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Récit

Emeutes de 2024 en Nouvelle-Calédonie : des détenus kanak piégés dans l’Hexagone

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Envoyés en urgence dans des prisons à 17 000 km de chez eux, au plus fort de la crise insurrectionnelle il y a deux ans, plusieurs dizaines de détenus continuent de purger leur peine loin de leurs proches et réclament leur transfert retour.

Des Kanak manifestent le 7 juin 2025 devant la prison de Mulhouse-Lutterbach, où est détenu le leader indépendantiste Christian Téin, qui sera libéré quelques jours plus tard.
Des Kanak manifestent le 7 juin 2025 devant la prison de Mulhouse-Lutterbach, où est détenu le leader indépendantiste Christian Téin, qui sera libéré quelques jours plus tard. (Vincent VOEGTLIN/PhotoPQR. L'Alsace. MaxPPP)
ParMaïté Darnault
correspondante à Lyon
Publié le 12/05/2026 à 19h32

 

 

Il a rendu son dernier souffle, seul, assis sur une chaise à la table de sa cellule. Frédéric Grochain, 31 ans, est mort le 7 février au centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand, en Saône-et-Loire, à 17 000 kilomètres de chez lui. Ce Kanak, originaire d’une tribu de Ponérihouen, sur la côte est de la Nouvelle-Calédonie, était incarcéré en Bourgogne depuis près de deux ans. Condamné en octobre 2023 à Nouméa, il aurait pu être libéré le 18 décembre 2027. Mais il n’avait pas choisi de purger sa peine dans l’Hexagone, où il a été transféré le 22 juin 2024. L’administration pénitentiaire a décidé à sa place et une foule de questions continue de ronger ses proches.

«C’était une personne calme, pas méchante, avec un grand cœur, ce n’était pas un assassin, bien qu’il soit allé en prison, confie son grand frère, Judy Gaël Grochain, 35 ans. Je n’arrive pas à comprendre qu’on laisse une personne à l’agonie dans sa cellule, alors qu’elle voulait rentrer au pays.»Déposée un an plus tôt, en février 2025, sa demande de transfert, pour finir sa peine à Nouméa, préparer sa réinsertion, rompre avec l’isolement et l’indigence imposés par son extrême éloignement, était restée sans réponse. C’est dans un cercueil scellé que Frédéric Grochain a accompli son ultime voyage, avant d’être inhumé sur les terres de son clan le 16 avril.

Ce destin tragique témoigne de la violence du sort réservé à près de 80 prisonniers, tous kanak, le peuple premier de cet archipel du Pacifique, dont le processus de décolonisation n’en finit pas de s’enliser depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron. Une date a fait basculer le parcours de détention de ces hommes, pour la plupart jeunes et condamnés à des peines de quelques années pour des faits de délinquance : le 13 mai 2024, point de départ du soulèvement politique et civil qui a ravagé la Nouvelle-Calédonie. A la suite de la mobilisation du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) contre le projet de loi de dégel du corps électoral, ces émeutes ont provoqué le décès de quinze personnes et plus de 2 milliards d’euros de dégâts.

«Franchissement forcé d’une frontière internationale»

 

Ce territoire d’outre-mer de 260 000 habitants continue d’attiser les convoitises pour son sous-sol riche en nickel et, surtout, son emprise maritime, qui lui offre une zone économique exclusive de 1,7 million de km², cent fois plus étendue que sa superficie terrestre. Une manne financière et un pivot géostratégique auxquels la France ne compte pas renoncer, bien que la Nouvelle-Calédonie reste inscrite depuis 1986 sur la liste des territoires non autonomes établie par les Nations unies. C’est à ce titre que le collectif Solidarité Kanaky, en faveur du droit à l’autodétermination des Kanak, a été alerté en juillet 2024 au sujet de ces prisonniers «déportés».

