Source: lemonde.fr

 

Zaki Laïdi : « La première recomposition du système politique depuis 1958 »

 


« Cette recomposition est, comme toutes les grandes ruptures, le produit de tendances de fond. La première résulte de la montée du Front national (…). La seconde trouve son origine dans le double processus d’affaissement électoral de la gauche et de fracturation idéologique sans précédent du PS » (Emmanuel Macron, le 10 avril).

TRIBUNE. Si Emmanuel Macron est élu le 7 mai président de la République et s’il parvient à transformer l’essai en se dotant d’une majorité parlementaire le 18 juin, il aura alors jeté les bases de la première recomposition du système politique français depuis 1958. En 2017, comme en 1958, trois dynamiques se conjuguent : l’absence de consensus pour régler les problèmes pressants du pays (comme l’Algérie en 1958) ; le discrédit de la classe politique dans son ensemble ; et la profonde volonté de renouvellement des élites et des pratiques.

La recomposition en cours ne parviendra à son terme que lorsque LR et le PS auront éclaté

Une recomposition intervient quand les principaux partis de l’alternance se trouvent exclus du jeu au point de devoir se refaire ou se défaire pour survivre. A la différence de la simple alternance, la recomposition entraîne une fracture ou un effondrement des partis dominants. En l’occurrence, la recomposition en cours ne parviendra à son terme que lorsque Les Républicains (LR) et le Parti socialiste (PS) auront éclaté. Tel est au demeurant l’objectif stratégique d’Emmanuel Macron.

La recomposition qui s’annonce en France revêtira probablement un caractère tellurique. Si elle se confirmait, elle interviendrait à l’intérieur d’un système majoritaire à deux tours, jugé à tort imperméable à toute idée de recomposition. Une preuve supplémentaire de la souplesse de la Ve République, capable de s’adapter à toutes les configurations dès lors que celles-ci expriment une forte volonté populaire.

Fracturation idéologique du PS

Cette recomposition est, comme toutes les grandes ruptures, le produit de tendances de fond. La première résulte de la montée du Front national (FN). Le signe le plus alarmant fut donné par les élections européennes de 2014 et, surtout, par les élections départementales de la même année, où, pour la première fois depuis 1962, les duels gauche/droite sont devenus minoritaires.

Cependant, faute de pouvoir endiguer le FN, les deux grands partis ont cru pouvoir s’accommoder de ce tripartisme, tant ils se croyaient protégés par un mode de scrutin défavorable au FN. Or, si les élections régionales de 2015 ont confirmé l’existence d’un véritable plafond de verre pour le FN, elles ont mis en évidence le coût prohibitif de cette exclusion, singulièrement pour le PS. Germa alors l’idée de recomposition sans que l’on parvienne à voir sur quelle base elle pourrait s’effectuer.

En poussant Manuel Valls à avancer sur la voie des réformes sans jamais sérieusement menacer les frondeurs, François Hollande a rendu l’éclatement du PS irrémédiable

La seconde tendance lourde de la recomposition trouve son origine dans le double processus d’affaissement électoral de la gauche et de fracturation idéologique sans précédent du PS. Car contrairement à ce que l’on dit, le problème de la gauche ne découle pas seulement de l’opposition entre gauche réaliste et gauche plus radicale, mais de l’exacerbation de ce clivage au cœur même du PS.

Or, sous le quinquennat de François Hollande, cet antagonisme n’a eu de cesse de se creuser, transformant la gauche en une fiction politique puisque divisée sur la quasi-totalité des sujets. En poussant Manuel Valls à avancer sur la voie des réformes sans jamais sérieusement menacer les frondeurs ni clarifier ses positions, François Hollande a rendu l’éclatement politique du PS irrémédiable.

Depuis son retrait, la décomposition de cette même gauche s’est amplifiée sous l’effet de deux facteurs complémentaires. Le premier est bien évidemment lié au naufrage de Benoît Hamon, qui, s’il venait à se trouver relégué à la cinquième place, connaîtrait le destin initialement prédit à François Hollande dans l’hypothèse où il se serait présenté. Une preuve que par-delà la ligne choisie, c’est l’utilité politique du PS qui est désormais posée.

Le second élément, qui découle du premier, tient à la montée en puissance de Jean-Luc Mélenchon, confirmant de manière éclatante qu’il ne suffit pas d’avoir un candidat « bien à gauche » pour enrayer la spirale du déclin. Mais, au-delà, il y a un élément tout à fait inédit : face aux appels désespérés de Benoît Hamon à réunir la gauche, Jean-Luc Mélenchon a opposé un refus dédaigneux et narquois sur le mode : unir la gauche ? Mais à quoi bon ?

