Gaël Giraud: «La reconstruction écologique nous ouvre un monde de la surabondance»

1 JUIN 2020 PAR AMÉLIE POINSSOT mediapart

Pour Mediapart, l’économiste Gaël Giraud décrit, exemples à l'appui, le monde sans pétrole de demain : fret maritime écologique, densification des centres urbains, réhabilitation du ferroviaire… À la condition d’avoir un État stratège, qui revienne dans le capital de certaines entreprises.

 

Renverser la perspective en termes d’emplois : voilà à quoi nous invite l’économiste Gaël Giraud pour penser le monde de demain. La reconstruction écologique qu’il appelle de ses vœux n’est pas incompatible avec l’urgence sociale dans laquelle nous a plongés la crise du coronavirus. Tout au contraire : elle sera créatrice d’emplois, à la différence du monde d’hier, fondé sur un chômage structurel et du sous-emploi.

 

Pour y parvenir, d’importantes mesures sont nécessaires. Entrée du capital de l’État dans les entreprises, désendettement du secteur privé, effacement des dettes publiques… Le défi est grand mais pas impossible pour ce prêtre jésuite, directeur de recherches au CNRS et également président de l’Institut Rousseau.

 

Le coronavirus a provoqué une crise économique et sociale sans précédent en France comme en Europe… Est-ce que les plans de relance sans conditions annoncés notamment pour lautomobile et laérien sont la bonne réponse ?

 

Gaël Giraud : Évidemment non. On est en train de reproduire la même erreur qu’en 2008, c’est-à-dire qu’on utilise l’État comme compagnie d’assurance en dernier ressort : on laisse une partie du secteur privé faire les mêmes bêtises sans régulation, et quand cela nous conduit dans le mur, on demande à l’État de socialiser les pertes.

Gaël Giraud. © Institut Rousseau
Gaël Giraud. © Institut Rousseau

 

C’est le contraire qu’il faut faire : il faut responsabiliser le secteur privé qui a organisé le commerce international par des chaînes d’approvisionnement à flux tendu, sans stock – ce qui nous met dans une vulnérabilité effarante. L’État doit rentrer dans le capital d’entreprises et intervenir sur leur « business model » pour le ré-ordonner à l’intérêt général.

Cela ne signifie ni recapitalisation sans conditions – comme ce à quoi l’on assiste en ce moment –, ni nationalisation, où c’est de nouveau le contribuable qui paye tout. Il y a une stratégie intermédiaire qui demande un État stratège, industrialiste. La difficulté, c’est que notre administration publique a perdu une grande partie de la culture industrielle qui était encore la sienne dans les années 1980.

 

C’est l’occasion de s’y remettre. Il faut que l’État incite, sinon contraigne les entreprises à orienter leur « business model » vers la reconstruction écologique. Je préfère parler de reconstruction que de transition en ce domaine, car je suis assez convaincu par les arguments de Christophe Bonneuil et de Jean-Baptiste Fressoz (voir leur livre L’Événement anthropocène. La Terre, l’Histoire et nous, publié au Seuil en 2013 – ndlr), qui rappellent que le vocabulaire de la « transition » véhicule un imaginaire lisse, tranquille, comme si cela allait se faire sans accroc et sans conflit social. Ce n’est pas vrai.

 

Sous-jacents au lexique de la « reconstruction », il y a le constat qu’il y a déjà énormément de casse et l’idée que nous devons être volontaristes. Sans un État volontaire et stratège, nous n’y arriverons pas.

 

Entrée de l’État dans le capital de certaines entreprises : dans de précédentes interviews, vous avez pris lexemple de Renault. Avez-vous dautres entreprises en tête ?

 

Je pense à la quasi-totalité des entreprises qui demandent aujourd’hui l’aide de l’État, Air France compris. Je pense aussi à CMA CGM, qui est la première entreprise française et la 3e au monde en transport par conteneurs. Ce fleuron se trouve en train d’être démantelé et racheté par les Chinois, car il est au bord de la faillite. On pourrait activer le décret Montebourg, qui permet d’interdire les prises de participation étrangères dans les entreprises stratégiques. Et l’on pourrait aider CMA CGM à se réorienter vers un autre type de fret maritime sur lequel il faut faire de la recherche et du développement de manière massive : un transport propulsé à l’hydrogène vert et à l'ammoniac.