L’organisation militante s’est alors mise à leur recherche, en diffusant grâce au bouche-à-oreille un guide à l’attention de leurs proches, «l’Etat et l’administration pénitentiaire à Nouméa n’ayant donné aucune information» aux familles comme aux avocats, constate le collectif. Selon l’ONU, l’archipel du Pacifique est de fait «un territoire séparé et distinct de la France», rappelle Solidarité Kanaky. Ces transferts constituent donc «un franchissement forcé d’une frontière internationale et ce, vers un territoire de l’espace de l’Union européenne, en violation du droit international», y compris à l’encontre des personnes sous écrou.

Privés de fait de visites, de colis de linge et d’argent liquide pour cantiner ou passer des appels, ces Kanak, déjà incarcérés lors des émeutes de 2024, sont devenus les victimes collatérales d’un nouvel épisode de «répression coloniale», dénonce le collectif. Leurs histoires disparates reflètent les aléas de la chaîne de décision judiciaire et les carences d’un système carcéral à bout de souffle, en particulier dans les outre-mer. Le Camp-Est, le centre pénitentiaire de Nouméa, concentre les maux : insalubrité, surpopulation chronique et discrimination raciale.

L’établissement, qui date du bagne, héberge en moyenne 590 détenus pour une capacité de 382 places, dont les trois quarts se trouvent dans des préfabriqués délabrés. Or, 90 % des prisonniers sont kanak, alors que ces derniers représentent moins de la moitié de la population calédonienne. Epinglé à plusieurs reprises par la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté et régulièrement condamné par la justice pour ses manquements, le Camp-Est a été à nouveau sommé en octobre 2025 par le tribunal administratif de Nouvelle-Calédonie d’abolir des traitements contraires à la dignité humaine.

 

Faire de la place «à l’aveugle»

En mai et juin 2024, selon le procureur de la République de Nouméa, Yves Dupas, les émeutes ont donné lieu à 2 530 gardes à vue, soldées par 243 incarcérations. D’après Solidarité Kanaky, de mai à décembre 2024, au plus fort de la crise, 63 détenus ont été acheminés de l’archipel jusqu’à une quarantaine d’établissements pénitentiaires de l’Hexagone. Car il a fallu délester en urgence les unités de la prison, rendues en partie hors d’usage par deux mutineries, survenues le 13 mai et dans la nuit du 14 au 15 mai, alors que l’agglomération de Nouméa s’embrasait.

Près d’un barrage routier dans le quartier de la Vallée du Tir à Nouméa, le 24 juin 2024.
Près d’un barrage routier dans le quartier de la Vallée du Tir à Nouméa, le 24 juin 2024. (Delphine Mayeur/AFP)

 

«Coordonner ces départs, émettre des passeports d’urgence, prévoir des avions sur le tarmac et établir des plans de vols internationaux a nécessité une énorme organisation, pointe Me Julie Jarno, avocate au barreau de Marseille, en charge d’une douzaine de dossiers de ces prisonniers. Et comment ont-ils été choisis ? Cette opacité est scandaleuse. Cela donne l’impression que l’administration pénitentiaire a répondu à une demande politique de fermeté absolue en faisant de la place à l’aveugle.»

Une source judiciaire à Nouméa confirme : «Ce qui a été diligenté est impressionnant, on a senti qu’on participait à quelque chose de déjà écrit, tout était prêt.» Une autre source locale abonde : «Ils voulaient frapper fort pour casser le mouvement indépendantiste, on aurait dit un tribunal militaire.» Selon le rapport d’activité du centre pénitentiaire de Nouméa de 2024, dont Libération a consulté une version non caviardée, ces transferts en urgence ont bénéficié du «renfort d’une soixantaine d’ELSP de France hexagonale missionné spécialement ou encore des Eris».

Ces «équipes locales de sécurité pénitentiaire» et «équipes régionales d’intervention et de sécurité» sont des agents spécifiquement formés aux extractions pour les premiers, au maintien de l’ordre pour les seconds. Contactés, la direction générale de l’administration pénitentiaire et le procureur de la République de Nouméa n’ont pas donné suite. La directrice du Camp-Est, Diane Chevreau, a indiqué à Libération ne pas être «habilitée» à répondre.

