Économie : la fièvre du tungstène

La réouverture d'une mine ariégeoise de tungstène, matériau prisé par l'aéronautique et les télécoms, échauffe les esprits.

Reportage.DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE EN ARIÈGE, BEATRICE PARRINO

 

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Colère. La route départementale D3 conduisant à Couflens-Salau est truffée de slogans hostiles au rédemarrage de l’exploitation minière.

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Souvenirs. Philippe Fernandes (cigarette) et deux de ses collègues mineurs de fond, dans les années 1970.

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Identité. L’un des terrils du site de Salau.

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C'est donc ici le bout de la France : à Couflens-Salau, un tout petit village de 84 habitants. Nous sommes au cœur de l'Ariège, dans le Couserans, un vaste territoire montagneux, aux 18 vallées et 94 communes. L'Espagne n'est pas très loin, à 4 kilomètres à vol d'oiseau : pourtant, il est impossible de passer la frontière aisément, car la route se fracasse contre le pic de la Fourque, à 1 230 mètres d'altitude. Un temps, il a bien été question de creuser un tunnel dans les entrailles des Pyrénées, mais le projet a été remisé face à l'opposition des habitants… Avant d'atteindre ce bout de la France, nous faisons étape à Foix, chef-lieu de l'Ariège, où nous rencontrons la préfète du département, Chantal Mauchet. Elle pointe sa carte accrochée au mur : c'est très précisément à l'extrémité de la route départementale D3, à une heure de Foix et bien loin de l'A66, qui relie Toulouse à l'Andorre, que se trouve Couflens-Salau. « On n'y va pas par hasard », souligne la représentante de l'État. Elle y est venue une fois, l'an dernier. S'y rendre était une obligation, car, dans ce village enclavé, couve un dossier « majeur qui demande un examen attentif de tous les services ». Que se cache-t-il de si rare, de si précieux, à la fin de la D3 ?

Nous y voilà, et face à nous, une grande porte verte close. Nous aimerions la pousser, mais c'est interdit. Nous ne pouvons qu'imaginer ce qui y est dissimulé derrière. À savoir, une galerie de 24 kilomètres, vestiges d'une ancienne mine de tungstène, exploitée entre 1971 et le 24 décembre 1986, à 16 heures précisément. Elle pourrait être remise en service, d'ici une dizaine d'années. Du moins, c'est ce que voudrait une société australienne, Apollo Minerals, autorisée par le gouvernement à explorer les sous-sols du pic de la Fourque. D'après les archives minières de France, ils renfermeraient au moins 3 400 tonnes de tungstène, résultat de millions d'années d'activité géologique. Un petit trésor.

Métal rare. Dans chaque téléphone portable se trouve un gramme de tungstène et, chaque année, rien qu'en France, il se vend plus de 20 millions de smartphones… Ce métal - très résistant aux fortes chaleurs et peu substituable - est également prisé par les industriels de l'aéronautique, du secteur spatial, de la défense, de l'automobile, de la construction ferroviaire, et utilisé pour les outils de coupe employés sur les chantiers navals, pour l'éclairage, pour les turbines ou encore pour la fusion nucléaire. Jusqu'à présent, ils se fournissent surtout en Chine, qui produit plus de 84 % du tungstène consommé dans le monde. Mais ce pays impose des quotas, et cela parfois du jour au lendemain. Ce qui a conduit l'Union européenne à classer en 2017 le tungstène sur sa liste de métaux dits critiques. En France, également, l'imprévisibilité du marché a poussé Arnaud Montebourg puis Emmanuel Macron à Bercy à ressortir des tréfonds de la terre cette idée un peu folle de rouvrir des mines en France métropolitaine pour sécuriser une partie des approvisionnements en tungstène et autres métaux. Depuis 2015, trois permis d'exploration ont ainsi été délivrés. Celui de Couflens-Salau a été octroyé en mars 2017.

 

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Opiniâtre. Hugo Schumann, directeur opérationnel d’Apollo Minerals, la société australienne détentrice aujourd’hui du permis d’exploration, devant l’accès aux galeries de Salau, le 12 avril.

