“On a été le punching-ball de Charles Alloncle” : à France Télévisions, les salariés éprouvés par cinq mois de commission
Tout au long des auditions de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, les équipes de France Télé et Radio France ont été prises pour cible. Elles ressortent marquées par cette entreprise idéologique aux conséquences toxiques. Récit.
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Publié le 20 avril 2026 à 06h30
Sur la scène de La Scala, à Paris, ce mardi 14 avril, la présidente de France Télévisions s’offre sa première sortie officielle depuis la fin de la vénéneuse commission d’enquête sur l’audiovisuel public. Une matinée studieuse consacrée au rôle — primordial — des médias en temps de guerre informationnelle. En période de conflits, les téléspectateurs français plébiscitent leur télé publique, son indépendance et sa fiabilité. « À l’heure des attaques de M. Alloncle, cela méritait d’être relevé », glisse le sondeur Samuel Jequier (Institut Bona Fidé), devant une Delphine Ernotte souriante et satisfaite. L’importance d’un audiovisuel public fort ne faisait guère partie des obsessions du rapporteur, plus enclin à le dégommer qu’à le défendre.
Six jours plus tôt, traits tirés, éprouvée, la même subissait l’interrogatoire de Charles Alloncle sur les salaires, les relations avec les producteurs, la situation financière du groupe ou l’impartialité supposée de l’information. Autant de sujets — parfois légitimes — auxquels le député de l’Hérault appliquait un traitement fait de fake news et d’exagérations répétées sans relâche à l’Assemblée nationale, comme sur X, et relayées en boucle par les médias Bolloré. Le spectacle, bien rodé, a tourné comme prévu au procès politique. Dans le rôle du grand inquisiteur, cet inconnu de 32 ans s’est fait une notoriété en préparant le terrain à une privatisation de médias publics « trop à gauche », en « quasi-faillite » et coupables de dilapider « l’argent des Français ». Une petite musique diffusée dans l’opinion pendant cinq mois. Selon nos informations, une dizaine d’auditionnés ont officiellement saisi l’Assemblée pour s’indigner de la façon dont leurs interrogatoires avaient été menés et des tweets calomnieux du rapporteur.
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« Cette commission est peut-être l’une des premières dans cette ère de post-vérité où un mensonge répété finit par devenir une vérité », commente Christophe Tardieu. Cette confidence du secrétaire général de France Télévisions en dit long sur les dégâts occasionnés. « Ces derniers mois ont été très éprouvants », soulignait Delphine Ernotte dans les sous-sols du Palais-Bourbon, lors de l’ultime audition le 8 avril. Elle conclut en s’adressant à ses salariés : « Les interrogations, les mises en cause, les soupçons ont été vécus douloureusement. Je voudrais dire que je connais les blessures que ça a pu causer. » La patronne de France Télévisions parle en connaissance de cause : elle n’a pas été épargnée par les salves du rapporteur, ni par les attaques sur les réseaux sociaux. Au point d’avoir été placée sous protection à la suite de l’irruption d’un individu menaçant dans les locaux de France Télé. Et elle n’est pas la seule.
On a l’impression de passer pour des hyper-riches qui boivent du champagne tous les soirs.
Une journaliste de France 2
« Le nombre d’attaques contre des journalistes et des salariés a augmenté. Nos services juridiques et de protection sont très sollicités », précise Sibyle Veil, directrice générale de Radio France. C’est peu dire que cette séquence a laissé des traces parmi le personnel de l’audiovisuel public, des sièges parisiens aux antennes locales. « Cette commission n’a pas éclaboussé que la direction au 5ᵉ étage. En bas aussi on a pris les torrents de boue », lâche une employée de France Télévisions. Choqués, lessivés, blessés, les salariés sollicités ne cachent pas leur accablement et leur amertume. « On a l’impression de passer pour des hyper-riches qui boivent du champagne tous les soirs », rapporte une journaliste de France 2.
« À force de répéter quarante-deux fois le même message, ça finit par infuser. Nous n’avions pas mesuré l’impact que ça pouvait avoir bien au-delà du microcosme », résume Valéry Lerouge, grand reporter à France 2 et président de la société des journalistes (SDJ) de France Télé. En famille, beaucoup ont dû tordre le cou aux fausses informations sur les voitures avec chauffeur, les frais de cocktails ou le salaire mirobolant d’Élise Lucet. « Tous les jours, au bureau, on se disait : “Tu as vu la dernière sortie d’Alloncle ?” On a été son punching-ball », confie un reporter d’une station Ici régionale, dans l’Ouest. « Ceux qui nous détestaient déjà se sont radicalisés, se sont lâchés parfois violemment », souligne Antoine Chuzeville (délégué syndical SNJ de France Télévisions). Menacé de mort sur les réseaux sociaux après son passage devant la commission, le journaliste a décidé de porter plainte. Tout comme l’animateur producteur Nagui, placé sous protection avec sa famille. « Quand tu es journaliste c’est déjà compliqué, mais journaliste du service public c’est devenu pire que tout ! » résume un cadre de France 2.
