De la balance des paiements: Exportations et importations

Source: Alternatives économiques avril 2017  Martin Anota

Martin Anota est professeur de Science économique au lycée René Descartes de Champs sur Marne. Il anime deux blogs autour de la macroéconomie. IL est contributeur de la revue Alternatives économiques.

Les déficits extérieurs sont parfois utiles, même s'ils risquent de s'avérer dangereux à la longue. Quant aux excédents extérieurs, ils ne sont pas toujours signe de bonne santé. En tout état de cause, tous les pays du monde ne peuvent pas être excédentaires en même temps...


Comment naissent les déficits ou les excédents courants ?


La balance des transactions courantes d'un pays est un document statistique où sont enregistrés les échanges en biens et en services et les flux de revenus que ce pays réalise avec le reste du monde. Les exportations sont enregistrées en crédit et les importations en débit. Une balance courante excédentaire signifie qu'une économie produit plus qu'elle ne consomme. De ce fait, elle dispose de capitaux excédentaires qu'elle exporte et accumule des créances vis-à-vis du reste du monde. En revanche, si la balance courante est déficitaire, l'économie a besoin d'importer des capitaux pour financer sa consommation et ses investissements, et s'endette vis-à-vis du reste du monde.


Théoriquement, si les taux de change étaient pleinement flexibles, les  balances courantes de chaque pays devraient tendre vers l'équilibre.

 

En effet, dans un pays en situation d'excédent commercial (exemple l'Allemagne), le taux de change de sa monnaie tend à s'apprécier, car les importateurs qui achètent ses produits et services  cherchent à se procurer davantage de monnaie pour régler leurs importations en provenance de ce pays. Cette hausse du taux de change entraîne pour le pays excédentaire une hausse du prix de ses exportations et une baisse du prix de ses importations. Les importations du pays excédentaire augmentent, ses exportations diminuent et ainsi son excédent courant diminue.

 

Réciproquement, si le pays a une balance déficitaire (comme les Etats-Unis), l'achat de devises étrangères pour payer les importations conduit à une hausse des devises étrangères, donc à une baisse de la devise du pays déficitaire, qui donc se déprécie. Il en résulte que ses importations deviennent plus chères et que ses exporations (les importations des pays tiers)   deviennent moins chères   ce qui réduit le déficit.


Mais dans la réalité, déficits et excédents courants tendent souvent à persister.

 

D'abord, parce que les taux de change ne flottent pas librement, ce  qui enraye les mécanismes correcteurs de la théorie. Par exemple, depuis le début des années 2000, la Chine réalise d'amples excédents avec les Etats-Unis qui, eux, enregistrent de larges déficits. Les autorités américaines expliquent ces déséquilibres en accusant régulièrement la Chine de manipuler son taux de change pour maintenir sa devise sous-évaluée : un yuan faible favorise  les exportations de produits chinois aux Etats-Unis et défavorise les exportations des Etats-Unis vers la Chine,  en rendant les chinois plus compétitifs.


Ensuite, dans le cadre d'une union monétaire comme la zone euro, l'ajustement des balances courantes se trouve structurellement compliqué du fait même que les pays partagent la même monnaie. Ainsi, entre le début des années 2000 et la crise financière mondiale de 2008, l'euro s'est apprécié, alors que plusieurs pays membres comme l'Espagne, la Grèce ou le Portugal avaient des déficits extérieurs toujours plus massifs. Cette appréciation a même aggravé leur déficit en dégradant la compétitivité de leurs produits. En revanche, l'Allemagne et les Pays-Bas généraient des excédents toujours plus amples, ce qui contribuait à entretenir l'appréciation de la monnaie unique. Si ces deux pays avaient gardé leur propre devise, il est probable que celles-ci se seraient davantage appréciées que ne l'a fait l'euro; et si les pays périphériques avaient conservé les leurs, ces dernières se seraient dépréciées. Mais avec la monnaie commune, les déséquilibres de balances courantes se sont accumulés au sein de la zone euro.


Un déficit courant n'est pas forcément nocif


Un pays peut manquer de capitaux pour financer sa croissance, ce qui l'enferme dans une trappe à sousdéveloppement (*) : les entreprises ne peuvent investir et ainsi se constituer des capacités de production. Or, si la production n'augmente pas, le revenu national stagne, ce qui entretient le manque de capitaux. Le fait que l'épargne domestique ne suffise pas à financer l'investissement justifie alors un déficit courant : dans un tel contexte le fait de consommer et d'investir plus qu'on ne produit est normal et l'importation de capitaux alimente la croissance en finançant des projets qui n'auraient pas pu voir le jour autrement. De plus, les importations peuvent elles-mêmes alimenter la croissance: pour gagner en compétitivité et exporter davantage, les entreprises peuvent utiliser des biens intermédiaires (**) ou des biens d'équipement de meilleure qualité ou meilleur marché que ceux proposés par les firmes étrangères. Dans ces deux cas, les déficits extérieurs peuvent préparer des excédents futurs.
(*) Trappe à sous-développement : tendance des pays pauvres à rester pauvres du fait même de leur pauvreté. L'insuffisance de la demande domestique en est la principale cause : si les revenus sont faibles, les ménages consomment peu et leur épargne est faible, donc
les entreprises vendent peu, si bien qu'elles ne peuvent ni investir ni accroître les revenus qu'elles versent.
(**) Biens intermédiaires : biens qui se retrouvent incorporés dans d'autres biens ou qui sont détruits au cours de la production
de ces derniers: énergie, matières premières, composants...


