source: mediapart.fr Hélène Constanty

 

A Mandelieu, un promoteur, vendeur d’armes, en affaire avec la famille du maire

 

Qui est le vrai maître de Mandelieu-la-Napoule ? Son maire Sébastien Leroy ou le richissime marchand d’armes Iskandar Safa, propriétaire d’un domaine de 1 300 hectares (Barbossi) sur les contreforts du massif de l’Esterel ?

Sébastien Leroy, un avocat d’affaires de 38 ans, membre du parti Les Républicains, a discrètement succédé à son oncle à la tête de cette petite commune de 23000 habitants, lorsque Henri Leroy, maire pendant 22 ans, est devenu sénateur en novembre 2017.

Alors que le long règne de la famille Leroy se prolonge à Mandelieu-la-Napoule, Mediapart et « Complément d’enquête » (lire la Boîte noire) ont mis la main sur un document pour le moins troublant, qui pointe la grande proximité entre la famille Leroy et Iskandar Safa.

Le 24 octobre 2014, la société anonyme L2RD a été créée à Biot-Sophia-Antipolis, avec pour objet la prise de participation dans des sociétés, sous le nom commercial Drakarys.

 

 

Son PDG est le docteur Alain Leroy, médecin à Cannes et père de Sébastien Leroy. Ce dernier a fait son entrée à la mairie sept mois plus tôt, aux municipales de mars 2014, en tant qu’élu sur la liste de son oncle, qui l’a immédiatement nommé premier adjoint.

L2RD, qui n’a publié aucun compte, est domiciliée à Biot-Sophia-Antipolis, à la même adresse que le cabinet d’avocats Legipolis, dont Sébastien Leroy est cofondateur. Son associé, Xavier Le Cerf, est l’un des quatre administrateurs de la société, aux côtés de Nagib Chbeir, Éric Giardini et Maroun Haddad, trois proches d’Iskandar Safa. Les deux principaux actionnaires de la société sont Iskandar Safa, par le biais de sa société libanaise Logistics International, et Danièle Delforge, la mère de Sébastien Leroy.

Si ce mélange des genres interroge, c’est qu’Iskandar Safa n’est pas un citoyen ordinaire. Ce Franco-Libanais de 66 ans, issu d’une famille chrétienne fortunée du Liban, a combattu dans les milices chrétiennes lors de la sanglante guerre civile qui a déchiré son pays en 1975, avant de devenir un puissant intermédiaire dans le commerce des armes, tissant au fil des ans un réseau d’influence étendu, à la fois en France et au Moyen-Orient.

Son principal fait d’armes : la libération de trois otages français détenus au Liban, le 5 mai 1988. C’est lui qui a négocié, sur place, cette délicate opération conduite par les services secrets français, sous la direction de Charles Pasqua, ministre de l’intérieur, et de son bras droit Jean-Charles Marchiani. La libération des otages, opportunément réalisée entre les deux tours de l’élection présidentielle, n’a pas permis à Jacques Chirac de battre François Mitterrand, mais Iskandar Safa y a gagné ses galons d’« ami de la France », qui lui ont permis de s’imposer comme intermédiaire incontournable dans le commerce des armes.

Il a amassé une fortune considérable, estimée à 520 millions d’euros par le magazine Arabian Business, qui le classe au 50e rang des grandes fortunes du monde arabe. En France, il fait l’acquisition en 1992 des Constructions mécaniques de Normandie (CMN) à Cherbourg, spécialisées dans les navires militaires. Il possède aussi plusieurs chantiers navals en Grèce et à Abou Dhabi.

 

Un projet immobilier soutenu publiquement par Henri Leroy

Iskandar Safa ne se passionne pas que pour les ventes d’armes. En 2015, sa holding Privinvest a acheté l’hebdomadaire Valeurs actuelles, en association avec les journalistes Étienne Mougeotte et Charles Villeneuve. Aujourd’hui âgé de 76 ans, ce dernier, un ancien de TF1, de son vrai nom Charles Leroy, n’est autre que le frère d’Henri Leroy, l’ancien maire de Mandelieu. Les deux hommes ont noué des liens amicaux pendant la guerre civile au Liban, où Charles Villeneuve, né à Beyrouth, était jeune reporter.

