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Rencontre avec Vincent Munier dans les Vosges : “Dire que la nature est belle ne suffit plus”

Devant la fragile beauté du vivant, il invite à “s’effacer”. Après “La Panthère des neiges”, le photographe animalier engagé signe “Le Chant des forêts”, un film sur sa très chère forêt des Vosges, et expose ses clichés à Strasbourg. 

Il a fait de la rencontre avec l’animal sa raison d’être. Depuis ses 12 ans, Vincent Munier, l’enfant des forêts des Vosges, chemine au rythme du vivant, boîtier photographique autour du cou et patience infinie. Habité par la fascination pour ces silhouettes fugaces, furtives, qu’il saisit, à l’affût, tout près de chez lui ou aux confins du monde. Naturaliste solitaire et photographe en quête d’effacement, il est devenu, il y a quatre ans, un documentariste à succès, avec La Panthère des neiges. Le revoilà au cinéma, signant cette fois un hommage poétique à ses chères forêts autant qu’à la transmission familiale d’une folle passion pour le vivant. Alors que sort Le Chant des forêts, ses clichés épurés comme des estampes japonaises s’affichent au musée des Beaux-Arts de Strasbourg, dans un dialogue intime avec les paysages brumeux du Lorrain, les arbres chenus de Théodore Rousseau ou les biches graciles de Bruegel. Fraîchement rentré d’un voyage au Bhoutan, il nous a accueillis dans sa ferme surplombant les vallons des Vosges saupoudrés de neige, où il veille sur quelques moutons, brebis et poules, toujours prêt à s’échapper sous les grands sapins.

 

Avec La Panthère des neiges, vous nous emmeniez sur les hauts plateaux du Tibet. Le Chant des forêts nous ramène au cœur des forêts vosgiennes. Qu’est-ce qui a motivé ce retour aux sources ?
Je n’ai jamais vraiment quitté ces forêts, mes expéditions n’étaient que des parenthèses limitées dans le temps. C’est ici que j’ai tout appris de la technique de l’affût, ici que s’est écrite une histoire de famille et de transmission très forte, dont témoigne Le Chant des forêts. Il ne s’agit donc pas d’un retour aux sources, mais plutôt d’une envie de transmettre tout ce que mon père m’a enseigné dans ces forêts et qui m’apparaît vraiment précieux.

 

Comment cette forêt vous a-t-elle façonné ?
Nous vivions dans une maison à côté de la voie ferrée, à proximité des usines, des friches industrielles, mais la forêt n’était pas loin. Et c’était une source inépuisable, un infini où tout était possible. C’est l’endroit où j’ai appris à m’effacer, à me mettre au même niveau que les animaux. Pour tenter de les approcher, de les filmer, et savourer ces instants avec eux.

 

Votre film célèbre la photogénie de la forêt, avec ses brumes, ses brouillards…
Contrairement à la télévision, le cinéma permet de ralentir le rythme et de mieux restituer ce que l’on éprouve sur le terrain : des jours, parfois des semaines, où l’on ne voit rien. Et de donner à vivre, aussi, le moment de grâce qu’est par exemple la rencontre avec un lynx. Faire en sorte que les spectateurs retrouvent un peu de leur animalité, fassent travailler leurs sens, en ne leur donnant pas tout de suite des choses à voir. Je trouve cette démarche utile, dans une époque où on en arrive à regarder les vidéos en accéléré.

 

C’est ce que vous éprouvez lors de vos affûts ?
Dans les affûts, le sentiment de solitude est important. On s’échappe pour se confronter à un monde où toutes les sensations sont décuplées : la beauté, la joie de rencontrer une bête, la peur. C’est presque une quête spirituelle, et on en manque. Même quand on se balade simplement dans une forêt, il se passe des choses dans notre être intérieur sans qu’on s’en rende compte et qui nous font du bien. Ce film est une tentative de réveiller, au fond de chacun de nous, la capacité à s’émerveiller et être un peu plus empathique avec le vivant. La plus grosse des douleurs, pour moi, c’est de constater à quel point nous nous habituons à une certaine médiocrité, à quel point l’espèce humaine est flexible, au mauvais sens du terme, et peut s’habituer au béton, aux lignes électriques, au bruit. On est vraiment une drôle d’espèce !

