Marine Le Pen face au redoutable défi de convaincre les Français qu’après avoir imposé ses thématiques, le FN sejustifierait vraiment capable de les gérer au pouvoir | Atlantico.fr

 

Si les thèmes chers au Front national depuis des années sont aujourd'hui bien implantés dans l'agenda politique et médiatique français, reste désormais au parti de Marine Le Pen de prouver sa crédibilité pour agir au plus haut niveau de l'Etat. Un défi incontournable mais qui s'annonce bien difficile pour la formation d'extrême-droite.

Atlantico : Alors que le Front national a longtemps revendiqué le rôle de "lanceur d'alerte" sur des tensions à venir (immigration, sécurité, mondialisation, islam…), ces tensions sont aujourd'hui perçues par les Français comme étant bien présentes dans notre société. Alors que pour eux, la question ne serait donc plus tellement de savoir qui a le bon diagnostic mais qui est le plus crédible pour agir face à cela, en quoi ce renversement peut-il, paradoxalement, se retourner contre le FN ? Ne sera-t-il pas difficile pour le parti de prouver sa crédibilité aux yeux de l'opinion publique ?

Jean-Philippe Moinet : Si, ce sera très difficile. Sachant qu' il ne faut pas laisser le FN dire qu'il a joué le rôle, qu'il s'octroie, de soi disant "lanceur d'alerte" : il n'a été et n'est qu'un amplificateur d'anxiété sociales et d'instabilité politique, instrumentalisant des faits ou des phénomènes réels par le jeu cynique des amalgames et des raccourcis les plus démagogiques. Les temps de crise créent des logiques de boucs émissaires où les problèmes, ce sont les autres : l'Europe, le monde, l'étranger, le musulman...  

Les tensions sont bien sûr réelles et même compréhensibles quand les attentats terroristes frappent. C'est le but de Daesh de créer les tensions que le FN (et ceux qui s'en approchent) cherchent, non pas à réduire mais à amplifier. Allié objectif des djihadistes, le FN, loin d'être lanceur d'alerte est un lanceur d'huile xénophobe sur le feu des émotions, recherchées par les criminels du djihad.

Dans ce genre de situation, la tentation autoritaire traverse l'opinion et l'extrême droite tente toujours d'en profiter. Mais, en effet, sans apporter le début d'une solution concrète et surtout crédible, au-delà des discours péremptoires et de coups de menton. L'opinion publique n'est d'ailleurs pas dupe. Elle a besoin d'être rassurée par des responsables de haute expérience, non par des politiciens aux petits calculs. L'opinion est majoritairement prête à restreindre certaines libertés individuelles au bénéfice de la lutte contre le terrorisme mais elle n'est pas prête à se livrer à l'aventure que constituerait la prise de pouvoir par une poignée de dirigeants FN totalement inexpérimentée et qui rajouteraient un problème (la restriction de la culture démocratique française) au problème posé (la menace terroriste, une certaine montée du fondamentalisme islamique). Dans l'esprit d'une majorité de Français, y compris à droite, le FN ajouterait une grave tension, sociale et politique, à la tension - déjà bien suffisante - liée à la violence terroriste. C'est pourquoi, la logique de l'apaisement, du sang froid, du calme républicain, est bien plus opérante à moyen terme une fois le choc des attentats passé. Une posture cherchant à provoquer une hystérisation forte et prolongée risque même d'être contre-productive. En cela, la rentrée tonitruante de Nicolas Sarkozy semble décalée et pour partie risquée : elle peut faire plaisir à un noyau dur de partisans et d'électeurs traditionnels du FN (qui ne se sentiront pas pour autant concernés par la primaire de la droite et du centre), mais elle révulse une autre part de l'opinion, y compris au sein de la famille de droite républicaine, qui voit la recherche éperdue d'exploitation des peurs, l'instrumentalisation de la douleur liée au terrorisme. Ce qui est peut-être gagné sur le plan du racolage émotionnel est perdu en terme de crédibilité. Or, pour la présidentielle, c'est bien le critère de la crédibilité qui primera. Le FN, et ceux qui sont tentés de s'en rapprocher, surfent sur quelques vagues, celles des émotions et des bas instincts, mais vont vite être stoppés quand ils arrivent sur la plage et la terre ferme des réalités.