«Ceux qui veulent rentrer n’en peuvent plus»

Les deux plus importantes vagues de transferts – 23 détenus à chaque fois – ont eu lieu le 22 juin et le 10 juillet 2024. Frédéric Grochain a fait partie de la première. Selon son témoignage livré à une cousine avant de décéder, il a été menotté durant une trentaine d’heures d’avion, avec l’interdiction de parler aux autres prisonniers. En parallèle, le même jour, dans un gros porteur militaire spécialement affrété, sept responsables de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), l’organisation émanant du FLNKS soupçonnée d’avoir piloté les émeutes, ont été également été transférés vers Paris.

Parmi ces militants, il y avait Christian Téin, porte-parole de la CCAT. Elu président du FLNKS, le 31 août 2024 lors de sa détention, il a passé près d’un an à l’isolement au centre pénitentiaire de Mulhouse-Lutterbach. Libéré le 12 juin 2025, il est rentré en Nouvelle-Calédonie le 4 décembre suivant, toujours poursuivi pour «vols en bande organisée avec arme», «destructions en bande organisée» et «association de malfaiteurs en vue de la préparation de crimes et délits».

Mis à part ces profils politiques, une quinzaine de déportés «de droit commun» sont désormais libres. «Ceux qui sont sortis rapidement se sont débrouillés quand ils avaient des attaches en France, la majorité a voulu rester pour tenter sa chance, mais ceux qui veulent rentrer n’en peuvent plus», souligne Me Jarno. Deux de ses clients ont pu bénéficier d’aménagements de peine à Nouméa car leurs familles ont fourni des attestations d’hébergement et de projets professionnels, et payé leurs billets d’avion. Libéré en juillet 2025, un autre, «vulnérable, avec une pathologie psychique», a été admis au centre psychiatrique du Vinatier, à Lyon. L’hôpital a fini par débloquer une aide exceptionnelle pour qu’il soit raccompagné par deux soignants en Nouvelle-Calédonie. D’autres encore ont pu rallier l’autre bout du globe à la faveur de cagnottes en ligne, quand un aller simple coûte au moins un millier d’euros.

C’est grâce à l’appel d’un inconnu passé depuis le Camp-Est, un détenu qui cachait un téléphone, que Dominique Daye a été prévenue que son fils incarcéré, père de famille, «allait prendre l’avion» quelques heures plus tard, le 22 juin 2024. Dylan, alors âgé de 29 ans, souffre de schizophrénie. En insistant auprès du centre pénitentiaire de Nouméa, elle s’est fait confirmer son transfert à la prison d’Orléans-Saran. «En deux mois, j’ai vendu ma voiture et des affaires pour payer mon billet, une connaissance m’a accueillie sur place et j’ai parcouru la ville pour trouver un médecin et un avocat.»

«On se sent très impuissant devant la justice»

Quand elle obtient un droit de visite, elle reconnaît à peine son fils, qui «délirait carrément», médicamenté «avec une dose assez forte en attendant le transfert de son dossier médical de Nouméa». Dylan ne se souvient ni avoir signé des papiers ni avoir été «informé que ça allait servir à faire un passeport», retrace sa mère. Elle s’est démenée pour permettre son hospitalisation et dix mois plus tard, il avait purgé sa peine.

«Il est resté deux mois avec moi, j’ai fait des heures en plus et pris un crédit pour payer son billet d’avion», dit cette auxiliaire de vie, qui a trouvé du travail dès son arrivée en France hexagonale. «Depuis qu’il est rentré, il est très posé, il peut voir son enfant», se félicite celle dont un autre fils, Abel (prénom d’emprunt), également détenu, a été transféré à Bourg-en-Bresse (Ain) en novembre 2024. «J’essayais de le joindre pour lui annoncer la mort de son père et j’ai appris comme ça qu’il était dans une prison en France, c’est très choquant, on se sent très impuissant devant la justice.» Depuis, Abel «est en train de déprimer» car «ses demandes de transfert ou de sortie sont tout le temps repoussées».

