«La plus belle ruse du diable est de nous persuader qu’il n’existe pas », proclame une fameuse formule baudelairienne. Le talent de Peter Thiel est de nous faire croire que l’Antéchrist tambourine à la porte, et qu’il faudrait agir en conséquence. Lundi 26 janvier, le milliardaire technofasciste américain était invité à s’exprimer devant les épées de la vénérable Académie des sciences morales et politiques, à Paris, dans le cadre d’un « groupe de travail » fermé à la presse. Dehors, la présence de quelques dizaines de manifestants, encadrés par un cordon de CRS devant la prestigieuse adresse du Quai Conti, est venue rappeler la charge sulfureuse de son intervention. Fallait-il offrir un tel écrin institutionnel à un oligarque qui martèle depuis quinze ans et sur tous les tons que « la démocratie et la liberté ne sont plus compatibles » ?
Selon un enregistrement de la séance obtenu par Télérama, l’ancien ministre et académicien Hervé Gaymard a d’abord pris soin d’en fixer le cadre : une audition parmi des dizaines d’autres, menée en vue de la publication, début 2027, d’un ouvrage collectif sur l’avenir de la démocratie. Le dispositif est feutré, le vocabulaire précautionneux, l’intention affichée scientifique. C’est dans ce décor de respectabilité que Peter Thiel a déroulé, pendant une heure, sa vision cryptique du monde et de sa fin. Quelques curieux ont pris place dans la grande salle des séances pour écouter le diagnostic : le polémiste Laurent Alexandre, qui conseille Jordan Bardella ou Marion Maréchal sur l’intelligence artificielle, ou les essayistes Raphaël Doan et Laetitia Strauch-Bonart. Le patron de LVMH, Bernard Arnault, fraîchement intronisé sous la coupole devant un parterre de grandes fortunes, n’est pas là. Une autre académicienne, la philosophe Chantal Delsol, catholique réactionnaire et partisane de l’union des droites, justifie alors une invitation dont elle a pris l’initiative : Peter Thiel, cofondateur de PayPal, premier investisseur extérieur de Facebook, créateur du géant de l’analyse de données Palantir et manufacturier du vice-président J.D. Vance est « le chef de file d’un courant conservateur et libertarien qui influence le gouvernement de Donald Trump ».
“Débloquer le progrès”
Au pupitre, Thiel commence par tempérer la figure qu’il incarne. Si Vance est un char d’assaut sur le sol européen, son mentor se présenterait presque comme un inoffensif système de guidage. Il n’est, assure-t-il, qu’un « chrétien orthodoxe modéré » doublé d’un « humble libéral classique, avec une seule déviation mineure : [il] s’inquiète de l’Antéchrist ». Cette psychose, pas banale pour un argentier de la tech, le milliardaire la promène depuis plus d’un an, du collège de théologie d’Innsbruck aux clubs privés de San Francisco. Il y a déjà rodé son exposé devant des auditoires choisis, tiraillés entre la fascination morbide et la franche consternation. L’Antéchrist ? Au choix, un « gouvernement mondial », « la Chine » ou… la militante écologiste Greta Thunberg.
Chez Marx, la lutte des classes ordonnait l’Histoire ; chez Thiel, ce rôle revient à l’eschatologie. Considéré comme l’une des figures intellectuelles les plus influentes de la Silicon Valley, l’ancien étudiant de Stanford a développé au fil des années une pensée sinueuse articulée sur des figures tutélaires (René Girard, Leo Strauss, Carl Schmitt, Francis Bacon) et d’un motif obsédant : la modernité libérale, en crise, doit être dépassée pour « débloquer le progrès » technologique, « qui stagne depuis les années 70 ». Loin d’être un « fantasme médiéval », il estime que l’Apocalypse, au sens non pas de la destruction finale mais d’une révélation avant un renouveau, est liée à la fin inéluctable de cette modernité.
Le piège, avec Thiel, serait de s’en tenir à l’exégèse, en le laissant poser les termes brumeux du débat, loin de toute matérialité économique ou politique. Négligeant qu’il est, selon une note du cabinet du ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, avec qui il a déjeuné quelques heures plus tôt lors d’un rendez-vous non inscrit à l’agenda, « un faiseur de rois aux poches profondes ». Et un ingénieur du réel avant d’être un illuminé. En pleine protestation populaire contre l’ICE, le locataire du Quai d’Orsay a d’ailleurs félicité son hôte pour Palantir, partenaire technique crucial de la milice de l’immigration, louant « un outil innovant dont les performances sont très appréciées par les utilisateurs ». Il ne faudrait pas se fâcher, alors que la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) vient de renouveler pour la troisième fois son contrat avec l’entreprise, signé juste après la vague d’attentats de 2015.
L’IA contre la société
Plus loin dans son exposé, Peter Thiel raille le mirage d’une « croissance quantitative » — on vit plus vieux, dans des pays au PIB plus élevé — qui masque un appauvrissement du progrès « qualitatif » : l’absence de grandes ruptures industrielles comparables au projet Manhattan ou, plus surprenant, au Concorde, qu’il cite deux fois. C’est simple, dans sa bouche le futur n’est plus à la hauteur de ses promesses. Cette grille de lecture, Thiel l’applique aussi à l’actualité géopolitique, laissant entrevoir quelques lézardes dans l’édifice trumpiste. Sur le Groenland comme sur le Venezuela, il se montre sceptique face aux démonstrations de force improvisées, qu’il qualifie de « diversions ». Non que la prédation territoriale le révulse — il a lui-même investi dans des projets arctiques —, mais il estime que celle-ci ne sert à rien si elle n’est pas adossée à une supériorité technologique décisive face à l’adversaire chinois.
Interrogé par l’académicien et économiste Thierry de Montbrial, qui loue « l’entrepreneur extraordinaire » et brûle de savoir ce qu’il mijote pour les vingt-cinq prochaines années, Thiel répond tout en détours : « En 1969, nous sommes passés de l’espace tout court en marchant sur la Lune à l’espace intérieur avec le festival de Woodstock. Les hippies ont gagné, et nous nous sommes effondrés en nous-mêmes. » Et de tancer dans le même mouvement « les drogues psychédéliques, les jeux vidéo, le yoga » ou les revendications minoritaires.
C’est là que l’intelligence artificielle entre en scène. À l’écouter, elle constitue aujourd’hui la seule rupture technologique et anthropologique susceptible d’accélérer l’histoire. Là où les sociétés se seraient enfermées dans la gestion des risques (il répudie « la recherche de la paix à tout prix »), l’IA doit agir comme un remède. À condition de ne pas l’entraver : « Si on continue à appuyer sur le frein, nous aurons bien pire que la stagnation. » Dans ses non-dits, une conviction se dessine : la régulation est une menace existentielle, la prudence collective un danger, et la société, mot qu’il ne prononce jamais, un objet politique illégitime qu’il faut absolument contourner. Derrière la méditation érudite se cache en réalité un violent réquisitoire contre la démocratie, qui a ralenti la science. Carl Schmitt, figure juridique du IIIᵉ Reich ressuscitée par la course folle du monde, faisait de la politique le lieu de la distinction entre ami et ennemi, et en avait tiré une doctrine décisionniste, selon laquelle « est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle ». Accueilli comme un oracle par les élites hexagonales, Thiel en propose aujourd’hui la déclinaison technologique.