinal a tout fait pour défendre ses connaissances lorsqu’elles étaient en procès devant l’Eglise. »

D’une manière générale, le cardinal s’est souvent décidé à agir seulement après que la presse a révélé une affaire ou lorsqu’une enquête de police ou une procédure de justice a été lancée. Comme si la loi française passait après les consignes du Vatican, il a parfois attendu des instructions de Rome, qui sont rarement venues.

Lorsqu’une consigne arrivait de Rome, rarement, il s’agissait alors d’une incitation au silence, ce qui ne pouvait que conforter Barbarin. Ce fonctionnement cléricaliste romain est désormais bien documenté, en particulier depuis que la police lyonnaise a saisi, lors de perquisitions, des notes compromettantes et une dizaine de dossiers de « prêtres à problèmes » dans le coffre-fort du cardinal à l’archevêché.

Ces documents sont stupéfiants. Les correspondances officielles et confidentielles échangées avec les cardinaux Ladaria et Müller, qui dirigent la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (le ministère du Vatican en charge notamment des abus sexuels à Rome), sont accablants. On y lit noir sur blanc qu’il ne faut pas ébruiter l’affaire Preynat « et éviter le scandale public » (sur la base de ces lettres les deux cardinaux ont été cités à comparaître devant la justice française, ce que le Vatican a refusé en prétextant de leur immunité diplomatique). De même, le journaliste italien Emiliano Fittipaldi m’a communiqué des lettres similaires de Ladaria et Müller, relatives à d’autres dossiers : on y retrouve les mêmes formules, ce qui tendrait à prouver qu’il y a eu une politique concertée de secret, de cover up et d’omerta.

Une messe pour « Marie-Do »

« L’affaire Preynat est l’arbre qui cache la forêt d’un véritable système de secrets et d’abus en tous genres à Lyon », m’indique un prêtre proche des précédents primats des Gaules. Ainsi du père Marie-Dominique Philippe, ce dominicain qui est au cœur du documentaire « Religieuses abusées, l’autre scandale de l’Eglise » diffusé sur Arte. « Marie-Do » fait aujourd’hui l’objet de multiples accusations d’agressions sexuelles et viols sur des religieuses.

Un volet homosexuel de l’affaire existe aussi : une dizaine de frères, surnommés les « petits gris », ayant été condamnés ou inquiétés par la justice pour des agressions sexuelles sur des femmes, des jeunes hommes ou des enfants.

Cette congrégation des Frères de Saint-Jean dépendant en partie du diocèse de Lyon, c’est à Barbarin qu’est revenu, au décès du père Marie-Dominique Philippe en 2006, l’organisation des obsèques. Il choisit de faire des funérailles grandioses, en présence du maire et de l’ancien garde des Sceaux Dominique Perben. Exalté dans son homélie, il n’hésite pas à prendre l’engagement de la canonisation future de « Marie-Do ». Etait-il au courant de ses crimes ? Selon mon enquête, il a été prévenu au moins par cinq sources : l’association Aide aux Victimes des Dérives de Mouvements religieux en Europe et à leurs Familles (Avref) ; le cardinal Schönborn ; le fondateur de la revue « Golias » Christian Terras qui lui a remis un dossier ; un dominicain (qui l’atteste lors d’un entretien) ; et par les frères de Saint-Jean eux-mêmes, qui avaient recommandé des funérailles modestes et discrètes. Comme dans l’affaire Preynat, Barbarin savait, mais il n’a écouté personne.

Et aujourd’hui que les langues se délient, de nombreux prêtres racontent la culture du secret du cardinal, ses omertas ou ses comportements irrationnels. Ainsi de l’affaire David Gréa, ce prêtre joyeux, feu follet de la Presqu’île, qui annonce son intention de se marier : le cardinal fait tout pour le garder, allant jusqu’à intervenir pour qu’il soit reçu par le pape et imaginant même un stratagème pour un mariage discret chez les chrétiens d’Orient où le célibat des prêtres n’est pas une obligation – un petit bricolage que le pape refusera. Ainsi de François Lamy, qui est promu curé de plusieurs paroisses cruciales de la Presqu’île Sud, après que Barbarin a eu confirmation de son homosexualité. Ainsi de l’ancien prêtre François Callico, qui demande au cardinal un entretien pour lui avouer son homosexualité :

« Il a été très gentil. Il m’a juste dit d’être prudent, ce qui signifiait de ne pas faire de scandale. Il savait très bien que je draguais dans les saunas, que j’avais des aventures, et il ne m’a même pas demandé de rester chaste. »

Accusé par un ex-séminariste

Il y a plus troublant : l’affaire des frères Quettier. Elle se déroule de décembre 2006 à janvier 2012. Jeunes moines, Benoît et Romain Quettier s’adressent à Barbarin pour devenir prêtres diocésains. Bienveillant, ce dernier accepte rapidement les deux frères dans le séminaire Saint-Irénée de Lyon.

Pendant les quatre années qui suivent, les frères Quettier sont des séminaristes modèles qui avancent normalement vers l’ordination, même si Benoît apparaît plus turbulent que son frère. Barbarin s’attache à eux : il est impressionné par l’intelligence de Romain et plus fasciné encore par Benoît.

Benoit Quettier. (Félix Ledru pour l’Obs)

Benoit Quettier. (Félix Ledru pour l’Obs)

Le témoignage de ce dernier, un homme grand et viril aujourd’hui âgé de 44 ans, est précis et fiable. Il s’appuie sur un mémoire de douze pages rédigé par son avocat, et transmis à la Commission indépendante sur les Abus sexuels dans l’Eglise (Ciase). Le cardinal n’a pas souhaité répondre à mes questions sur ce dossier.

