Dmitri Mouratov, Prix Nobel de la paix 2021 : «En Russie, la cruauté est devenue une forme de patriotisme»
Le rédacteur en chef historique de «Novaïa Gazeta» se démène pour aider les prisonniers politiques dans son pays. Lors d’un passage à Paris, il revient auprès de «Libé» sur le système répressif mis en place par Vladimir Poutine et la fascisation de son régime.
Jeudi 9 avril, à Moscou, la police a perquisitionné pendant treize heures les locaux de la rédaction de l’iconique Novaïa Gazeta (NG), où avait travaillé, jusqu’à son assassinat en 2006, la journaliste d’investigation Anna Politkovskaïa. Au même moment, le chroniqueur Oleg Roldouguine a été interpellé à son domicile. Soupçonné «d’utilisation et conservation illégale de données à caractère personnel», il a été placé en détention provisoire jusqu’au 10 mai, pour l’empêcher de prendre la fuite ou de détruire les preuves, clame l’enquête. Pendant ce temps, l’ancien rédacteur en chef de NG et prix Nobel de la Paix en 2021, Dmitri Mouratov, qui n’a jamais quitté Moscou, malgré les pressions et les attaques contre lui et son journal, était à Paris, dans le cadre de sa mobilisation pour les prisonniers politiques dans la Russie de Vladimir Poutine.
«Utilisation et conservation illégale de données à caractère personnel», motifs pour lesquels votre journaliste a été arrêté, ça veut dire quoi ?
C’est une nouvelle loi, adoptée il y a moins d’un an. D’ailleurs, c’est la première affaire relevant de cette loi qui vise un journaliste. Il faut savoir qu’en Russie, de nombreuses données permettant de révéler des transactions frauduleuses sont confidentielles. Dans des systèmes et des régimes fermés, l’information est obtenue de différentes façons. Parfois, il s’agit de sources [humaines], parfois de bases de données. C’est comme ça que travaille Oleg Roldougine, qui a découvert, par exemple, à qui appartient la messagerie Max, à cause de laquelle tous les réseaux sociaux ont été bloqués en Russie. Il s’avère qu’officiellement, la propriétaire de cette gigantesque plateforme est une babouchka retraitée [en réalité, une holding dans laquelle des proches de Poutine possèdent des parts, ndlr]. Un autre article publié il y a quelques semaines révèle que l’immeuble le plus cher de Moscou, avec une vue directe sur le Kremlin, a été acheté par un homme qui travaille comme chauffeur pour l’un des adjoints du chef du gouvernement tchétchène. Ce n’est même plus le chef du gouvernement, ce n’est même plus Kadyrov, ce n’est même plus son fils, mais le chauffeur d’un adjoint quelconque. Je pense que ce type d’enquêtes a pu susciter un grand mécontentement envers le journal et Roldouguine. Sous Dmitri Medvedev [intérim de Poutine au Kremlin en 2008-2012], les fonctionnaires avaient l’obligation de déclarer leurs revenus. Mais cette mesure a récemment été abrogée, car il faut désormais garder les dépenses secrètes, «opération militaire spéciale» oblige.
Vous êtes actuellement à Paris, hors de Russie. Vous n’êtes plus rédacteur en chef, mais très lié à Novaïa Gazeta. Que comptez-vous faire ?
Mon programme reste inchangé. J’ai quelques affaires à régler concernant des questions humanitaires liées à nos compatriotes, notamment ceux que les organisations internationales reconnaissent comme prisonniers politiques. Cela me prendra un peu de temps. Ensuite, je rentrerai en Russie, bien sûr. Je dois évaluer les dégâts causés dans mon bureau pendant mon absence. Mon coffre-fort a été forcé, mon ordinateur portable et le disque dur de mon ordinateur confisqués. Mais ce n’est pas ce qui m’inquiète le plus : je dois surtout faire l’état des lieux de ma collection de bonnes bouteilles offertes, et accumulées en trois ans, depuis que je ne bois plus.
Quelle est votre fonction depuis que vous n’êtes plus rédacteur en chef de Novaïa Gazeta ?
Souvenons-nous d’abord pourquoi je ne le suis plus. Parce qu’une loi sur les agents de l’étranger a été adoptée en Russie [ce dont il est accusé depuis 2023 par le pouvoir russe]. Or, un agent étranger, c’est-à-dire un ennemi de l’Etat, ne peut pas occuper, par exemple, le poste de rédacteur en chef d’un journal. Je ne peux pas enseigner, bien que je sois professeur d’université. Je ne peux pas avoir de compte bancaire qui rapporte des intérêts. Je ne peux pas percevoir d’honoraires pour mon travail. Ils seront versés sur un compte spécial, dont je ne pourrai disposer que lorsque je cesserai d’être un agent étranger, c’est-à-dire quand je serai mort. C’est une loi absolument répressive. Pour ne pas mettre en danger mon entourage, je suis devenu un simple rédacteur. J’étais actionnaire, mais j’ai fait don de mes actions à la rédaction. Je possédais des imprimeries que m’avait offertes la société norvégienne Amedia en quittant la Russie ; je les ai cédées à la rédaction. Elles ont évidemment été nationalisées par un décret de Poutine. Je n’ai donc plus rien.