Si les thèmes chers au Front national depuis des années sont aujourd'hui bien implantés dans l'agenda politique et médiatique français, reste désormais au parti de Marine Le Pen de prouver sa crédibilité pour agir au plus haut niveau de l'Etat. Un défi incontournable mais qui s'annonce bien difficile pour la formation d'extrême-droite.

Bruno Larebière : Ce rôle de "lanceur d’alerte" n’est pas un rôle que revendiquait le Front national mais qui lui a parfois été attribué par des adversaires. On pense évidemment à Laurent Fabius déclarant, il y a plus de trente ans : "Le FN pose de bonnes questions mais apporte de mauvaises réponses." Ce propos, qui avait causé un certain émoi, n’était tout de même pas fréquent à l’époque et il est vrai qu’il est aujourd’hui devenu presque banal de reconnaître que les thèmes portés historiquement par le FN sont ceux qui intéressent – et inquiètent – le plus les Français. Le FN, lui, a toujours affirmé qu’il effectuait les bons diagnostics et proposait les bons remèdes.

Le Front national a effectivement un problème de crédibilité, dû à de multiples facteurs, parmi lesquels le faible nombre de personnalités médiatisées, une assez incroyable incapacité à capitaliser sur sa présence nombreuse dans les conseils régionaux – ne parlons pas des conseils départementaux… – et le faible nombre de victoires municipales lui ayant permis de faire ses preuves au niveau local. Le Front national paye, là, l’absence de formation de ses élus et de ses cadres depuis le départ des mégrétistes" en 1999 – une carence qui ne commence seulement qu’à être comblée, trop tard pour la présidentielle de 2017 – ainsi que son fonctionnement structurel qui nuit à l’émergence de figures d’envergure.

En conséquence de cela, on ne peut pas exclure qu’une part de l’électorat frontiste se tourne en effet vers un autre candidat que Marine Le Pen, qui saura lui parler comme avait su le faire Nicolas Sarkozy en 2007 – quitte, d’ailleurs, à lui démontrer" en quoi il a tort, comme le ferait Alain Juppé s’il était désigné –, et insistera sur son expérience à occuper les plus hautes responsabilités. Avoir échoué est évidemment un lourd handicap ("Pourquoi feraient-ils demain ce qu’ils n’ont pas su ou voulu faire hier ?" est un slogan martelé par le FN depuis des décennies) mais l’expérience est toujours un atout face à ceux qui en sont totalement dépourvus.

Le scénario catastrophe, pour Marine Le Pen, serait que la primaire de la gauche désigne Arnaud Montebourg et que la primaire de la droite désigne Nicolas Sarkozy. Elle se verrait alors concurrencée aussi bien auprès de son électorat de droite, mû par les questions identitaires et sécuritaires, que de son électorat de gauche, sur le thème de la mondialisation, par des hommes qui ont, chacun, l’expérience du pouvoir.

Selon la dernière enquête TNS Sofres relative à la popularité des personnalités politiques (lire ici), il est possible de voir une réelle progression des représentants de la droite "classique" ou de la gauche auprès des électeurs FN (Nicolas Sarkozy +9%, Bernard Cazeneuve +7%). Que peut nous apprendre ce mouvement ?

Jean-Philippe Moinet :  Il nous rappelle que dans des moments graves, la volonté protestataire de "secouer le cocotier politique" est amoindrie. Les électeurs du FN ne sont évidement pas tous irresponsables, ils perçoivent que nous sommes , face au terrorisme djihadiste,  dans une situation inquiétante et historique, où la légèreté d'expérience des lepenistes devient un lourd handicap. Dans le même baromètre TNS Sofres, il est aussi a souligner qu'en septembre, la côte d'avenir est la plus haute et même légèrement à la hausse pour Alain Juppé, qui a 14 points d'avance en ce domaine sur Nicolas Sarkozy, dont l'entourage avait pourtant prédit que les circonstances des attentats de juillet allaient tirer le maire de Bordeaux vers le bas. Si cela ne se produit pas, comme le montre ce baromètre du Figaro Magazine, c'est bien que l'opinion a besoin d'être rassurée: elle l'est, non pas par l'agitation, mais par un homme réputé pour son sang froid et même sa réserve répulsive vis-à-vis des comportements les plus démonstratifs. Ce qui peut être perçu comme un défaut de chaleur en temps "normal" devient ainsi une haute qualité. Les Français, en cela, ne veulent pas d'un Président "normal", qui leur fait des sourires ou des tapes dans le dos !