C’est une rupture politique dont on ne mesure pas l’importance. Car pour la première fois depuis 1920, le combat pour l’appropriation de l’idée même de gauche cesse de devenir un enjeu ! On comprend dans ces conditions que les signaux de détresse envoyés par Benoît Hamon à son électorat pour le mettre en garde contre Macron, « qui ne serait pas de gauche », se perdent dans le fracas de sa chute.

Une cohabitation est improbable

Pourtant, si la décomposition des partis de gouvernement paraît engagée, le succès de la recomposition passe par la mise en place d’une future majorité présidentielle. Trois éléments forts plaident en sa faveur. Le premier tient au fait que la majorité des Français voudra donner au nouveau chef de l’Etat une majorité politique nécessaire à la conduite de la politique sur laquelle il aura été élu. Le deuxième résulte du fait que plus de 200 sortants ne se représentent pas, limitant ainsi les primes à la notoriété locale. Le troisième découle de ce puissant mouvement de « dégagisme » qui s’est emparé du pays.

Au demeurant, l’hypothèse d’une cohabitation avec la droite paraît bien improbable. Car quand bien même se trouverait-elle animée d’une volonté de revanche en cas de défaite de François Fillon, elle souffrira de l’absence de véritable chef pour la mener à la bataille et de la nécessité, pour elle, de conquérir près de 100 sièges supplémentaires pour pouvoir espérer avoir la majorité. Or face au FN et à En marche !, ce sera une gageure.

Quant à l’hypothèse inverse, qui voudrait que la nouvelle majorité présidentielle ait besoin de l’appoint du PS, elle paraît absurde, parce que ce parti se trouve dans une phase de décomposition qui anéantit son pouvoir de négociation. On voit mal l’intérêt d’Emmanuel Macron à entrer dans ce jeu, sauf à procéder lui-même à un tri personnel et fort sélectif. Il est donc probable que la trentaine de députés socialistes les plus compatibles avec Emmanuel Macron rejoindra la majorité présidentielle avant les élections, engageant par là même le pronostic vital du PS.

Deux options pour Macron

Reste que même dans l’hypothèse de l’émergence d’une nouvelle majorité, deux options s’offrent à Macron. Il peut miser sur un effet de souffle présidentiel, faisant d’En marche ! le parti unique de la majorité. Mais pour envisageable qu’elle soit, cette hypothèse n’est pas forcément souhaitable pour pérenniser la dynamique de recomposition. En effet, si l’on veut inscrire la recomposition dans la durée et non la réduire à une forme de guerre éclair, Emmanuel Macron aurait avantage à maîtriser sa victoire en anticipant les difficultés inévitables qui apparaîtront dans la gestion de l’action gouvernementale. Des difficultés qui l’obligeront à rechercher les appuis les plus larges.

Par ailleurs, et au-delà de cette nécessité, se pose la question de la philosophie même qui sous-tend la recomposition. Car de deux choses l’une. Soit la recomposition est pensée comme un processus de redéfinition des règles du jeu, notamment par la recherche du compromis et l’émergence d’une nouvelle culture politique rompant avec les stratégies de dévitalisation et de caporalisation de l’action parlementaire – c’est un peu la philosophie qui sous-tend la démarche politique de François Bayrou. Soit elle ne serait qu’un nouvel avatar de l’exercice vertical du pouvoir induit par l’esprit perverti des institutions de la Ve République.

Il n’est pas interdit de réfléchir à la mise en place d’un véritable contrat de législature

Certes, on partagera l’intérêt d’Emmanuel Macron à refuser toute négociation d’appareil qui discréditerait le processus de renouvellement aux yeux de l’opinion. Mais il n’est pas interdit de réfléchir à la mise en place d’un véritable contrat de législature, auquel seraient associés, en dehors d’En marche !, les élus du MoDem, qui devraient disposer de leur propre autonomie, mais aussi des apparentés issus de la gauche ou de la droite pour qui l’adhésion immédiate à En marche ! est localement difficile et nullement indispensable à court terme.

D’autant que dans un scrutin où la barre de la qualification au second tour demeure très élevée, la dispersion peut profiter à la droite et au FN. N’oublions pas : de Gaulle veilla, en 1958, à ménager ses alliés potentiels en se gardant d’investir des députés UNR dans près de 140 circonscriptions.

Depuis 1789, la culture politique française est traversée par un imaginaire de la rupture, privilégiant beaucoup plus la discontinuité dans les postures que les changements dans les pratiques politiques. Gageons que la recomposition attendue par le pays favorise la modification des secondes plutôt que des premières.

 

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