Quelle théorie économique pour le Centre ?

 

Jean-Paul  Betbeze .

Ne cherchez pas en France, allez en Allemagne. En France, tout est politique et part des extrêmes, en Allemagne tout est économique et part du Centre.

En France, l’extrême-droite est protectionniste. Aujourd’hui, elle prône le départ de la zone euro, peut-être de l’Union Européenne. L’extrême gauche vient de la doctrine marxiste, même s’il ne s’agit plus de « dictature du prolétariat », mais toujours d’augmenter les salaires et de réduire le temps de travail, afin de réduire la plus-value. Le Parti Communiste, avec la CGT, reprend ce message, l’extrême gauche y ajoute la réduction des écarts de salaires et de patrimoine par la fiscalité. Ces deux extrêmes veulent une économie fermée. Leurs propositions cadrent mal avec l’ouverture au monde, l’Union Européenne, la zone euro et la révolution technologique en cours.

La référence économique du Parti Socialiste est un mélange de Keynes et de Beveridge. Il faut que l’Etat intervienne pour réguler et corriger les « failles de marché », notamment en matière d’emploi. La politique monétaire est décisive pour faire repartir la machine privée et la politique budgétaire, alias les grands travaux, sont là pour dynamiser un secteur à partir de la commande publique et de la dette qui s’ensuit. Beveridge ajoute la réduction des inégalités pour permettre à tous d’accéder à l’emploi et à la retraite.

Ici, le Centre, non extrême par construction, ne veut pas être catalogué comme de droite, s’il s’agit de mener une politique trop « dure ». Symétriquement, il s’inquiète toujours des dérives étatiques que peut amener le keynésianisme du PS et de la montée de la dette. L’économie du Centre est toujours ballotée entre une droite qu’elle veut plus douce et un PS qu’elle veut plus libéral. Elle vacille, par manque de doctrine propre.

En Allemagne, le Centre est la doctrine décisive de l’économie et de la société : l’ordo-libéralisme, avec un Centre-droit (CDU) et un Centre-gauche (SPD). L’économie allemande s’est faite à partir de bourgs qui entendaient chacun être plus prospères et responsables. Bien sûr, ils reconnaissaient l’Empire mais prônaient la subsidiarité. Chacun est responsable, à son niveau : le niveau au-dessus doit faire ce qui le concerne, pas se mêler du niveau inférieur. La subsidiarité est la colonne vertébrale, économique et politique, allemande : elle vient du Moyen-Age et de la doctrine sociale de l’Eglise. Elle est la référence explicite de la construction européenne. Pas de surprise donc si l’Allemagne est fédérale : chacun est responsable autant que possible de son territoire, collabore avec les autres et délègue ce qui est à décider au niveau supérieur.

Cette centralité ne peut cohabiter avec des extrémismes : l’histoire dramatique allemande a renforcé cette réalité. L’Allemagne n’est pas conservatrice par nature, elle comprend l’origine de ses succès et de ses catastrophes. C’est pour cela que le keynésianisme n’y est pas célébré, en ce sens qu’il manifeste une montée du déficit budgétaire et de l’Etat, mais plutôt Walter Eucken (qui le connaît ici ?). La stabilité des prix y est considérée comme fondatrice de la stabilité économique et sociale, à l’ombre d’une banque centrale indépendante. Si l’Etat n’est pas en charge de « réparer » et si la stabilité des prix est cruciale, c’est bien parce que la responsabilité de chacun est décisive, dans l’entreprise, la ville, l’Etat, la Fédération. C’est pour cela que la Codécision allemande est si forte, avec un syndicat pour les salariés (DGB), un syndicat patronal pour l’industrie (BDI) et un autre pour les services (BDA). C’est dans l’entreprise, entre responsables patronaux et syndicaux, que s’échangent des informations et que s’élaborent les choix pour la croissance, l’investissement, donc la politique salariale.

Cette logique allemande joue un rôle majeur dans la construction européenne, mais elle se confronte au vaste spectre des partis politiques européens, dont français, avec la faiblesse de leurs Centres. D’où des tensions.

La France doit élaborer l’économie politique de son Centre. La Loi El Khomri, avec le poids de l’entreprise et l’inversion des normes, est le début de la subsidiarité à la française. La violence des réactions le prouve.

Aujourd’hui, en renforçant la discussion dans l’entreprise et les métropoles, en simplifiant la vie des ménages et des entreprises, la possibilité historique s’ouvre d’un Centre qui ne soit pas une risible et surtout dangereuse demi-somme.