lepoint.fr par Olivier Pérou

 

Agriculture, alimentation, déforestation... Que dit le rapport spécial du Giec?

C'est un nouveau rapport coup de poing que signent les experts du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec). Et il devrait lui aussi faire grincer les dents, à commencer par celle des géants de l'agriculture intensive. Ce document de 1 000 pages, rédigé par 107 experts issus de 52 pays et à partir de 7 000 publications scientifiques, touche à un thème quasi vital pour l'être humain : l'utilisation des terres et l'alimentation. Le rapport est consacré au « changement climatique, la désertification, la dégradation des sols, la gestion durable des terres, la sécurité alimentaire et les flux de gaz à effet de serre dans les écosystèmes terrestres ».

Le dérèglement climatique, démontrent les experts dans leur synthèse scientifique, a des conséquences jusque dans les sols de la planète. Alors que la population mondiale pourrait atteindre les 10 milliards d'individus en 2050 selon les dernières prévisions de l'ONU, une question hautement cruciale se pose : comment nourrir une population toujours plus importante sans impacter l'environnement  ?

Infertilité des sols

Pour se nourrir, se loger, mais aussi se vêtir, les humains exploitent aujourd'hui les trois quarts (72 %) de la surface terrestre dite « non glaciaire ». Un périmètre que le réchauffement climatique va bouleverser. La hausse de la fréquence et de l'intensité des phénomènes extrêmes comme les canicules, les vagues de chaleur, les pluies torrentielles et les inondations va impacter les ressources terrestres et la fertilité des sols exploités par l'humain. Concrètement, explique le Giec, les services écosystémiques des sols sont les premiers menacés : la production d'oxygène, le stockage naturel de dioxyde de carbone, l'épuration naturelle des eaux, la pollinisation naturelle des cultures, le développement des nutriments, etc.

Au Point, Jean-François Soussana, vice-président de l'Inra et auteur principal du chapitre 6 du rapport, explique : « Avec la montée du niveau des mers et océans, la salinisation des sols va accroître, y compris dans le sud de la France et la zone méditerranéenne. C'est un facteur accru d'infertilité des sols. La hausse des températures, le “stress” thermique, la variabilité des précipitations et l'amplitude des sécheresses vont épuiser la matière organique des sols et la séquestration de carbone sera de fait plus difficile. La respiration des sols sera plus importante et, de fait, les émissions de carbone par la végétation. »

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Et l'agronome de renchérir : « avec un réchauffement global avoisinant les 2 degrés, les risques pour la stabilité de la sécurité alimentaire deviennent très importants ». L'agriculture et l'industrie forestière produisent près du quart des émissions mondiales de gaz à effet de serre. La moitié des émissions de méthane, l'un des gaz à effet de serre les plus puissants, est issue de l'élevage de bovins et l'exploitation des rizières. Si l'agriculture intensive a permis de nourrir une population mondiale passée de 1,9 à 7,7 milliards d'individus entre 1900 et 2018, le Giec souligne son incidence sur l'érosion des sols et leur appauvrissement en matières organiques.

La consommation de viande en question

« Les sols sont sous une pression croissante des activités humaines qui contribue à des formes variés de dégradation et une diminution de la biodiversité », explique Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue et coprésidente du Giec. Le rapport ajoute que « la production d'huile végétale et de viande a plus que doublé depuis 1960, mais qu'aujourd'hui, 25 à 30 % de la production alimentaire mondiale est perdue ou jetée ».

Jean-François Soussana abonde : « la consommation de viande dans les pays de l'OCDE est supérieure aux recommandations nutritionnelles de l'OCDE, mais elle est largement inférieure dans les pays d'Afrique ». Une situation d'autant plus surprenante que la conjoncture alimentaire mondiale est contrastée pointe le Giec : « les changements des modes de consommation ont entraîné environ 2 milliards d'adultes en surpoids ou obèses et on estime à 821 millions le nombre de personnes encore sous-alimentées ».