Christian Téin (en bleu) lors d’un congrès du FLNKS, le 6 décembre 2025.
Christian Téin (en bleu) lors d’un congrès du FLNKS, le 6 décembre 2025. (Delphine Mayeur/AFP)

Après quelques missions dans l’Ain pour se rapprocher de lui, Dominique Daye a dû dormir dans sa voiture ou à l’hôtel en attendant de louer un logement. Une prochaine adresse fixe lui permettra d’appuyer la demande de libération conditionnelle de son fils. «Je m’accroche à cette nouvelle vie, j’essaie de prendre le bon côté pour pouvoir avancer, sinon j’aurais fini sous un pont», souffle la quinquagénaire. Une certitude : elle ne rentrera pas au pays sans l’assurance qu’Abel soit tiré d’affaire.

Judy Gaël Grochain n’a pas eu cette chance, il est arrivé trop tard pour prendre soin de son petit frère. En janvier, ce manutentionnaire, père d’un garçon de 5 ans, a rejoint à Saint-Chamond (Loire) sa compagne, qui a décroché un emploi en France. Quand il joint par téléphone le centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand pour obtenir un permis de visite, «la personne de l’accueil m’a demandé si j’étais au courant», sans en dire plus. Le trentenaire a un «mauvais pressentiment».

«On l’a laissé mourir à petit feu»

La directrice le rappelle pour lui annoncer le décès de Frédéric cinq jours plus tôt. Les démarches administratives pour le rapatriement du corps ont été laborieuses, mais «tout a été financé par l’administration pénitentiaire, il y a eu une décence de leur part», indique Me Jarno. L’enquête judiciaire ouverte par le parquet de Chalon-sur-Saône «est toujours en cours», a indiqué à Libération le procureur de la République Patrice Guigon, précisant que «l’autopsie, réalisée au centre médico-légal à Dijon, a établi que M. Grochain était décédé de cause naturelle» et que «le rapport d’analyse toxicologique est revenu négatif».

Mais, selon Me Jarno, l’expertise a également montré qu’il était atteint de tuberculose, une maladie infectieuse pulmonaire grave pour laquelle le service médical de détention lui aurait prescrit un traitement. Or, ni son conseil, ni la famille du détenu, avec qui l’administration n’avait jamais initié de contact, ni le personnel de la prison, pourtant exposé à une éventuelle contagion, n’auraient été informés de sa pathologie. «Ce serait trop facile de dire qu’il ne prenait pas ses cachets, je pense qu’il a souffert, qu’on l’a laissé mourir à petit feu, il y a peut-être eu une négligence»,s’interroge Judy Gaël Grochain. En vue de la clôture de l’enquête, Me Jarno prépare un recours en responsabilité à l’encontre des administrations hospitalière et pénitentiaire.

A ce jour, la pénaliste a réussi à obtenir le transfert vers la Nouvelle-Calédonie de deux clients sexagénaires purgeant de longues peines. Les demandes, formulées dès fin 2024, ont mis près de deux ans à aboutir. L’un a reçu une décision favorable le 13 mars 2025, l’autre le 6 août 2025, et les deux ont pris un vol le 6 mars suivant. Le 3 avril, une troisième personne a obtenu un feu vert, sans date de retour, et la demande d’une quatrième pourrait être «étudiée favorablement», espère-t-elle. «Maintenant, ils s’assouplissent, ils permettent au compte-goutte à des personnes de rentrer mais ils en laissent plein sur le bas-côté. Pourquoi ne les mettent-ils pas tous dans un avion pour les ramener d’un coup, comme ils l’ont fait à l’aller ?»