 

Mais, en vrai, il est bien compliqué d'amorcer ce projet ! Localement, les tensions entre les pro et les antimine sont aussi vives que la terre orange qui recouvre le site. Près de la porte verte, le visiteur peut constater les dégâts causés par un incendie volontaire survenu l'an dernier : des bâtiments ravagés et tagués. Depuis, le lieu, d'une superficie de 42 kilomètres carrés, est quadrillé par des caméras. Après les expulsions de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, les pouvoirs publics avaient craint l'implantation d'un nouveau squat géant avec le soutien des anciens du barrage de Sivens…

Rien de cela quand nous déambulons à proximité du gisement, ce jour neigeux d'avril : nous ne croisons qu'un petit nombre de personnes autorisées. Tout droit venu de Londres, Hugo Schumann, directeur opérationnel de la société Apollo Minerals, qui possède le permis d'exploration, après avoir racheté l'entreprise française initialement détentrice du sésame, nous attend sur le « carreau », où se trouvent les installations de surface de la mine, mais, surtout, ce trentenaire sud-africain attend la publication d'un arrêté préfectoral pour démarrer son exploration. Sans ce document il doit, comme nous, se contenter de rester à la porte de la mine. « J'espère pouvoir démarrer les premiers travaux de sécurisation cette année », confie-t-il.

Gypaètes barbus. Cette situation est le fruit de l'amour fou français pour les recours administratifs. Quelle imagination ! Une association a arraché à la justice l'interdiction faite à Apollo Minerals de survoler les lieux afin de protéger une espèce de vautours, dénommée gypaètes barbus ; la mairie, elle, a obtenu l'annulation d'un arrêté préfectoral encadrant les travaux de sécurisation de la mine pour vice de forme ; la minuscule commune avait également exhumé de ses cartons de vieilles décisions municipales interdisant la circulation sur les derniers kilomètres de la D3, ou encore empêchant de creuser des trous dans le sol… Les anti se paient également les services de l'avocat François Lafforgue, défenseur de l'agriculteur Paul François contre Monsanto, pour demander l'annulation du permis de recherches.

Henri Richl est l'inventif édile sans étiquette de Couflens-Salau : à 85 ans, maire depuis 2001 et probable candidat à sa succession en 2020, ce pied-noir à la fine moustache est farouchement opposé à l'ouverture de la mine. Il nous reçoit à l'étage de sa mairie. Installé sous la photo officielle d'Emmanuel Macron, s'agrippant à son calendrier daté de 2014, il dénonce des « mensonges d'État ». « Le gouvernement français, c'est le plus pourri au monde. Je le sais, j'ai vu comment se sont comportés François Mitterrand et de Gaulle en Algérie », avance-t-il pour expliquer sa défiance envers les institutions. Dans sa précédente vie professionnelle, Richl a été salarié de la mine de Salau. Il n'était pas « au fond »mais « au jour », comme on dit dans le jargon. Ancien chef d'atelier mécanique et entretien, il assure ne pas être « nostalgique » de cette époque-là, « car les saloperies de la mine ont empoisonné une vingtaine de personnes ». Il accuse l'amiante et s'appuie sur des travaux menés par un scientifique dans les années 1980.

« Salau, boulot, chimio ». Son premier adjoint, Jacques Renoud, soutenu par des militants écologistes et des élus de La France insoumise, anime l'association Stop mine Salau. Installé à Couflens-Salau pour la « tranquillité », il dit avoir « accumulé 1 000 pages de documentation sur les risques pour la santé et l'environnement ». « Salau, boulot, chimio » ; « la mine tue » sont les slogans qui s'affichent sur les petits ponts qui chevauchent la vallée. Pas de quoi perturber les défenseurs de la mine, qui réfutent les « preuves » avancées. « Il n'y a pas de reconnaissance officielle de décès liés à l'amiante par les services de l'État », tranche la préfète de l'Ariège, dont l'une des principales tâches dans ce dossier est d'« arrêter les rumeurs ».D'ailleurs, personne ne nie la présence d'amiante sur le site, mais personne ne sait vraiment où elle se trouve précisément - deux experts ont été mandatés pour la localiser.