C'est pour cela que certains, comme les économistes Olivier Blanchard et Francesco Giavazzi (voir « En savoir plus ») ne voyaient pas d'un mauvais oeil les déficits se creuser dans la périphérie de la zone euro : l'afflux de capitaux en Espagne, en Grèce, en Irlande et au Portugal pouvait contribuer à accélérer leur rattrapage vis-à-vis des pays membres les plus avancés. Si, en outre, le déficit s'explique par une forte demande domestique, il a pour effet de stimuler l'activité des partenaires à l'échange en augmentant leurs exportations (*).
(*) l'afflux de capitaux en Grèce, en Espagne, en Irlande et au Portugal depuis les pays excédentaires de la zone euro, ont créé les bulles immobilières qui ont emporté ces pays dans la tourmente... c'est donc le bon choix des moteurs de développement qui est en cause.


Pour autant, une économie qui s'endette vis-à-vis du reste du monde doit bien finir par rembourser ses engagements. Cette soutenabilité des déficits est mesurée par ce qu'on appelle la position extérieure nette d'un pays (*) : c'est la différence entre l'ensemble des créances que les résidents possèdent vis-à-vis du reste du monde et l'ensemble des dettes qu'ils ont contractées vis-à-vis de cc dernier. Un déficit courant risque d'être insoutenable si la dette extérieure nette augmente durablement plus vite que le produit intérieur brut (PIB). Si cette dette devient trop importante, le pays risque d'avoir à emprunter non seulement - pour parvenir à rembourser le capital, mais aussi pour verser les intérêts, auquel cas son endettement extérieur suivra une trajectoire explosive par un effet de boule de neige.
(*) Position extérieure nette : valeur du total des créances des acteurs économiques d'un pays sur le reste du monde moins celle de leurs dettes à l'égard du reste du monde.


Pour qu'un déficit courant soit soutenable, les investissements financés par l'épargne étrangère doivent engendrer une hausse suffisante de la production pour couvrir le coût de ce financement. Or, ce n'est pas toujours le cas. Les capitaux étrangers peuvent aussi nourrir des bulles spéculatives (*), ce qui accroît le risque d'une crise financière et ainsi d'une récession. Cela a été le cas avant 2008, lorsque de larges montants de capitaux ont afflué dans la périphérie de la zone euro et y ont alimenté la spéculation immobilière, notamment en Espagne ou en Irlande. Le boom de la demande domestique qui en a résulté a non seulement accru les importations, mais aussi accéléré l'inflation, ce qui a stimulé la hausse des salaires. Le boom de l'investissement et de la production dans l'immobilier ainsi que la hausse rapide des prix et des salaires ont contribué à freiner les exportations en réduisant la compétitivité des produits domestiques. L'essor des importations et la compression des exportations ont alors entretenu en retour le déficit extérieur et donc les entrées de capitaux étrangers.
(*) Bulles spéculatives : phénomène d'emballement, puis de chute des prix d'actifs (actions, immobilier, etc.). Plus le prix d'un actif augmente, plus nombreux sont ceux qui anticipent une poursuite de la hausse et qui l'achètent en vue de réaliser une plus-value. Or, ces achats spéculatifs alimentent en retour la hausse du prix de cet actif, faisant ainsi chuter sa rentabilité. Lorsque les agents prennent conscience que les prix sont devenus excessifs, ils vendent en catastrophe mais comme tous le font en même temps, tes prix chutent brutalement.


Or, rien n'assure que le reste du monde accepte de financer continuellement le déficit extérieur d'un pays. Sa dette extérieure peut devenir insoutenable du seul fait que les créanciers la considèrent (à tort ou à raison) comme telle. Le risque est alors celui d'un arrêt brusque (sudden stop) dans les entrées de capitaux : les résidents perdent accès au financement étranger, si bien que le crédit, la production et la demande s'effondrent. Le déficit extérieur se réduit alors soudainement avec la chute des importations, mais cet ajustement se fait au prix d'une violente récession et d'une explosion du chômage. Comme en outre le gouvernement risque lui aussi de perdre l'accès au financement extérieur pour sa dette publique, alors même que celle-ci gonfle avec la récession, il est alors souvent contraint d'embrasser l'austérité, ce qui déprime davantage encore l'activité.


