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La colère des gilets jaunes est le résultat de vingt ans de politiques néolibérales

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Par Dominique Méda, professeure d'université Paris-Dauphine , Pascal Lokiec , professeur de droit à Paris-I Panthéon-Sorbonne et Eric Heyer, Directeur-adjoint à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)   3 décembre 2018 à 20:06

La mobilisation des classes populaires et moyennes est due aux mesures d’austérité, incluant modération salariale et désengagement de l’Etat. La solution : changer de cap en conjuguant défi écologique et question sociale.

Tribune. Les dégâts collatéraux des manifestations initiées par le mouvement des gilets jaunes sont immenses et doivent évidemment être condamnés. Mais cela ne doit pas nous empêcher de comprendre les raisons de la colère, seule façon d’éviter un nouvel épisode «séditieux». Depuis 2008, notre pays a supporté non seulement les conséquences de la plus grave crise financière que nous ayons connue depuis 1929 mais également celles des énormes erreurs de politique économique qui s’en sont ensuivies. En 2011, alors que la France relevait la tête, des politiques d’austérité ont été promues par les institutions internationales, FMI et Commission européenne en tête, qui ont replongé les pays européens dans la stagnation. Alors que la crise s’expliquait par les dysfonctionnements majeurs du capitalisme financier et que les dettes publiques s’étaient accrues pour sauver le système financier, notre modèle social et notre prétendue incapacité à assurer une bonne gestion des finances publiques ont été pris comme boucs émissaires. Partout en Europe, des politiques de désinflation compétitive et de modération salariale ont été mises en œuvre, dans une compétition mortifère d’abaissement des normes. En 2014, en France, une pure politique d’offre, financée par une hausse de la fiscalité sur les ménages et des économies sur la dépense publique, a été menée sans réussir à faire repartir l’emploi. Résultat : une baisse de 440 euros par ménage entre 2008 et 2016, principalement supportées par les classes populaires et moyennes, notamment les familles monoparentales.

Le candidat Macron avait promis une rupture avec la politique antérieure. Il n’en a rien été. Les deux premières mesures prises par le gouvernement ont consisté à alléger les impôts des plus riches pour un montant d’environ 4 milliards, et à modifier profondément les règles organisant les relations de travail, obéissant aux remèdes prescrits par l’OCDE depuis plus de vingt ans : réduire les protections du travail, détricoter le code du travail, ce qui a eu comme première conséquence de décourager ceux qui sont licenciés sans cause réelle et sérieuse d’aller devant les prud’hommes. Un plan de diminution des dépenses publiques a été préparé dans le plus grand secret. Le nouveau monde est encore pire que l’ancien… La colère des classes populaires et moyennes qui s’exprime aujourd’hui est le résultat de vingt ans de politiques néolibérales pendant lesquelles on a voulu nous faire croire aux marchés autorégulateurs et à la culpabilité de notre modèle social. Ce sont avec elles qu’il faut rompre.

Une autre voie est possible : une voie permettant à la fois de s’occuper du péril écologique, dont nous sommes désormais tous conscients, et de la question sociale en profondeur. Que faudrait-il faire ? Relancer au plus vite l’activité de manière sélective – et non pas la croissance qui mélange productions utiles et toxiques –, notamment en investissant massivement dans les mesures permettant d’engager notre pays dans la grande bifurcation nécessaire à la reconstruction de notre économie. Il nous faut investir au moins 20 milliards d’euros dans la rénovation thermique des bâtiments, les énergies renouvelables, l’agroécologie, ce qui nous permettra non seulement de réduire la dépendance de notre pays par rapport à l’extérieur mais devrait aussi être massivement créateur d’emplois. Le gouvernement avait annoncé un plan d’investissement de 57 milliards d’euros sur l’ensemble du quinquennat : non seulement le montant était insuffisant, mais sa mise en œuvre a été repoussée. Nicolas Hulot l’a dit : il aurait fallu accompagner socialement la hausse de la taxation des carburants mais il s’est heurté aux «contraintes budgétaires».Nous devons rompre avec cette orthodoxie : nous devons, au nom des générations futures, consentir pendant quelques années à un investissement massif dans l’avenir, qui devra être sorti du calcul du fameux solde qui ne doit pas dépasser 3 % du PIB. Nous ne proposons pas l’anarchie mais une politique raisonnable consistant à reconnaître que ce dont notre pays a besoin pour éviter la crise écologique ET sociale est une relance massive de l’investissement.

Il faut donc un véritable changement de cap et de politique économique et sociale. A court terme, un moratoire devrait être annoncé sur la taxation du carburant, et ce d’autant plus que les entreprises les plus émettrices de gaz à effet de serre sont, elles, faiblement taxées du fait des dysfonctionnements du marché carbone européen. Un large débat démocratique doit s’ouvrir au plus vite non seulement sur la fiscalité mais également sur les services publics et les mobilités. Profitons de cette grave crise pour engager résolument nos sociétés dans la reconversion écologique et sociale.

Dominique Méda, Éric Heyer et Pascal Lokiec viennent de publier Une autre voie est possible, Flammarion.