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Oradour coloniaux français et mythologie nationale

 

Par Olivier Le Cour Grandmaison

Politiste

Dans les sphères politiques et médiatiques où prospèrent les fomentateurs et relais d’une «mythidéologie» consistant à tronquer l’histoire de France au profit de la fabrication d’un roman national-républicain, la polémique montée en épingle autour du parallèle entre les exactions coloniales en Algérie et le massacre d’Ouradour-sur-Glane confirme l’ignorance historique des acteurs de cette croisade politico-culturelle.

 

« L’oubli, [et] même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. » Ernest Renan, (1882)
« Celui qui, pour des raisons quelles qu’elles soient, patriotiques, politiques, religieuses et même morales, se permet le moindre arrangement de la vérité, doit être rayé de l’ordre des savants. » Gaston Paris (1839-1903), professeur au Collège de France

 

Le 25 février 2025, sur RTL, le journaliste Jean-Michel Aphatie déclare que la France s’est rendue coupable de nombreux Oradour coloniaux au cours de la conquête de l’Algérie dans les années 1840, notamment. Les Républicains, depuis longtemps adeptes du vieux roman national relatif aux « bienfaits-de-la-colonisation[1] », les extrêmes-droites et les médias de propagande continue du groupe Bolloré ont immédiatement forgé un scandale et œuvré pour sanctionner celui qu’ils accusent d’avoir commis un crime de lèse-nation.

La majeure du syllogisme ancien, mobilisé par ces apologues et qui est au principe de leur croisade politico-culturelle, peut s’énoncer de la façon suivante : la France est la très glorieuse héritière des Lumières, de la Révolution et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

De là cette conséquence, qui est aussi la mineure de ce syllogisme forgé par les élites de la Troisième République, ce pays à nul autre pareil ne saurait perpétrer de tels actes. Remarquable exemple de la puissante mythologie de l’exceptionnalisme qui entretient sans fin la doxa selon laquelle la France est toujours admirable puisqu’en toutes circonstances elle a su rester fidèle à ses principes universalistes et émancipateurs[2]. Les propos de ce journaliste ne sont donc que mensonges éhontés et dangereux puisqu’ils alimentent, affirment doctement les mêmes, une prétendue « guerre des mémoires » et, pis encore, servent les intérêts d’un État étranger : l’Algérie depuis toujours hostile à l’Hexagone. La sanction de Jean-Michel Aphatie est donc indispensable et la direction de RTL s’est soumise aux injonctions des uns et des autres en cautionnant leur mobilisation liberticide.

Triomphe inquiétant d’une grossière mais efficace écholalie qui passe pour l’expression de la vérité historique lors même qu’elle relève d’une « mythidéologie[3] » persistante qui traite en chiens crevés les faits, les chronologies et les responsabilités depuis longtemps établies par de nombreux universitaires et chercheur-e-s français et étrangers. Véritable conception du monde et de la place toujours éminente que la France est supposée y occuper, cette « mythidéologie », qui est aussi une apologétique, prospère sur le révisionnisme, les mensonges par omission et l’euphémisation. De là, la minorisation et, dans certains cas, la justification des crimes commis en Algérie et dans de nombreuses possessions depuis que « la course à l’Afrique », initiée par la Conférence de Berlin en 1885, a permis aux républicains de faire du pays la seconde puissance impériale du monde.

Forgée pour les besoins de la très mauvaise cause défendue par les forces partisanes et médiatiques que l’on sait, « l’affaire Aphatie » doit être analysée comme un symptôme qui confirme l’influence croissante des adeptes du roman national. Et ce dernier s’impose d’autant plus que, depuis longtemps, les mêmes s’acharnent à disqualifier les sciences humaines et sociales, et les universités, toutes accusées « d’islamo-gauchisme » et de « wokisme[4] ». Relativement marginales il y a encore quelques années, ces incriminations abracadabrantesques sont désormais défendues des extrêmes-droites jusqu’au mal nommé « bloc central » qui partage avec celles-ci nombre de représentations, d’éléments de langage et de propositions programmatiques.

Les doctes gardiens du temple national-républicain soutiennent que la comparaison des massacres coloniaux avec la tuerie commise par la 2e division blindée SS « Das Reich » dans le village martyr de la Haute-Vienne, serait indécente et nouvelle ; il n’en est rien et leurs affirmations péremptoires témoignent de leur ignorance crasse de l’histoire. En décembre 1945, à l’Assemblée constituante, Pierre Fayet, député du Parti communiste algérien, dénonce les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata qui ont débuté le 8 mai de la même année. Au regard des méthodes employées, du nombre de civils exécutés sommairement – entre 30 000 et 35 000 victimes –, souvent torturés et dont les corps ont été parfois brûlés dans les fours à chaux proches d’Héliopolis pour tenter de faire disparaître les preuves des crimes commis, cet élu déclare que ces horreurs rappellent celles d’Oradour-sur-Glane[5].