C'est une situation de ce type que la périphérie de la zone euro a connue dans le sillage de la crise mondiale. En effet, contrairement à ce que beaucoup croient, la crise de la zone euro n'a pas été causée initialement par une crise de la dette publique mais par une crise de la dette extérieure, essentiellement privée, des pays périphériques.


Un excédent courant n'est pas toujours une bonne chose


L'excédent extérieur a bien évidemment des vertus. Un pays excédentaire réduit ainsi ses engagements vis-à-vis des pays étrangers ; en accumulant des créances sur le reste du monde, il accroît les revenus qu'il tire de ce dernier. Pour les pays vieillissants, c'est un moyen de faire face à ce défi. De plus, pour que les pays les moins avancés puissent importer les capitaux nécessaires au décollage de leur croissance, il faut que d'autres pays en exportent, si bien que l'apparition d'excédents peut contribuerà la convergence des niveaux de vie. Toutefois, un excédent courant dissimule aussi souvent un déséquilibre interne. Les excédents extérieurs de l'Allemagne dépassent les 6 % de son PIB chaque année depuis 2006. Beaucoup justifient ces excédents par la compétitivité des produits allemands. Or, la compétitivité explique certes le volume des exportations, mais pas l'écart entre celui des exportations et des importations. Celui-ci est dû au fait que le pays produit plus qu'il ne consomme. Mais cet écart s'explique-t-il uniquement par une forte demande extérieure ou résulte-t-il aussi, voire surtout, d'une demande domestique insuffisante ?


En économie fermée, un tel excès d'épargne se traduirait par une pression déflationniste et une montée du chômage. En générant un excédent, le pays exporte en fait son excès d'épargne, mais pour y parvenir, il faut bien qu'un déficit d'un même montant se creuse ailleurs dans le monde. Le reste du monde doit alors avoir une demande suffisamment forte pour absorber l'épargne du pays excédentaire, sous peine de connaître lui aussi des tensions déflationnistes et une montée du chômage.


En Allemagne, ce sont notamment les réformes du marché du travail dites « Hartz » (allégement de cotisations sociales sur les emplois peu rémunérés, limitation de la durée d'indemnisation du chômage...) adoptées au début des années 2000 qui ont contribué à l'apparition d'un excédent courant. Parce qu'elles ont contenu les hausses salariales, ces réformes ont certes accru la compétitivité des produits allemands, mais elles ont aussi comprimé la demande intérieure. C'est alors précisément la périphérie de la zone euro qui a absorbé l'excès d'épargne allemand au début des années 2000. Mais en basculant dans la crise, les pays périphériques ont perdu cette capacité d'absorption et accessoirement menacé de rendre irremboursables les créances allemandes sur eux.


En générant des excédents toujours plus massifs, l'Allemagne n'a pas seulement contribué à ce que les déséquilibres s'accumulent au sein de l'union monétaire avant la crise financière mondiale, elle a aussi freiné la reprise suosequente. La penphérie aurait pu renouer plus vite avec la croissance, et ainsi mieux rembourser ses dettes vis-à-vis de l'Allemagne, si la demande s'était renforcée dans les autres pays membres et avait stimulé ainsi ses exportations. Or, si les pays en crise ont vu leur déficit extérieur se résorber rapidement avec la chute de leur demande intérieure et la baisse de leurs coûts salariaux, les excédents de l'Allemagne et des Pays-Bas ont continué de s'accroître.


Du coup, c'est désormais l'ensemble de la zone euro qui génère un excédent colossal et le reste du monde doit absorber la production qu'elle ne désire ou ne peut consommer. Comme la zone euro génère cet excédent en comprimant sa demande intérieure, elle réduit d'autant la  demande mondiale. En cherchant ainsi à exporter toujours plus, les pays européens s'appauvrissent donc eux-mêmes et se contraignent à subir un  chômage élevé en s'empêchant de consommer et d'investir pour lutter contre la pauvreté ou pour accélérer la transition énergétique. Et cela tout en plombant aussi l'ensemble de l'économie mondiale.


En savoir plus

 

  1. « Current Account Deficits in the Euro Area : the End of the Feldstein-Horioka Puzzle ? », par Olivier Blanchard et Francesco Giavazzi, dans Brookings Papers on Economic Activity vol. 33, n° 2, 2002.
  2. « 2016 External Sector Report », FMI, 27 juillet 2016, accessible sur www.imf.org/extemal/np/pp/eng/2016/072716.pdf
  3. « Faut-il s'inquiéter des déficits courants ? », par Atish Ghosh et Uma Ramakrishnan, FMI, Finances & Développement vol. 43, décembre 2006, accessible sur www.imf.org/external/pubs/ft/fandd/fre/2006/12/pdf/Basics.pdf
  4. Les déséquilibres des balances courantes dans la zone euro : comment les résorber ? », par Sébastien Villemot, OFCE, dans L'économie européenne 2017, La Découverte.