Faut-il donc restreindre l'élevage  ? C'est l'une des grandes interpellations de ce nouveau rapport du Giec. « Il y a une possibilité de rééquilibrer les régimes alimentaires vers des régimes plus durables, c'est-à-dire assurant moins d'émission de gaz à effet de serre, répond Jean-François Soussana. Nous avons pu démontrer que certains systèmes pastoraux peuvent sérieusement réduire l'intensité des émissions de l'élevage. »

Planter des arbres

Durabilité. Voilà sans doute le mot d'ordre des 87 scientifiques au travers de ces 1 000 pages. Les experts soulignent que les terres devront être gérées de manière « plus durable » afin de libérer moins de carbone qu'elles ne le font actuellement. Comment  ? « En protégeant l'eau des sols, en utilisant plus de légumineux qui ont pour particularité de fixer l'azote dans le sol et sont réputés leur capacité de production de biomasse (matières organiques, NDLR) de très haute qualité, explique l'agronome de l'INRA. C'est aussi limiter la déforestation et le déploiement d'arbres sur les surfaces agricoles pour régénérer la biomasse. »

Le Giec liste d'autres mesures : l'arrêt des systèmes de drainage pour restaurer les tourbières, la réduction de la consommation de viande pour inverser les émissions de méthane, l'accroissement des régimes végétariens et végétaliens, la diminution du gaspillage alimentaire. « La consommation de régimes alimentaires sains et durables, tels que ceux basés sur les céréales secondaires, les légumineuses et les légumes, et les noix et les graines offrent des opportunités majeures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre », poursuit le rapport qui prône, comme un mantra qu'il assène tout au long des pages, un « grand changement » dans l'utilisation des terres agricoles.

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Autant de constats scientifiques et de préconisations à destination des décideurs mondiaux qui, eux, ne se réuniront qu'à la fin 2020 lors d'une conférence mondiale sur le climat où ils devront détailler la mise en place de leurs politiques d'émission « zéro carbone » au cours des prochaines décennies. « Vaste programme ! » disait de Gaulle.

Au fait, c'est quoi le Giec ?

Créée en 1988, la mission Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) est d'étudier les conséquences du réchauffement climatique sur les sociétés à court et moyen terme. Ce sont deux institutions de l'ONU – l'Organisation météorologique mondiale (OMM) et leProgramme des Nations unies pour l'environnement

(PNUE) – qui ont donné naissance au Giec. Pour mettre en perspective les activités humaines sur les changements climatiques, les chercheurs du Giec ne produisent pas de recherches à proprement parler mais ils réalisent un état des lieux de la littérature scientifique et fournissent aux responsables politiques une évaluation des répercussions, des risques et des solutions pour limiter les effets du réchauffement global. Plusieurs milliers de scientifiques, issus des 195 pays du monde, contribuent de manière volontaire et bénévole aux travaux. Pour chaque rapport commandé, les experts et les auteurs sont désignés par les gouvernements. Avant publication, le rapport doit être approuvé par les États et les experts chargés de la rédaction.

 


Plus: Marc Dufumier sur le Figaro

Réchauffement climatique: «Le pire reste à venir si l’on ne change pas nos habitudes»

INTERVIEW - Marc Dufumier est agronome et enseignant-chercheur français. Il a dirigé la chaire d’agriculture comparée et de développement agricole à AgroParisTech.

LE FIGARO.- Après le travail du Giec, qui pointe les risques pour la sécurité alimentaire du réchauffement climatique, pensez-vous que le pire est à venir?

«Les viandes blanches sont très consommatrices du soja qui nous vient d’Amérique du Sud et contribue à la déforestation de l’Amazonie», explique Marc Dufumier. - Crédits photo : Collection personnelle

Marc DUFUMIER. -Le pire reste en effet à venir à l’échelle planétaire si l’être humain ne fait rien pour changer ses méthodes de production agricole ainsi que son mode de consommation. Bien qu’alarmiste le rapport du Giec ne me paraît cependant pas être fataliste. Certes, il semble devoir montrer que les projections les plus pessimistes des scientifiques il y a trente ans se confirment aujourd’hui. Nous assistons à un réchauffement global des températures de l’ordre de 1,5 °C avec une intensité plus forte des accidents climatiques extrêmes et une fréquence plus élevée au cours d’une même année de ces événements: sécheresse, canicule, inondations, grêle, tempêtes…

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Quelles sont les conséquences dans le paysage agricole?