 

La place donnée au vivant dans notre monde est au centre de vos préoccupations ?
Déjà, La Panthère des neiges se terminait par cette phrase de Nick Cave : « We are not alone. » Comment peut-on habiter le monde différemment, avec plus d’empathie pour le vivant ? Quand je parle avec des agriculteurs, des chasseurs, quelle que soit l’espèce — ça peut être le castor, le renard, le loup… —, à chaque fois, ils l’abordent en fonction de leur intérêt propre : le castor fait des dégâts parce qu’il coupe mes arbres, le renard bouffe mes poules… Ça me chagrine de voir à quel point tout est centré sur nous. Comment est-ce qu’on prend en compte cette part du sauvage ? Il faut qu’on habite le monde avec beaucoup plus d’harmonie, sans cette guerre déclarée au vivant.

 

Le succès de La Panthère des Neiges a-t-il conforté votre envie de creuser cette voie du documentaire ?
Pour être franc, le succès du film m’a permis de tourner Le Chant des forêts d’une manière beaucoup plus tranquille, et avec un peu plus de moyens. Dans les deux cas, ça reste pourtant des films à petits budgets. Je travaille quasiment tout seul, avec de temps en temps un assistant et un cadreur pour les séquences tournées dans la cabane et en Norvège. On est loin des films comme ceux de Jacques Perrin — avec qui j’étais ami — tourné avec des espèces imprégnées, un scénario à tenir, de la nature-spectacle. Le sensationnel, c’est très bien, mais c’étaient des budgets de 40 ou 50 millions, avec des équipes partout. Là on est sur un film plus intime, plus personnel, plus sobre, mais peut-être aussi plus authentique, plus vrai.

Je n’ai pas simplement envie que, face à mon film, les gens disent juste : « C’était beau. » C’est beau, certes, mais la nature n’est pas uniquement un spectacle, c’est aussi une vie partagée. Et il faudrait que cette beauté nous amène à un respect, à un vivre- ensemble.

 

Comment s’est construit le récit du Chant des forêts, avec sa part d’imprévu ?
Je disposais de huit années d’archives vidéo tournées lors de nos centaines d’affûts dans les Vosges. Le récit s’est construit autour de mon père et de ce qu’il m’a transmis. J’ai grandi avec ces soirées où on passait des diapositives, où des copains naturalistes se racontaient leurs aventures avec les bêtes. Gamin, ça m’a forgé. J’ai voulu recréer ça dans le film, à travers cette cabane où nous nous retrouvons, un peu comme dans un conte, et où mon père raconte des histoires à son petit-fils. Je souhaitais intégrer Simon, mon fils, dans le film. Pour embarquer les jeunes de son âge. Cet âge, 10-12 ans, où tout a basculé pour moi, avec mon premier affût au chevreuil.

Ce film est aussi, en quelque sorte, une préparation à la disparition de mon père. Avec ce parallèle de l’arbre mort, dont le film célèbre l’utilité, parce qu’il est une nurserie pour les petits sapins qui y plongent leurs racines et utilisent l’essence de ce « grand-père » pour grandir. Ce parallèle s’exprime dans cette phrase de mon père : « On est dans ce qui s’en va. » Qu’on pourrait aussi écrire ainsi : « On naît dans ce qui s’en va ».

 

Le son était un enjeu important ?
Capital. Combien de fois j’ai eu des rencontres incroyables grâce au son. Parce qu’en affût on entend avant de voir, toujours. Et le son laisse beaucoup de place à l’imaginaire. Pour l’affût du grand tétras, on reste douze à quinze heures dans le noir, entouré de filets de camouflage, mais on entend la bécasse, les sangliers qui viennent tout près… Ce sont des sensations tellement puissantes.

Vous avez une relation très intime avec la nature, mais éprouvez-vous parfois de la peur ?
Ça m’est arrivé en Arctique, où j’ai failli mourir en ne retrouvant pas ma tente au cœur d’une tempête. On prend une bonne gifle, qui nous rappelle la puissance des éléments. Quand je suis sur le territoire d’ours ou de tigres, j’aime me sentir proie. Ce sentiment de vulnérabilité est utile pour nous remettre à notre juste place. Il faudrait emmener les grands décisionnaires de ce monde affronter une tempête en Arctique pour les ramener au bon niveau d’humilité face à la nature. C’est ce qu’a fait l’écrivain naturaliste américain John Muir (1838-1914), qui croyait à la nécessité de créer de grandes étendues de nature vierge, en emmenant Theodore Roosevelt bivouaquer pendant quatre jours, dans la vallée de Yosemite. Au retour, le président américain était tellement convaincu qu’il a décidé de créer le premier parc national aux États-Unis.