À Mandelieu-la-Napoule, Iskandar Safa se démène depuis dix ans afin de réaliser un ambitieux projet immobilier dans son

 domaine de Barbossi

, pour lequel il a absolument besoin d’être soutenu par la mairie. Car cette immense propriété de 1300 hectares est pour l’essentiel inconstructible, protégée par la loi littoral en tant que site boisé classé et espace remarquable. Elle abrite aujourd’hui un golf de 18 trous, un centre équestre de luxe ainsi que la villa du maître des lieux.

 

 

 

Mais Iskandar Safa n’a pas l’intention d’en rester là et de laisser vierges les collines couvertes de mimosas. Il projette de construire, sur une zone de 30 hectares au sud du domaine, un vaste complexe immobilier avec des immeubles de standing, des villas à 10 millions d’euros pièce et un hôtel haut de gamme. Un investissement estimé à 230 millions d’euros. Un projet immobilier soutenu publiquement par Henri Leroy.

Pour s’attirer les bonnes grâces du maire et de la population, Iskandar Safa n’a pas lésiné. Il a notamment fait don d’un million d’euros pour l’édification d’une église, inaugurée en 2011 sous le nom de Notre-Dame-du-Liban.

Une étape déterminante a été franchie le 24 avril 2014, un mois à peine après la réélection d’Henri Leroy et l’accession de son neveu au poste de premier adjoint. Le conseil municipal a voté la création d’un espace pare-feu dans le secteur concerné par le projet immobilier, officiellement destiné à améliorer la lutte contre les incendies de forêt.

Ce vote a suscité la colère de l’élu d’opposition Jean-Valéry Desens (LR) qui s’est écrié : « Tout ceci n’est qu’une manœuvre pour déclasser des terrains et les rendre constructibles ! » Deux policiers municipaux ont été appelés à la rescousse pour évacuer de force l’élu de la salle du conseil.

La création de ce pare-feu, en effet, ouvre la voie à une révision du plan local d’urbanisme de Mandelieu, qui pourrait permettre à Iskandar Safa de réaliser enfin son projet immobilier.

 

 

Site d'Iskander Safa.

 

Faut-il voir un lien entre le vote de la délibération et la création de la société L2RD, six mois plus tard ? La présence du père et de la mère du maire dans cette société n’est-elle pas porteuse de conflit d’intérêts ?

Ces craintes, Sébastien Leroy les qualifie de

« fantasmes d’esprits chagrins »

, dans un courriel en réponse aux questions de Mediapart. Selon lui, L2RD a pour seule vocation de

« soutenir une société innovante française dans le domaine médical (…). Le docteur Leroy, médecin de monsieur Safa, a convaincu ce dernier en 2013 d’aider la société Respinnovation alors en grandes difficultés financières »

 

L2RD serait entrée au capital de Respinnovation à la fin de 2014. Dans un mail envoyé par son avocate Jacqueline Laffont, Iskandar Safa apporte la même explication à la création de L2RD, précisant que « cet investissement réalisé en totale conformité avec la loi et en toute transparence dans le but d’apporter un soutien à une start-up innovante dans le domaine de l’aide aux personnes atteintes de mucoviscidose n’est en rien constitutif à l’égard de Monsieur Iskandar Safa d’une situation de conflit d’intérêts ».

L’association de lutte contre la corruption Anticor, très active dans les Alpes-Maritimes, surveille en tout cas cette affaire comme le lait sur le feu. « Nous y voyons clairement un conflit d’intérêts. Cela pourrait déboucher sur une prise illégale d’intérêts si le maire venait à voter des décisions favorables au propriétaire du domaine de Barbossi, voire sur un trafic d’influence s’il s’avérait que la création de la société était une contrepartie d’une décision prise par le maire », estime son président Jean-Christophe Picard.