Cela a-t-il aidé le journal à tenir le coup ? C’est tout de même le dernier média indépendant disposant de locaux physiques à Moscou…
Pas vraiment. De nombreux collaborateurs de premier plan ont été déclarés agents de l’étranger. En réalité, le sort du journal a été réglé en premier. Un mois après le début de l’opération spéciale, après nos fameuses unes [antiguerre] et reportages [notamment depuis Kherson], le journal a perdu son agrément. Autrement dit, il n’y a plus rien à déclarer «agent de l’étranger» ou «ennemi du peuple». D’abord le site web a été bloqué, puis le journal papier interdit, ensuite le magazine que nous avions créé à la place. Sans agrément, nous ne pouvons plus adresser de demandes officielles aux autorités. Nous n’avons plus d’accréditations qui nous permettent de travailler correctement. En d’autres termes, nous n’existons pas.
Si l’on prend un peu de recul, à quoi ressemble actuellement l’espace médiatique russophone ?
Tous les médias russes en exil accomplissent un travail remarquable. Nos collègues, ils sont environ 1 500, se sont retrouvés dans des conditions extrêmement difficiles, sans argent, beaucoup sans logement, sans passeport. Certains sont traqués dans cette guerre hybride et de subversion, qui vise notamment les personnalités marquantes. Des poursuites pénales ont été engagées, des dizaines d’entre eux ont déjà été condamnés, certains ont même été déclarés terroristes. Ils ne peuvent plus revenir en Russie. Leurs comptes en Russie sont bloqués. Ils risquent d’être poursuivis par des organismes internationaux tels qu’Interpol.
Qu’en est-il des médias indépendants restés en Russie ?
L’Etat a rompu avec nous. Ou nous avec lui ? Alexeï Venediktov, l’ancien rédacteur en chef de la radio indépendante Echo de Moscou, anime aujourd’hui le Clou vivant sur Youtube, en respectant ses principes de toujours, s’efforçant de présenter tous les points de vue. Ses bureaux dans le centre de Moscou et sa fréquence 91.2 FM ont été confisqués et donnés à Sputnik, radio de propagande de la chaîne RT. Echo de Moscou, pendant des années, a été leader incontesté du marché. On leur a pris leurs toilettes, leur fréquence, leurs couloirs, leurs fauteuils, et on y a installé une radio de propagande. Et à quelle place se trouve-t-elle ? Tout en bas de la liste. La propagande ne peut exister qu’en dehors de toute concurrence. C’est la conclusion directe de ce qui s’est passé en Russie.
Après des mois d’interruptions, la messagerie Telegram a été complètement bloquée ce vendredi en Russie…
Telegram n’est plus tant une messagerie instantanée qu’un média de masse diffuseur de contenus. Lorsque Telegram a été bloqué, même en mode test, voici ce qui s’est passé : les chaînes pro-gouvernementales ont perdu environ 70 % de leur audience. Quant aux chaînes et aux médias indépendants, leur baisse n’a été que de 10 à 12 %. Pour continuer à lire ce qu’ils veulent, les Russes ont installé des VPN, ce qui est risqué, car c’est visible, ça se remarque. Mais 50 millions de Russes l’ont fait.
Est-ce que vous observez un changement dans les discours des médias de propagande ?
Depuis le début de «l’opération spéciale» – je dis «opération spéciale», car je vis et travaille en Russie, je suis tenu de respecter ces lois, je m’en excuse –, des personnes comme le député Alexeï Gorinov sont condamnées pour «discrédit de l’armée», après avoir dénoncé les sévices de l’armée russe contre la population, car officiellement l’armée russe ne tire jamais sur des cibles civiles. Point final. Et puis cet hiver, commencent les bombardements des infrastructures énergétiques ukrainiennes. Les mêmes présentateurs de télévision qui n’avaient cessé de dire : «On ne tire pas sur les infrastructures critiques» se sont mis à asséner : «On va congeler Kyiv, congeler Kharkiv et les rayer de la surface de la terre.» Autrement dit, ils admettent qu’ils détruisent des civils. Là-bas, ce sont des nazis, et nous, nous sommes de magnifiques Russes aux yeux bleus et aux cheveux blonds. Nous sommes des Vikings. Nous sommes Russes, Dieu est avec nous. C’est ça la nouveauté de la propagande : la reconnaissance de la cruauté. La reconnaissance du fait que nous, la Russie – je m’identifie à la Russie, mon pays –, sommes prêts à infliger des souffrances massives à un autre peuple.