Les agriculteurs vont devoir s’adapter. Par exemple, il est statistiquement avéré en France que, depuis les 30 dernières années, les vendanges ont lieu en moyenne 10 jours plus tôt. Ce changement est maîtrisable pour le viticulteur, il avance son calendrier pour récolter son raisin. En revanche, le réchauffement climatique a entraîné des modifications plus profondes en termes de biodiversité. Certains oiseaux prédateurs d’insectes migrent désormais 250 kilomètres plus au nord en France, alors que les papillons vont beaucoup moins loin. Ils continuent à pondre des larves, dont certaines endommagent fortement les cultures. Sans parler des conséquences sanitaires pour l’homme comme dans le cas des chenilles processionnaires.

«Que ce soit en France ou ailleurs, on doit aller vers des systèmes de production agricole plus résilients qui, selon le vieil adage, ne mettent pas tous les œufs dans le même panier»

Que doivent faire les agriculteurs?

Que ce soit dans l’Hexagone ou partout ailleurs, on doit aller vers des systèmes de production agricole plus résilients qui, selon le vieil adage, ne mettent pas tous les œufs dans le même panier. Dans les pays en voie de développement, il faut arrêter de cultiver sur une terre nue mais y implanter aussi des arbres fertilisants pour enrichir leur taux d’humus et les protéger de l’érosion. En Afrique, on préconise de faire pousser du mil et du sorgho à l’abri des feuilles d’acacias de l’espèce des Faidherbia albida. Une technique que l’on appelle l’agroforesterie.

Et en France, l’agroforesterie est-elle aussi en train de se développer?

Sous nos latitudes, les paysans doivent replanter des haies en les considérant comme des alliées pour leur système productif. Au niveau du sol par exemple, les carabes, qui sont des insectes, s’attaquent aux limaces. Les hautes tiges des arbustes servent de refuges aux oiseaux qui se nourrissent des insectes ravageurs des cultures. Les buissons sont en outre des refuges aussi pour les coccinelles dévoreuses de pucerons, sans oublier les fleurs des haies, véritables garde-manger pour les butineuses. C’est tout un équilibre que l’on a cassé avec la révolution verte agrochimique.

Les paysans doivent-ils laisser la charrue sous le hangar?

Les agriculteurs doivent aussi changer leur façon de travailler la terre. Au lieu de relâcher dans l’atmosphère le carbone de l’humus des sols en les labourant trop intensément, autant faire un semis direct pour laisser les vers de terre les aérer avec leurs galeries. Par ailleurs, plutôt que d’acheter des engrais azotés issus du pétrole importé, ils peuvent prendre du fumier de l’exploitation. Il maintient plus de vie organique dans les sols que des lisiers trop riches en azote et phosphore. Ces derniers ruissellent très facilement et fertilisent les algues vertes sur les plages en Bretagne.

«Il faut manger moins de viande rouge au profit de légumineuses comme les lentilles ou les pois qui captent en plus l’azote de l’air»

Doit-on changer également notre mode alimentaire?

Les ruminants tels les bovins émettent du méthane en digérant. Ce n’est pas la première cause d’émission de gaz à effet de serre dans le milieu agricole en France, mais de loin la première en Argentine ou au Brésil. Il faut donc manger moins de viande rouge au profit de légumineuses comme les lentilles ou les pois qui captent en plus l’azote de l’air.

Dans l’Hexagone, ce sont les engrais azotés que l’on épand par exemple sur les cultures de céréales qui sont la première cause de gaz à effet de serre. Ils émettent en effet des protoxydes azotés (N2O) très réchauffants. Aussi pour réduire leur utilisation pour ces cultures, autant semer des légumineuses qui fertilisent nos sols par la voie biologique. Quant aux viandes blanches, porc et volaille, elles sont aussi très consommatrices de soja qui nous vient d’Amérique du Sud et contribue à la déforestation de l’Amazonie et au réchauffement climatique. Autant aussi diminuer leur consommation.

Pourra-t-on nourrir le monde d’ici à 2050?

Le Giec table sur une population mondiale de 9,8 milliards d’hommes d’ici à 2050, ce qui me paraît un peu élevé. Si l’agriculture devient plus résiliente et plus respectueuse des grands équilibres agroécologiques, elle pourra nourrir le monde.


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