« Les mineurs les plus antimines sont toujours en vie, glisse, avec malice, Gaétan Cazeaux, mécanicien au fond durant douze ans, désormais à la tête de son propre garage, dans une petite commune voisine, à Ercé. Certains de nos collègues venaient des Charbonnages de France. C'est possible qu'eux aient eu des problèmes de santé. À ma connaissance, ceux qui ont bossé exclusivement à Salau n'ont pas eu de souci. » Pendant les grandes années de la mine, jusqu'à 150 personnes ont travaillé à Couflens-Salau. C'est presque du jour au lendemain qu'elles ont appris par la Société des mines d'Anglade l'arrêt de l'activité, à cause de la chute du prix du tungstène indexé sur le dollar et de l'arrivée sur le marché d'un nouveau goinfre : la Chine qui vend à perte. Après vingt années passées au fond, Philippe Fernandes a quitté la galerie avec son casque, rapporté un vieux téléphone, et des morceaux de roche, qu'il nous tend. Ah ! si nous avions eu avec nous une lampe à UV, nous aurions pu voir ces petites taches bleues qui caractérisent la présence de tungstène. « S'ils embauchent, j'y retourne ! » nous lance le vif septuagénaire, qui connaît la mine sur le bout des doigts. Mais au fait, le « fond », ça fait peur ? Philippe Fernandez : « Pas du tout. Il n'y a pas de risque de grisou. Les galeries sont taillées dans du granit. La plus large mesure 5 sur 4 mètres, les autres au moins 2,5 sur 2,8 mètres. Il y a sept niveaux, entre 1 230 et 1 620 mètres. Quant à la température à l'intérieur des galeries, elle est de 10 degrés toute l'année. » Gaétan Cazeaux : « Le plus dur, c'était le bruit des chargeurs, des ventilateurs et des marteaux perforateurs, la poussière de l'embrayage, l'odeur du gazole. On devait porter notre casque et notre masque. Des personnes étaient payées pour nous rappeler à l'ordre si on ne le faisait pas. » 

Pour la réouverture 

  • 6818a1ab9624b406c0b3f39e6bd83fa3.jpg Motivé. Pour Philippe Fernandes, il n’y avait aucun « risque de grisou » sur le site.
  • 970123f1383c7619e3b561274dce5806.jpg Rassurant. Selon Gaétan Cazeaux, ex-mineur de fond aujourd’hui garagiste, « ceux qui ont bossé exclusivement à Salau n’ont pas eu de souci de santé. »

« S'ils embauchent, j'y retourne ! »

Philippe Fernandes, ancien mineur de fond à Salau

À Couflens-Salau, il y avait, avant la fermeture de la mine, un bistrot, une école, un bureau de poste, des logements sociaux occupés, une permanence médicale, etc. Aujourd'hui, les maisons aux volets clos, avec des panneaux « A vendre » se succèdent. Le village est certes bien entretenu, la petite église de Salau a même une porte électrique qui permet d'y pénétrer vingt-quatre heures sur vingt-quatre et d'y observer la statue de sainte Barbe, protectrice des mineurs, mais il n'y a guère d'activité économique. Dans le Couserans, le chômage atteint 11,4 % ; chez les jeunes, 31 % ; près de 20 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté. « Certains disent qu'on se fait des illusions en matière d'emploi. Mais le redémarrage de la mine pourrait permettre le maintien de services publics, de l'hôpital ou d'un établissement scolaire », avance Hélène Nirascou, professeure d'éducation sportive au collège de Seix, à quelques kilomètres de Couflens-Salau, et présidente de l'association Pour promouvoir l'exploitation responsable de la mine de Salau. Pour l'exploration, Apollo Minerals s'est engagé à investir 25 millions d'euros ainsi qu'à créer 23 emplois à temps plein et autant indirectement. Soit la moitié de la population de Couflens-Salau. « Je suis anticapitaliste, mais je connais la vie. Je sais qu'il faut travailler pour vivre. On doit exiger de bonnes conditions de travail et d'exploitation », précise Gilbert Gilles, un berger retraité, qui faisait pâturer ses brebis dans la vallée minière.