 

Y a-t-il une éthique de l’affût, des photos que vous vous êtes interdit de prendre ?
Bien sûr. Il existe d’abord des endroits où je ne vais pas, car je considère que ce sont des sanctuaires pour les animaux. Je reste en lisière de leur monde. Avant que le grand tétras ne disparaisse des Vosges, mon père et moi nous sommes interdit de le photographier pendant une dizaine d’années dans ses places de chant pour essayer de le protéger. Aujourd’hui encore, je connais un endroit où un lynx vient se reproduire ; je l’observe toujours de très loin, à 300 ou 400 mètres, et jamais je n’irais plus près pour une photo. De manière générale, je m’interdis de faire des photos quand j’ai la sensation que je vais déranger les animaux.

 

Êtes-vous parfois guetté par une forme de lassitude ou de découragement ?
J’ai l’impression que notre monde est de plus en plus violent et il m’arrive d’avoir des moments de blues. Mais je reste persuadé qu’on est capables d’être sensibles à tout ce qui nous entoure et qu’il ne faut pas grand-chose pour réveiller ça. Comment ramener plus de poésie, de sensibilité ? Quand je vois les gens qui pleurent à la sortie du film, je leur dis : on fait partie de ce clan des grands sensibles. Ce clan, il faut qu’on l’élargisse. Car on manque cruellement de poésie dans ce monde.

 

La beauté peut-elle encore changer le monde ?
Dire que la nature est belle ne suffit plus. Le beau doit être une porte qui nous fait percevoir cette interdépendance entre toutes les espèces, dont la nôtre. Comment se fait-il qu’on s’autodétruise ainsi, qu’on accepte de polluer nos eaux, notre air et qu’on soit si peu à se battre contre ça ? Ce film est aussi une ode à tous ceux qui sont militants en première ligne. Sans eux, l’érosion du vivant et de la biodiversité serait bien plus catastrophique. J’ai grandi auprès d’un père hyperengagé, j’ai toujours été un peu dans les manifs mais je n’ai pas leur force, je suis trop fragile.

 

Vous revendiquez un « militantisme doux ». Mais comprenez-vous, qu’au vu de l’état du monde, certains basculent dans un militantisme radical ?
Complètement. Ils ont tellement raison de mener ces combats. J’ai moi-même une colère que j’essaye de contenir mais qui pourrait un jour me faire basculer. La violence n’est pas de leur côté et je condamne le terme d’« écoterrorisme ». La violence est ailleurs : dans les projets de mégabassines comme celui de Sainte-Soline, la construction d’aéroport comme à Notre-Dame-des-Landes ou d’autoroutes comme l’A69. À chaque fois ce sont deux blocs qui s’affrontent. Et pourtant, il ne faut pas renoncer au dialogue et à la nuance.

 

Que répondez-vous à tous les spectateurs qui, à la fin de votre film, vous demandent : « Et nous, que pouvons-nous faire ? »
Il est important d’être dans l’action et la solidarité. Tout est bon à prendre : cultiver un potager, faire du maraîchage bio, imaginer des filières courtes, s’engager dans des associations comme les clubs nature… L’action qui produit des résultats concrets et la participation à des réseaux d’initiatives et de solidarité nous font un bien fou, en même temps qu’elles constituent un formidable levier pour faire bouger les lignes.

 

Vous avez aussi contribué à créer Vosges vivantes, dans quel but ?
C’est un collectif regroupant des citoyens et des associations, dont l’objectif est de promouvoir une meilleure manière d’habiter notre région, et qui plaide pour une harmonie retrouvée entre vivants, qu’ils soient humains ou non humains. Le dialogue avec les agriculteurs ou les adeptes des sports mécaniques, qui se sont beaucoup développés, n’est pas toujours évident. Il faut parvenir, sans tomber dans le côté moralisateur, à faire comprendre que nous ne sommes pas tous seuls dans ce massif, par ailleurs très accessible et très anthropisé. Que ce territoire ne peut pas être simplement réduit à un grand terrain de jeu pour l’homme, que nous devons être attentifs à tout ce qui nous entoure, et qu’il n’y a pas de hiérarchie au niveau des espèces. Comme il n’y en a pas dans la forêt où chaque être, du plus infime au plus imposant, compte dans l’équilibre global.