 

La technique consiste à mettre des panneaux solaires sur le bateau pour faire l’hydrolyse de l’eau de mer. Vous séparez ensuite les atomes d’hydrogène des atomes d’oxygène, et avec cet hydrogène, vous faites fonctionner le bateau. Il existe déjà un prototype, Energy Observer, piloté par Victorien Erussard. J’espère pouvoir traverser l’Atlantique dessus ! Bien sûr, pour un porte-conteneurs de plusieurs milliers de tonnes, il faut compléter cette technologie avec de l'ammoniac. C'est une solution bien plus propre que le gaz naturel liquéfié et beaucoup plus facile à déployer que l'hydrogène seul.

Il faut comprendre que les porte-conteneurs au pétrole, c’est fini. Avec CMA CGM, on pourrait créer le leader mondial d’un porte-conteneurs à hydrogène. Ce serait une option industrielle intelligente, prospective, tournée vers l’avenir et la reconstruction écologique. C’est cela qu’il faut faire, plutôt que d’utiliser l’argent du contribuable pour ressusciter le monde d’hier ou de vendre nos bijoux aux Chinois. Notre souveraineté nationale passe par là.

 

Comment pourrait-on financer tout cela ?

 

Certainement pas par des hausses d’impôt du côté des classes moyennes et des classes populaires. L’Institut Rousseau s’apprête d’ailleurs à publier une note en faveur d’une refonte complète du système fiscal français afin que l’on puisse choisir démocratiquement qui paye, et combien, tout en permettant à tous les Français de calculer immédiatement combien cela rapporterait à l’État, quel serait le niveau d’inégalité des revenus après impôts, etc. C’est ce que nous appelons l’impôt ABC.

 

L’important, c’est d’arrêter d’utiliser la dette publique comme alibi pour faire de l’austérité budgétaire. La dette publique n’est pas le mal absolu. Le problème macro-économique contemporain se situe plutôt du côté de la dette privée, beaucoup plus importante, et qui empêche aujourd’hui le secteur privé d’investir.

 

Avec toutes les limites méthodologiques inhérentes à cet indicateur (qui superpose un flux, le PIB, à un stock, la dette), la dette publique française était à 99 % du PIB avant la pandémie, tandis que l’endettement du privé s’élevait à 130 %. Les deux vont augmenter d’au moins 15 % avec la déflation induite par le confinement généralisé.

 

Si l’on pense qu’il faut se désendetter, il faut donc commencer par le privé. Le problème est connu depuis les années 1930, grâce notamment à l’économiste américain Irving Fisher. Dans une situation où tout le monde a beaucoup trop de dettes, si tout le monde tente simultanément de se désendetter…, personne n’y arrive. C’est le paradoxe du baron de Münchhausen, qui tente de s’extraire des sables mouvants en se tirant lui-même par les cheveux : si tout le monde, pour se désendetter, vend ses actifs, leur prix a tendance à baisser ; vous réduisez peu votre dette nominale et, en revanche, votre dette réelle augmente à cause de la déflation des prix d’actifs.

 

C’est exactement la raison pour laquelle le plan d’ajustement structurel infligé à la Grèce entre 2010 et 2015 n’a servi strictement à rien, comme je l’avais anticipé : le PIB s’est effondré aussi vite que la dette publique (− 25 % en 5 ans) et le ratio dette publique/PIB est resté stable à… 180 %. Pendant ce temps, il est vrai, tous les aéroports ont été privatisés pour une bouchée de pain, une île, un bout du port du Pirée, etc. Peut-être était-ce le seul objectif, d’ailleurs, de l’endettement initial de la Grèce et de la sévérité du plan d’austérité qui lui a été imposé en pure perte. Privatiser le monde entier…

L’alternative, en situation de déflation comme celle que nous connaissons aujourd’hui, c’est qu’au moins l’un des acteurs économiques consente à continuer de dépenser intelligemment – et donc de s’endetter pour la bonne cause – pendant que les autres se désendettent.

 

Le seul qui peut le faire sans mourir, c’est l’État. Pendant ce temps, le privé se désendette puis, quand ce dernier pourra investir à nouveau, l’activité reprendra et alors seulement l’État pourra se désendetter à son tour dans des conditions saines, notamment grâce à la reprise des recettes fiscales. Ma position est donc simple : la Commission européenne, le FMI et Bercy se trompent dans l’agenda. Au lieu d’autoriser l’État à continuer de dépenser pour maintenir l’activité économique pendant que le privé se désendette, ils exigent que l’on commence par le désendettement de l’État. Résultat : les prix continuent de stagner ou de baisser, la dette de tout le monde augmente et aucune porte de sortie ne s’ouvre depuis plus de dix ans.