Jordan Bardella, une jeunesse au FN sous l’influence idéologique d’Alain Soral
Accusé d’avoir produit des écrits antisémites lorsqu’il était jeune militant, ce qu’il conteste, le président du RN a évolué dans un environnement où l’influence d’Alain Soral était manifeste. Brièvement membre du Front national, le polémiste antisémite est resté dans les années 2010 une référence populaire et, pour certains, une boussole idéologique.
Par Abel Mestre et Clément Guillou
Marine Le Pen et Jordan Bardella, avec Christopher Szczurek et Julien Sanchez, avant la photo du nouveau groupe RN au Sénat, à Paris, le 29 septembre 2026. JULIEN MUGUET POUR « LE MONDE »
La salle sans fenêtre résonne parfois d’un « Faut l’savoir, hein ! », le gimmick d’Alain Soral, quand les esprits se relâchent après la conférence du mercredi soir. Dans les années 2010, le Forum est le quartier général des jeunes lepénistes d’Ile-de-France, et le centre de formation politique de Jordan Bardella. A peine majeur, il y rencontre ceux qui constituent aujourd’hui son premier cercle. On s’y retrouve une fois par semaine, rue Jeanne-d’Arc, à Paris (13e), avant de dîner dans un restaurant italien du boulevard de l’Hôpital. C’est dans ce cadre informel que les conversations s’éloignent de la doctrine officielle du Front national (FN), et révèlent les obsessions de cette jeunesse fascinée par Marine Le Pen. Pizza dans une main, smartphone dans l’autre, la jeunesse d’extrême droite regarde le dernier clash d’Eric Zemmour, le dernier « canapé rouge » d’Alain Soral sur YouTube, la dernière provocation de Dieudonné.
Fin 2013, année à laquelle remontent les premiers écrits antisémites que Mediapart attribue à Jordan Bardella et qui portent la marque du « soralisme », Alain Soral est répudié dans les hautes sphères du FN : son départ du parti, en 2009, après trois années d’influence, s’est fait dans le fracas, pour une place refusée aux élections européennes. Mais, à la base, il est admiré, malgré son complotisme antisémite de plus en plus pathologique. Plusieurs anciens habitués du Forum, contactés par Le Monde, témoignent d’une « ambiance soralienne » et de « jeunes biberonnés à ses vidéos », précisant systématiquement n’avoir jamais entendu M. Bardella tenir des propos antisémites. Une source se souvient seulement l’avoir vu lisant Sociologie du dragueur (Blanche, 1996), son premier ouvrage masculiniste.
L’intérêt pour Soral de François Paradol et Donatien Véret, deux proches collaborateurs de Jordan Bardella rencontrés au Forum, va bien au-delà : le premier fut adhérent de son groupuscule Egalité et réconciliation, jusqu’au début des années 2010, et le second recommandait, en 2012, la lecture de la première référence complotiste et antisémite soralienne, Comprendre l’empire (Blanche, 2011), parmi d’autres ouvrages du même acabit.
Pour cette génération, Alain Soral est un mème, un personnage caricatural, mais séduisant, un vecteur « cool » de l’antisémitisme. La page d’Egalité et réconciliation cumule des millions de visites. Au Forum, on cite ses tics et punchlines, au même titre que ceux d’OSS 117. Ses condamnations, autant que l’annulation des spectacles de l’antisémite Dieudonné, suscitent l’indignation. Les réseaux sociaux ont longtemps gardé mémoire de cet intérêt, avant que les lepénistes débutants n’en effacent les traces. Quelques-unes sont restées, comme ce compte anonyme utilisé par Jordan Bardella – selon l’information de l’émission de France 2 « Complément d’enquête », que l’intéressé dément – et qui citait, en 2015, le « grand sociologue » Alain Soral. Ou de la jeune députée européenne Julie Rechagneux qui, en 2013, relayait un message du même auteur moquant « [leurs] maîtres du CRIF » (Conseil représentatif des institutions juives de France) ou raillant l’interdiction de Dieudonné.