 

Un film qui magnifie les forêts vosgiennes ne risque-t-il pas d’alimenter la surfréquentation touristique dont souffrent déjà certaines zones dans la région ?
C’est une question qui me fait culpabiliser. En même temps, ce film a un propos universel et ne se cantonne pas au seul massif vosgien. Il permet de faire comprendre que la forêt n’est pas un décor ni un simple réservoir de ressources, mais un monde à part entière, complexe et vivant. J’espère qu’il aura une vertu pédagogique sur la façon de s’y balader, en se comportant de manière moins dominante, avec plus d’écoute et de sensibilité.

 

Pourquoi avoir fait du grand tétras un personnage à part entière du film ?
C’est un oiseau qui vivait ici depuis l’âge glaciaire et que mon père a vu disparaître en cinquante ans. Son histoire est symbolique de l’accélération de la destruction du vivant. L’espèce a commencé à décliner, avant de s’éteindre du massif pour trois raisons : le réchauffement climatique, une gestion forestière plus industrielle et un accroissement des dérangements humains. L’exigence du grand tétras sur la qualité de son milieu nous a vraiment ouvert les yeux sur ce qu’était une vraie forêt vivante et de qualité.

 

L’année dernière, on a tenté de le réintroduire dans les Vosges. Pour quelles raisons vous y êtes-vous opposé, aux côtés de scientifiques ?
Avant de réintroduire une espèce, il faut comprendre pourquoi elle a disparu. Une vingtaine de grands tétras norvégiens ont été réintroduits depuis un an, et il n’en reste plus qu’un. Ils crèvent parce qu’on a des hivers de moins en moins rigoureux et plus de prédateurs. C’est triste de jouer ainsi avec le vivant juste pour continuer à protéger un symbole, un oiseau totem.

 

Quels sont les enjeux de la protection de la forêt ?
On peut l’exploiter mais raisonnablement, en étant attentif à ne pas tomber dans le schéma de l’agriculture intensive. En évitant les coupes massives des scieries et la replantation des mêmes essences partout pour répondre à la demande. Ça crée des forêts où on n’entend plus un chant d’oiseaux et on ne voit plus un insecte. Elles deviennent fragiles et vulnérables, et au moindre scolyte [un parasite, ndlr], tout le monde crève. Il y a besoin de diversité dans tous les domaines, et plus encore dans la nature : des essences d’arbres différents, des âges différents, des clairières, avec des arbres morts sur pied au sol. C’est toute cette vie qui va nous aider à lutter contre les tempêtes, la sécheresse, les scolytes, le réchauffement climatique.

Il est important aussi de conserver des arbres qui poussent tout seuls. Ne pas avoir cette prétention, comme avec le plan Macron, de planter des millions d’arbres juste pour en replanter. Ça n’a aucun sens. On va mettre du pin Douglas partout, au lieu d’être attentif aux essences pionnières qui vont revenir naturellement.

 

À Strasbourg, une exposition met en regard vos photographies avec des œuvres issues des collections du musée des Beaux-Arts. Que vous inspire-t-elle ?
Pour être tout à fait sincère, c’est devant un tableau que je peux avoir la chair de poule, jamais devant une photo. Alors, je suis flatté mais aussi intimidé de voir mes images à côté des toiles d’un Claude Gellée né à Chamagne, là où j’ai grandi, mais aussi et surtout d’un Théodore Rousseau, pionnier de la peinture naturaliste à qui l’on doit la création de l’un des premiers parcs nationaux, celui de Fontainebleau. Je ne me considère pas comme un artiste, et je souffre un peu de cette petite notoriété qui grandit parce que je ne la trouve pas tout à fait légitime. Je ne crée rien. J’ai un regard aiguisé sur la nature mais je suis un interprète, un témoin de cet art qui se passe dehors, un passeur d’émotions. Un de mes plans favoris du film, ce sont ces deux biches qui arrivent avec le cerf qui les attend et les accompagne. C’est comme un tableau qui vit.

 

C’est quoi, une photo réussie ?
Peut-être celle qui arrive à retranscrire l’émotion qu’on a soi-même ressentie sur le terrain, au moment où on l’a prise. En tout cas, une image qui continue à vivre, à laisser place à l’imaginaire et où chacun peut se raconter sa propre histoire.