Colline verte. Aux détracteurs de son projet Apollo Minerals oppose un exemple de mine de tungstène responsable. L'australien a d'ailleurs concocté un voyage mi-février, à Mittersill, en Autriche, avec quelques élus locaux, pour leur montrer à quoi pourrait ressembler la mine rouverte de Couflens-Salau. Là-bas, les déchets issus de l'extraction ne sont pas placés à l'extérieur, de façon sauvage, comme cela avait été le cas du temps de l'exploitation du site de Salau : déposés les uns sur les autres, ils sont ensuite végétalisés ; à la fin, cela devrait ressembler à une petite colline verte. Les mineurs ? Ils sont assistés par diverses technologies et aidés par des bras robotisés. Quant aux véhicules employés dans les galeries, ils sont électriques. « Je suis consterné par les arguments de certains comités écologiques. Ils ne veulent pas de la mine ici ; en revanche, acheter des produits qui proviennent de gisements chinois avec des conditions de travail et de respect de l'environnement très en deçà de nos standards ne les dérangent pas », s'agace Jacques Soucasse, ex-chimiste à la mine de Couflens-Salau et conseiller d'Apollo Minerals.

Contre la réouverture 

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Inquiet. Le maire de Couflens-Salau, Henri Richl, pointe les dangers pour la santé et l’environnement.

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Militant. L’adjoint au maire, Jacques Renoud, anime l’association Stop mine Salau.

« Les saloperies de la mine ont empoisonné une vingtaine de personnes. »

Henri Richl, maire de Couflens-Salau et ancien salarié de la mine

L'enjeu pour l'australien, qui a pour premier actionnaire le fonds de gestion américain BlackRock, est de sonder rapidement les sols pour estimer les quantités de métaux disponibles. Il se murmure que de l'or en abondance pourrait également s'y cacher… In fine, Apollo Minerals pourrait donner une valeur potentielle aux sous-sols. Et lever de nouveaux fonds, pour passer à l'exploitation, avec l'accord de l'État. « Nous pourrions coter notre filiale française à la Bourse ou nous associer avec un industriel français », suppose Hugo Schumann, qui multiple les rendez-vous avec Airbus, Peugeot… Rien que pour les produits bruts et intermédiaires de tungstène, la balance courante française était déficitaire de 50 millions d'euros en 2018. Mais comment convaincre les industriels français de rompre les liens avec la Chine et ses prix cassés, établis de gré à gré ? On peut imaginer des contrats exclusifs d'approvisionnement entre l'exploitant et quelques entreprises consommatrices, comme le font déjà les Autrichiens et les Allemands. « Il faut bien comprendre que la valeur ajoutée, ce n'est pas le tungstène brut, mais le produit transformé. La mine de Salau avait fermé parce que les Chinois s'étaient mis à extraire du tungstène et à vendre à perte. Ils le referont si nécessaire, pour eux, ce n'est pas un problème, ils voient avant tout l'intérêt de leur pays. Grâce à l'exploitation de métaux aussi rares que le tungstène, ils ont pu développer des pans entiers d'économie en aval de la production minière. C'est une question de volonté politique », insiste Éric Gloaguen, géologue métallogéniste du Bureau de recherches géologiques et minières, un organisme public qui avait supervisé le site pendant sa période d'activité et qui détient, dans ses locaux orléanais, les 140 cartons d'archives de la mine de Salau.

Un deuxième trésor. Ces documents ont déjà révélé que les sous-sols de la vallée ont une teneur moyenne exceptionnelle de tungstène estimée à 1,5 %. Il est également de notoriété scientifique que des zones entières du pic de la Fourque n'ont jamais été exploitées, car, il y a quarante ans, leur teneur en tungstène avait été jugée trop faible par rapport aux coûts d'extraction. Les avancées technologiques et les usages ont rendu précieux ce qui ne l'était pas en 1986. Mais, dans les entrailles du pic de la Fourque, se cacherait un autre trésor : de mémoire de mineurs, une « descenderie », une petite route, avait été construite pour atteindre les 900 mètres du pic, soit 300 mètres au-dessous de l'entrée de la mine : ici se trouve un secteur baptisé le D-500, plus grand que le Stadium de Toulouse, qui serait riche, très riche en tungstène. Que de promesses, au bout de la France§

LYDIE LECARPENTIER/RÉA POUR « LE POINT » (X 8) Tous les liens google