Sur le terrain, Radio France déplore un niveau de violence jamais atteint : six journalistes de son réseau Ici (ex-France Bleu) ont été agressés depuis janvier. « Jusque-là, nous, journalistes de proximité, étions à l’abri. Cette commission a ouvert les vannes : des gens qui ne se seraient jamais permis des attaques le font parce qu’ils voient des députés le faire », estime Céline Rousseau, directrice d’Ici Alsace. Durant la campagne des municipales, certains candidats se sont lâchés. « Vous comprenez pourquoi nous sommes pour la privatisation des médias publics ! » s’est emportée Laure Lavalette (RN) en direct au JT France 3-Ici Provence, mécontente d’une question. Début décembre, à Chartres, le maire sortant Jean-Pierre Gorges (LR) intimide, en public, les journalistes de France 3 : « J’ai demandé à être auditionné, j’ai des choses à raconter ! »
Le flot d’accusations a mis la direction de France Télévisions sous pression. En plein milieu de la commission, mi-janvier, le Premier ministre Sébastien Lecornu s’est fendu d’une lettre à Delphine Ernotte pour lui demander une nouvelle cure d’économies, en plus des 140 millions d’euros déjà prévus. « Il a jugé que serrer encore la vis serait populaire auprès des Français », considère un témoin de premier plan. En mars, l’entreprise annonce une diminution de ses frais de mission puis la division par deux des dépenses de taxi. Elle choisira également d’alléger sa présence au Festival de Cannes : plusieurs programmes, dont le 20 heures de France 2, ne seront plus délocalisés. Le groupe a un temps songé à abandonner son partenariat avec le festival du cinéma, « trop paillettes » selon un cadre.
À la direction des magazines, et dans leurs rédactions, le climat a frôlé la paranoïa, avec, chaque jour, la « trouille d’une bourde à l’antenne ou d’un déséquilibre des temps de parole », raconte un salarié. C à vous, C ce soir, C politique ont été privés d’invités politiques de janvier à mars. Sous la pression, France Télévisions a accéléré sa nouvelle organisation. Avant l’été, tous les programmes d’actualité, de C dans l’air sur France 5 à Cash investigation en passant par Quelle époque ! sur France 2, devraient être regroupés au sein d’une même direction, dite « d’actu », sous la houlette du nouveau directeur de l’info, Philippe Corbé. « Pour tout piloter, on a repris la main sur les producteurs extérieurs qui fabriquent les magazines. On les oblige à faire des réunions très régulières avec nous pour s’assurer que les temps de parole seront parfaits », précise un employé. La direction ne voulait prendre aucun risque de voir ses choix éditoriaux instrumentalisés par une commission n’hésitant pas à s’ériger en rédacteur en chef de Drag race (trop woke) ou en s’étonnant du nombre de jeux diffusés par France Télévisions.
Les deux représentants de Bercy siégeant au conseil d’administration de France Télé n’ont même pas été entendus.
Christophe Tardieu, secrétaire général de France Télévisions
Reste de ces cinq mois et de plus de deux cents heures d’auditions, le sentiment d’un rendez-vous manqué. « On est passé à côté de sujets importants comme la concurrence des plateformes, l’intelligence artificielle, les défis d’organisation… Tout cela pour mieux mener une attaque de nature idéologique », souligne Christophe Tardieu à France Télé. Quid des baisses continues de dotation, de l’apport de l’audiovisuel public à tout un écosystème et sa contribution capitale au financement de la création ? « Les deux représentants de Bercy siégeant au conseil d’administration de France Télé n’ont même pas été entendus, on leur a préféré Patrick Sébastien et Jacques Cardoze », pointe le secrétaire général. Désillusion aussi dans les régions : les réorganisations lourdes et les baisses drastiques de moyens n’ont pas été un sujet alors que les antennes locales représentent 39 % du personnel de France Télévisions et 36 % de celui de Radio France.
Et le public, dans tout ça ? Il reste fidèle, comme l’ont confirmé le 14 avril les très bons scores d’audiences (entre janvier et mars) publiés par Médiamétrie : France Inter première avec 7 millions d’auditeurs quotidiens, France Info deuxième avec RTL, France Culture en hausse… Des chiffres brandis par le service public. Radio France comme France Télé ont décidé de ne plus rien laisser passer : après une plainte en dénigrement déposée en septembre contre les médias Bolloré, les deux groupes ont opté pour une communication plus offensive. Dans une campagne sur les réseaux sociaux, Radio France a martelé qu’elle ne coûtait que quatre-vingts centimes par mois par Français. France Télé s’est appliqué à répondre à chaque infox diffusée par le rapporteur et ses alliés sur les réseaux sociaux. « Pendant des années, face aux diffamations de CNews ou d’Hanouna, nos chefs nous disaient : “Silence, ne remettons pas une pièce dans la machine.” Là, ils ont pris conscience que les attaques n’étaient pas le fait d’individus isolés, mais organisées par un système, qui trop longtemps nous a salis », observe un cadre de France Télévisions.
L’exécutif est aussi montré du doigt : Emmanuel Macron, pour avoir affaibli l’audiovisuel public en le privant de redevance depuis 2022, puis en rabotant ses dotations. Ou Rachida Dati : l’ex-ministre de la Culture et de tutelle de l’audiovisuel public a été la chauffeuse de salle. Elle a « allumé la mèche », répète un dirigeant qui lui reproche d’avoir plaidé pour amputer ses crédits, critiqué ouvertement France Inter (« Ça devient un club, c’est CSP +, et plus âgé ») ou mis en cause, lors d’une interview sur CNews, la pluralité d’opinions sur le service public. « Cette commission, c’est le testament de Dati », s’exclame une figure des médias, considérant que l’extrême droite a dévoyé un outil parlementaire précieux. « Dans cette bataille culturelle, le service public est un obstacle à franchir pour les populistes dans leur marche vers le pouvoir », alerte Patrick Cohen. Les conclusions du rapporteur Charles Alloncle, présentées le 29 avril, semblent écrites d’avance. Que son texte soit ou non voté, une question demeure : qu’en garderont les candidats à la présidentielle ?
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