Qu’est-ce que la propagande ? Un avatar de l’Etat. Cela signifie que la cruauté est devenue une forme de patriotisme. Car que fait la propagande ? Elle inculque le patriotisme. Le patriotisme se révèle être de la cruauté, qui devient une idéologie. Et la cruauté a toujours été l’idéologie de certains régimes, des régimes bruns. La cruauté s’inculque. Quand on arrête les scélérats qui ont fusillé des civils à Crocus City, soudain, toutes les chaînes montrent comment, une fois capturés, on leur coupe les oreilles. On vante la masse de Prigojine, avec laquelle ses hommes ont tué ceux qu’ils considéraient comme des déserteurs. Elle est brandie par le vice-président du Parlement russe.
Utiliseriez-vous le terme de «fascisme» pour qualifier ce régime, ou s’agit-il d’autre chose ? Est-ce une forme particulière de l’autoritarisme de Poutine ?
Le culte de la mort, le culte de la cruauté, le culte du chef, le culte de la conquête de territoires étrangers qui figuraient sur vos anciennes cartes… Tous ces signes ont été décrits par Umberto Eco comme des symboles du fascisme.
Vous êtes très mobilisés pour la cause des prisonniers politiques dans les geôles russes. Combien sont-ils aujourd’hui ?
Il existe différentes estimations provenant de diverses organisations internationales. Des avocats basés en Russie avec lesquels nous collaborons estiment qu’il faut tenir une liste distincte des personnes incarcérées depuis le début de la guerre. Soit environ 1 400 personnes. Dans les dernières années de l’URSS, sous Andropov, on en comptait 600. La plupart sont derrière les barreaux pour s’être opposés à l’opération spéciale. Ils militaient pour la paix et contre la guerre. Beaucoup sont gravement malades. Igor Baryshnikov, de Kaliningrad, souffre d’asthme. On ne l’a même pas autorisé à se rendre aux funérailles de sa mère. Le saxophoniste de Samara, Andreï Shabanov, est couvert de plaies. Nadejda Strilets, d’origine ukrainienne avec un passeport russe, est emprisonnée en Crimée. On ne la laisse plus voir sa fille de 1 an, atteinte d’une grave maladie congénitale, qui est sous respirateur artificiel. La pédiatre Nadejda Bouïanova, une remarquable médecin moscovite, a fêté ses 70 ans en prison. Elle a longtemps été détenue dans une cellule de 70 personnes, où elle était la seule non-fumeuse.
Que peut-on faire ?
Il y a plusieurs voies possibles. Lorsque le cessez-le-feu sera conclu et que les discussions sur d’éventuels accords commenceront, il faudra garder à l’esprit que tout accord doit être précédé d’une grâce ou d’une amnistie pour les femmes, les enfants et ceux qui n’ont pas commis de crimes violents. Sans cela, aucun accord ne doit être possible.
Donc il faut attendre la résolution de cette guerre. Autrement dit, vous pensez que cela peut se produire dans un avenir proche ?
Il y a deux ans, lorsque nous avons évoqué, dans une lettre ouverte signée par 51 lauréats du Prix Nobel, la possibilité d’un cessez-le-feu – non pas d’une trêve, mais d’un cessez-le-feu –, en partant du principe qu’il faut d’abord mettre fin aux combats, avant toute chose, puis entamer les négociations, nous avons été vivement critiqués. Aujourd’hui, c’est devenu la position de l’Ukraine, que je partage, celle de Zelensky.
Ce vendredi, Poutine et Zelensky ont annoncé une trêve pascale [de samedi après-midi à dimanche soir, pour la Pâque orthodoxe]. Sera-t-elle de courte durée ? Probablement. Mais ne faisons pas tout de suite la fine bouche. Cinq minutes, une minute, c’est 1 000 personnes qui ne mourront pas. Oui, cela ne rapprochera pas la victoire. Mais les croyants ukrainiens pourront se rendre à l’église. En Russie aussi, c’est très important. Quel chemin la Russie a-t-elle parcouru ? Du Nouveau Testament, avec ses valeurs humanistes, elle est revenue à la cruauté de l’Ancien. Les prêtres russes ne sont pas persécutés, ils bénissent la barbarie. C’est pourquoi, à Pâques, il faut arrêter la guerre. J’ai envie de dire merci à Zelensky, et merci à Poutine.