L’archevêque de Lyon prend rapidement Benoît Quettier sous son aile. On le fait cérémoniaire adjoint ; commence ainsi une belle carrière dans l’Eglise.

« Barbarin me convoquait régulièrement chez lui, pour des détails », se souvient Benoît Quettier. Lors de ces rendez-vous et dîners en tête à tête, le cardinal se montre doux avec son jeune protégé puis, soudain, brutal.

« C’était assez étrange : il alternait les effets de tendresse et les humiliations. J’étais assez innocent et je ne comprenais pas ce qu’il cherchait, s’il voulait me faire rentrer dans sa cour ou s’il me faisait la cour. »

Plus surprenant, il le convoque parfois en fin de journée : « Il m’appelait le soir et il fallait venir tout de suite. J’étais séminariste, donc je devais obéir immédiatement. » Parfois, la discussion prend un tour étrange : il bombarde le jeune homme « de questions d’ordre sexuel ». Il l’interroge sur ses fréquentations et aborde fréquemment le sujet de l’homosexualité. Il veut savoir quels sont les prêtres gays dans le diocèse.

A Lyon, Benoît repousse les avances de plusieurs prêtres et maîtres du séminaire. « Benoît était un véritable aimant pour les prêtres homo : il les attirait, c’était incroyable », me confirme son frère Romain. « Au séminaire de Lyon, me dit Benoît Quettier, je vivais entouré d’homos. J’avais fait le choix du célibat et, là, je ne comprenais plus ce qui m’arrivait. J’en arrivais à regretter de ne pas être comme eux ! Mais j’étais hétéro, c’était bien ça le problème. Et c’est pour ça que j’ai été viré. »

Barbarin a-t-il compris que Benoît Quettier resterait sur ses gardes ? Qu’il refuserait les jeux de séduction et de pouvoir du diocèse ? En tout cas, la relation entre le cardinal et son préféré se dégrade. « Je n’étais pas du sérail », souligne Quettier. Selon les deux frères, un plan de licenciement est alors imaginé. Romain raconte :

« Le cardinal et ses proches ont organisé un harcèlement constant contre Benoît, on l’a humilié et sanctionné minutieusement. Et puis on a différé son ordination pour pouvoir m’ordonner d’abord et le virer ensuite. »

Un soir, Barbarin « convoque » Benoît à dîner : ils passent ensemble « deux heures épuisantes psychologiquement où [il] craque nerveusement et [fond] en larmes devant ses accusations successives. » Benoît entre en dépression, il a des idées suicidaires et consulte un psychiatre. L’évêque auxiliaire de Lyon, Mgr Batut, suggérera plus tard, selon le mémoire de l’avocat de Benoît Quettier, que ce dernier a « des problèmes relationnels ». Des rumeurs circulent : il boit un peu trop ; il ne serait pas insensible aux filles.

Benoît revoit plusieurs fois le cardinal. « J’ai toujours été choqué par ses méthodes, par ses allusions, par ses questions d’ordre sexuel. C’était très déstabilisant. » En fin de compte, non seulement il est écarté du diaconat – et donc licencié du séminaire – mais on va lui imputer, à lui l’hétéro, des aventures homosexuelles !

« Barbarin a justifié de mon renvoi en expliquant que j’étais homosexuel, et a déclenché ma décision de produire un recours aux prud’hommes. »

Aujourd’hui, Benoît s’est marié et a monté une entreprise. Romain, choqué par ce qui est -arrivé à son frère, est resté quelque temps diacre, avant de démissionner à son tour sans jamais devenir prêtre. Du point de vue du droit du travail, l’affaire ne sera sans doute jamais jugée, car elle est prescrite. Benoît Quettier, de toute façon, est prêt à tourner la page, mais il attend un geste :

« J’aimerais simplement qu’il me demande pardon pour ce qu’il m’a fait. Non pas publiquement, mais en privé. »

Reste que le comportement du cardinal interroge. « C’était non seulement du harcèlement moral, mais aussi du harcèlement sexuel », souligne Benoît Quettier. Jusqu’où le cardinal est-il allé ? Quettier dément clairement toute agression sexuelle, mais reste traumatisé par le comportement de Philippe Barbarin.

En attendant son procès en appel, le cardinal de presque 70 ans continue à tirer les ficelles. Et, entouré de ses peluches, le pompier pyromane regarde son diocèse brûler.

Frédéric Martel

Making of

Cette enquête a été conduite pour « l’Obs » entre avril et novembre 2019 à Lyon, Toulouse, Blois, Bordeaux, Paris et Rome. Près d’une centaine de personnes ont été interviewées pour cet article, dont 45 cardinaux, évêques, prêtres, anciens prêtres ou diacres. Dans certains cas, des témoignages antérieurs, recueillis durant la préparation du livre de l’auteur « Sodoma » (Robert Laffont, 2019) ont pu être utilisés, notamment certains entretiens avec des cardinaux à Rome. Pour aller plus loin, voir les ouvrages suivants, utilisés pour cet article : Isabelle de Gaulmyn, « Histoire d’un silence » (Le Seuil, 2016) ; Marie-Christine Tabet, « Grâce à Dieu, c’est prescrit » (Robert Laffont, 2017) ; Daphné Gastaldi, Mathieu Martinière, Mathieu Périsse, « Eglise. La mécanique du silence » (JC Lattès, 2017) ; Yann Raison du Cleuziou, « Une Contre-révolution catholique », (Le Seuil, 2019) ; David Gréa, « Une vie nouvelle » (Les Arènes, 2018) ; Jean-Miguel Garrigues, « Par des sentiers resserrés » (Presses de la Renaissance, 2007) ; Henri Tincq, « Philippe Barbarin, au nom de l’Eglise », (« l’Express », 15 décembre 2018).