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« La fermeture des élevages intensifs devrait être planifiée rapidement »

Tribune

Collectif

Il devient intenable de maintenir des exploitations qui, outre leurs effets polluants, sont très gaspilleuses en ressources, souligne un collectif de chercheurs spécialistes de la condition animale et de l’écologie dans une tribune au « Monde ».

 

Le secteur de l’élevage subit violemment les effets des canicules à répétition. A l’échelle nationale, une surmortalité record des animaux a été observée début juillet dans les fermes-usines, dont est issue la grande majorité de la viande consommée en France : + 1 000 % pour les volailles, + 200 % pour les cochons en Normandie et en Pays de la Loire.

Les usines d’équarrissage ne sont pas parvenues à traiter les cadavres des bêtes, qui ont été enfouis par centaines de milliers par les éleveurs eux-mêmes en Bretagne. En élevage extensif, les vaches vivent très mal les fortes chaleurs et la sécheresse attaque l’herbe des pâturages, compromettant leur alimentation pour les mois à venir. C’est un désastre pour les animaux, et une situation particulièrement éprouvante pour les agriculteurs. Or l’élevage, qui subit durement les effets du dérèglement climatique, en est également une cause majeure, dont la contribution peut être estimée à 20 % des émissions de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale. Par comparaison, les émissions directes du secteur des transports représentent environ 15 % des émissions globales.

 

Par ailleurs, les réductions d’émissions de l’agriculture sont plus rapidement bénéfiques que celles de l’énergie ou des transports : une partie significative d’entre elles concerne le méthane, un gaz qui persiste moins longtemps dans l’atmosphère que le dioxyde de carbone. Ainsi, en 2022, une étude publiée dans la revue Plos Climate estimait qu’une sortie rapide des productions animales à l’échelle mondiale aurait le potentiel de stabiliser le niveau des gaz à effet de serre dans l’atmosphère pour trente ans, et de compenser 68 % des émissions au XXIsiècle, grâce à la récupération de terres associée.

Prendre soin de la biodiversité

Il s’agit bien sûr d’un scénario heuristique, qui permet de considérer l’élevage à sa juste mesure dans les politiques climatiques. Il est en tout cas regrettable que la Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat, publiée en février, n’ait pas fixé des objectifs clairs de réduction des productions et des consommations animales. Depuis au moins quinze ans, les scénarios de transition agroécologiques les plus sérieux préconisent une réduction d’au moins 50 % du cheptel bovin et de 30 % à 70 % de la consommation de produits animaux (viande, laitages et œufs) selon les études, pour respecter les engagements climatiques.

 

Dans une perspective concrète, des personnalités comme le journaliste et militant britannique George Monbiot et des organisations comme RePlanet ou l’Institute for European Environmental Policy proposent de rémunérer les personnes investies dans l’élevage extensif pour des activités de restauration des écosystèmes. Il s’agirait de prendre soin de la biodiversité et de recréer des puits de carbone sur les surfaces entretenues, plutôt que d’y exploiter des animaux pour la viande ou le lait (les prairies pâturées ne captent que de 20 % à 60 % des émissions des ruminants qui y sont mis en pâturage).

 

Pour ce qui est des élevages intensifs, qui créent très peu d’emplois et dont l’impact écologique est écrasant, leur fermeture devrait être planifiée rapidement. En effet, dans un monde menacé par la précarité alimentaire, comment pouvons-non accepter de maintenir des exploitations aussi gaspilleuses en ressources ? En Europe, près des deux tiers des céréales produites sont destinés aux élevages.
Ces propositions peuvent sembler déconnectées des réalités économiques, mais l’examen montre que poursuivre dans la voie actuelle nous coûterait plus cher encore. En effet, l’élevage est un secteur en faillite, maintenu aujourd’hui à larges coups de subventions publiques. Le dérèglement climatique coûte déjà à la France près de 2 milliards d’euros par an en dommages assurés, sans compter les pertes agricoles, les impacts sanitaires et les atteintes aux écosystèmes. Dans la perspective d’une poursuite des tendances actuelles, on estime que ce coût pourrait augmenter de 40 % à 120 % d’ici à 2050, dont de 30 % à 60 % du seul fait du changement climatique.

 

Quant aux éleveurs, leurs revenus actuels sont en grande partie issus des subventions publiques perçues pour faire fonctionner leurs exploitations, et la situation pourrait être encore aggravée par les crises météorologiques à répétition. Ils auraient donc tout intérêt à engager une reconversion vers une activité écologiquement vertueuse, porteuse d’espoir et rémunérée à sa juste valeur.
A rebours des politiques dominantes, nous revendiquons une approche écologiquement réaliste de l’agriculture. Elle s’impose dans un contexte où l’accélération du changement climatique menace la sécurité alimentaire, les conditions de vie des agriculteurs et la stabilité des écosystèmes. Il est urgent qu’elle puisse être approfondie, chiffrée et mise en discussion dans la perspective de l’élection présidentielle de 2027. Il en va de notre avenir à tous et à toutes, et de celui des êtres vivants avec qui nous partageons cette planète.
Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale (université de Grenoble-Alpes) ; Tom Bry-Chevalier, doctorant en économie ; Emilie Dardenne, professeure en études anglophones et études animales (université Rennes 2) ; Jean-Marc Gancille, conservationniste pour l’ONG Globice ; Anne-Laure Legendre, enseignante-chercheuse en santé environnementale (université Paris Saclay, université de Versailles - Saint-Quentin-en-Yvelines) ; Marie-Claude Marsolier, directrice de recherche en génétique (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives/Muséum national d’histoire naturelle) ; Elodie Merlot, directrice de recherche en sciences animales (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) ; Jérôme Segal, historien, spécialiste des questions animales (Sorbonne Université) ; Réjane Sénac, directrice de recherche au CNRS en science politique (Sciences Po) ; Elodie Vieille Blanchard, docteure en sciences sociales (EHESS). Retrouvez la liste complète des signataires ici.