Certaines méthodes n’appartiennent pas à un passé à jamais dépassé puisqu’elles sont toujours mises en œuvre

Dans les années qui suivent le déclenchement de la dernière guerre d’Algérie, de tels rapprochements se multiplient. D’anciens et célèbres résistants, comme Claude Bourdet, Henri-Irénée Marrou, devenu professeur d’histoire à la Sorbonne, Hubert Beuve-Méry, alors directeur du Monde, qui savent fort bien ce que les termes de « terroristes, bandits, hors-la-loi », employés par le régime de Vichy et l’Occupant, ont justifié, estiment parfaitement légitime de comparer des pratiques de l’armée française avec celles employées par les forces de l’Allemagne nazie. Précision essentielle : il ne s’agit pas pour eux, qui ont été parfois torturés et déportés, de minimiser si peu que ce soit l’extrême gravité des actes perpétrés par ces dernières et la destruction des Juifs d’Europe mais d’attirer l’attention de leurs contemporains sur le fait que certaines méthodes n’appartiennent pas à un passé à jamais dépassé puisqu’elles sont toujours mises en œuvre. À preuve, la torture, les exécutions sommaires et les disparitions forcées érigées en stratégie par les militaires français dans le cadre de la guerre contre-révolutionnaire qu’ils mènent avec l’aval des autorités politiques pour défendre l’Algérie tricolore, anéantir le FLN, ses combattant-e-s et ses militant-e-s.

Le 13 janvier 1955, dans France Observateur, Claude Bourdet rédige dans un article intitulé : « Votre Gestapo d’Algérie ». S’appuyant sur des témoignages précis et concordants, il écrit : après avoir soumis les prisonniers à la « question », « les gestapistes », qui sévissent à Alger et ailleurs, font « signer à leurs victimes à demi-mortes « l’aveu » » puis les conduisent devant un juge en ayant pris soin « de remettre le prisonnier en état, […] (mais oui !) afin qu’il soit présentable[6] ». Terrible collusion entre l’armée et une justice aux ordres qui couvre les méthodes des militaires et se fait l’exécutrice docile des autorités coloniales et métropolitaines.

L’ensemble confirme ceci : ces deux institutions fonctionnent désormais hors des principes et des cadres politico-juridiques de la République, s’arrogent des pouvoirs exorbitants et soutiennent un État d’exception qui est aussi un État terroriste. Inadmissible et injuste interprétation rétrospective, affirmeront les fidèles desservants du culte national. Erreur. Dès 1959, le doyen de la faculté de droit de Grenoble, Claude-Albert Colliard estime qu’à la suite du décret du 17 mars 1956 le « ministre-résident » en Algérie, Robert Lacoste, dispose d’un « pouvoir dictatorial dont jamais aucun fonctionnaire ou ministre de la République n’avait disposé. » Quant à Pierre Vidal-Naquet, il écrit, en 1962 : « Entre le chef de l’État et l’utilisateur du tuyau à eau ou de la magnéto, les pouvoirs spéciaux [12 mars 1956] établissent une solidarité de fait[7] » rendue possible, faut-il ajouter, par la grâce de la loi !

Des historiens-mythographes, des philo-idéologues, des académiciens, de nouveaux Croisés et des responsables politiques, soutenus par d’influents bateleurs médiatiques, affirment aimer et défendre l’histoire de France. Tous la soumettent à de singuliers tourments en la forçant de s’allonger dans le lit de Procuste du roman national-républicain. Aux « faits désagréables et [à] la réalité de la vie dans sa dureté[8] », ils préfèrent les pieuses images d’Épinal d’un passé glorieux et le sublime portrait d’une Marianne idéalisée qui n’existe que dans les fables qu’inlassablement ils récitent. À la bonne heure !

 

[1] Votée par la droite et jamais abrogée, la loi du 23 février 2005 établit une interprétation officielle et apologétique du passé colonial. Son article premier est ainsi rédigé : « La Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, et Tunisie et en Indochine… » (Souligné par l’auteur)

[2] Pour une étude précise de cette mythologie, voir La fabrique du roman national-républicain, éditions Amsterdam, 2025.

[3] Marcel Détienne, Comment être autochtone. Du pur Athénien au Français raciné, Seuil, 2003.

[4] Au vrai, une certaine gauche socialiste a aussi participé à cette offensive. En témoignent les propos scandaleux du premier ministre, Manuel Valls, qui, en mars 2016, a dénoncé la sociologie au motif qu’elle serait à l’origine d’une « culture de l’excuse ». Quatre ans plus tard, au lendemain du terrible assassinat de Samuel Paty, le 17 octobre 2020, Jean-Michel Blanquer, orfèvre en démagogie, a usé des termes précités pour stigmatiser les universités et le CNRS.

[5] Alger Républicain, 29 décembre 1945. Quant à l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer, elle écrit, dans Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945. De Mers-el-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, La Découverte, 2002 : « À l’école de la Gestapo », policiers, militaires et civils « ont appris des raffinements […] qui laissent moins de traces et humilient davantage : la baignoire, la bouteille d’eau, etc… ».

[6] Claude Bourdet, « Votre Gestapo algérienne », France Observateur, 13 janvier 1955. Résistant et compagnon de la Libération, Claude Bourdet (1909-1996) a fondé cet hebdomadaire avec Gilles Martinet et Roger Stéphane.

[7] Claude-Albert Colliard, Libertés publiques, Dalloz, 1959 cité par Pierre Vidal-Naquet, La Torture dans la République, Les Éditions de Minuit, 1972.

[8] Max Weber, « L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales. » in Essais sur la théorie de la science, trad. de J. Freund, Plon, 1965.