Bruno Larebière : Je ne le crois pas. Après l’échec du deuxième tour des élections régionales, dans ces deux régions mais aussi dans l’Est, une très large part des cadres et militants FN, ainsi qu’une partie des électeurs, ont été abattus. Toute perspective de victoire semblait illusoire. Huit mois plus tard, ce n’est plus le cas. Les inconnues sont telles quant à la configuration de l’élection présidentielle que le champ des possibles s’est de nouveau élargi.

L’hypothèse d’une victoire de Marine Le Pen est redevenue crédible, par exemple – mais pas seulement – dans l’hypothèse d’un second tour qui l’opposerait à Nicolas Sarkozy, dont l’effet repoussoir sur l’électorat de gauche est immense.

La stratégie de Marine Le Pen s’inscrit d’ailleurs dans cette perspective, qui vise à rassurer l’électorat de gauche (quitte à irriter l’électorat de droite en réclamant, par exemple, l’extension de la loi de 2004 bannissant le port de signes religieux à l’école à l’ensemble de l’espace public). Dans le cadre d’un duel avec Nicolas Sarkozy, elle compte en récupérer une partie et en neutraliser une autre partie. L’objectif : en finir avec le « front républicain » qui a encore joué l’an dernier aux élections régionales, ou du moins en réduire l’intensité, en rassurant suffisamment cet électorat pour qu’il se refuse à choisir entre Sarkozy et elle, et se réfugie dans l’abstention ou le vote blanc.

Depuis plusieurs mois, Marine Le Pen se montre discrète médiatiquement. Peut-on interpréter cette attitude, entre autres, comme un moyen pour elle de ne pas paraître trop extrémiste et inquiétante aux yeux des Français, en ne jouant pas la surenchère par exemple avec certains politiques issus de la droite républicaine ? Cette stratégie peut-elle être considérée comme un recours, face au manque de crédibilité dans l'action, et au choc de la défaite lors des régionales ?

Jean-Philippe Moinet : En tout cas, elle peut savourer les surenchères venant du candidat Sarkozy, et de son ex-alliée Nadine Morano, qui cherchent à piocher dans les thèses -et dérives sémantiques - du FN. Marine Le Pen n'a rien d'utile a faire pour l'heure. Elle engrange. Nicolas Sarkozy légitimant ses postures et certaines de ses propositions. L'imitation frontiste sert l'original. Et la ligne "Buisson" n'a fait depuis des années - au-delà de la dégradation réelle de la situation économique, sociale et psychologique des Français - que gonfler l'électorat FN. Ce qui est, à l'évidence, à la fois son résultat et, sans doute, son objectif.

Bruno Larebière : La discrétion médiatique de Marine Le Pen, tant par le nombre d’apparitions que par la forme de ses interventions, vise en effet à la dégager des contingences de la vie politico-médiatique française, marquée par les "petites phrases" et les polémiques éphémères, qui ne débouchent que rarement sur des débats de fond. Durant ces derniers mois, Marine Le Pen a voulu prendre du champ dans la perspective de la présidentielle, où elle veut apparaître, selon l’esprit des institutions, comme une candidate "soutenue par le Front national" et non pas comme la candidate du Front national.

Cette tactique est aussi, comme vous le relevez à juste titre, un moyen d’échapper aux surenchères avec les candidats à la primaire de la droite et du centre – et notamment avec Nicolas Sarkozy –, toujours dans le but de rassurer l’électorat de gauche. Son passage au JT  de France 2 fin juillet, après l’attentat de Nice, a été à cet égard édifiant. Elle y a opposé "une droite qui est dans l’agitation" et la nécessité d’agir "dans le respect des lois, dans le respect de la République française".

Dans un discours qui est déjà, sur les questions régaliennes, un discours de deuxième tour, elle veut apparaître comme la garante de l’Etat de droit, bafoué par le laxisme de la gauche gouvernementale et menacé par les mesures envisagées par certaines personnalités de droite. Elle se pose en quelque sorte comme la candidate raisonnable, la candidate qui, non seulement n’est pas extrémiste mais s’oppose à toute revendication "extrémiste", et qui, rétablissant cet Etat de droit, parviendra à créer une "France apaisée"…

 

Source: Atlantico