« Influences bizarres »
« Le Forum a eu des influences bizarres sur les jeunes, se souvient Gilles Clavel, ex-secrétaire départemental de Seine-Saint-Denis, qui croit cependant à une machination visant son ancien protégé. C’était un endroit conçu pour former les gens, mais, parfois, on va chercher sa motivation auprès de personnes qui font le buzz et ne sont pas sur les bons rails. » Jordan Bardella en a aussi croisé dans son département, à l’époque. Le bureau de la fédération, dont il prend la tête en 2014, à 18 ans, est truffé d’antisémites : un conseiller municipal est exclu pour des propos tenus publiquement cette année-là, et l’adjoint de Gilles Clavel est coutumier de « mauvaises blagues antisémites », admet ce dernier.
Laurent, l’un des militants du département, également habitué du Forum, partage largement – et sans conséquence – ses obsessions par e-mail : des messages « informatifs sur certaines personnalités, un groupe de SS par exemple, sans les juger », selon Gilles Clavel ; plutôt « très complotistes et réhabilitant les nazis », selon Maxence Buttey. Cet ancien cadre de la fédération du 93, converti à l’islam et exclu du parti en 2015, après un tweet sur la lapidation, dit être arrivé au FN grâce à Alain Soral, et avoir découvert au Forum l’intégralité des auteurs antisémites et révisionnistes français, de Robert Brasillach à Vincent Reynouard.
Si l’influence de Soral auprès du Front national de la jeunesse a persisté après son départ du parti, c’est que la graine a été bien semée. Dans les années 2000, ses passages réguliers à la télévision, chez Thierry Ardisson ou dans les émissions de Frédéric Taddeï, popularisent son discours. Légitimé par la télévision – malgré de premières déclarations antisémites –, le transfuge du Parti communiste devient, en 2006, un idéologue du FN. Il inspire une partie de la campagne présidentielle 2007 de Jean-Marie Le Pen, comme le discours de Valmy (Marne), en septembre 2006, louant l’assimilationnisme, ou son déplacement à la dalle d’Argenteuil (Val-d’Oise), en avril 2007. L’idée : « Donner toute leur place aux Français issus de l’immigration qui veulent s’insérer en tant que Français », rappelle Philippe Péninque, l’un des rouages de la campagne de 2007. Cet ancien chef du Groupe Union Défense (GUD), groupuscule étudiant d’extrême droite violent, se dit encore aujourd’hui « proche de Marine Le Pen ». Avec un autre ancien du GUD, Jildaz Mahé O’Chinal, et Alain Soral, il lance Egalité et réconciliation, dont le discours viriliste et violemment antisioniste sera la matrice de toute une génération, qui militera en grande partie au FN, mais pas uniquement.
« Doctrine sociale et patriote »
« Il a apporté de l’intellect à ce mouvement qui n’en avait pas, estime un ancien cadre du FN, proche d’Alain Soral. Il a amené une doctrine sociale et patriote qui nous sortait de la bêtise ethno-différentialiste de la nouvelle droite. » Son discours parle aux milieux populaires et aux banlieusards, et certains de ses concepts – antiaméricanisme et antifinance, notamment – impriment une marque durable, bien au-delà de son départ en 2009. « Soral était fait pour faire de la politique comme moi pour être danseuse nue au Crazy Horse », persifle aujourd’hui M. Péninque. Il n’empêche : sa popularité en ligne a sans doute formé bien davantage de cadres du FN que les intellectuels de la nouvelle droite ou les laborieuses formations internes du parti.
Durant ses deux années au parti, il multiplie les conférences au Forum et à l’Iforel, l’organisme de formation des élus lepénistes. « Il nous amène à nous intéresser à plein de choses, se souvient un ancien d’Egalité et réconciliation resté dans la galaxie lepéniste. Les contradictions de la gauche et sa trahison du peuple, l’incompatibilité entre la logique sociale et la logique sociétale, entre la gauche et le libéralisme… C’est aussi un excellent vulgarisateur et un moteur de curiosité : par lui, on découvre des auteurs comme Karl Marx ou Jean-Claude Michéa. » Aux plus désorientés, Alain Soral propose aussi une illusion de cohérence séduisante : « Le soralien croit avoir une compréhension du monde qui échappe à tous les autres, analyse Alain Avello, brièvement adhérent d’Egalité et réconciliation en 2008 et cadre du FN entre 2013 et 2017. Quand on entre dans le système, tout fait sens à l’intérieur. »
Le complotisme antisémite devenant l’exclusivité du discours d’Alain Soral, son influence semble se réduire à partir de 2012. Mais ses soutiens en interne montent en grade, à l’image de David Rachline, qui prend des responsabilités au sein de la direction, devient sénateur et maire de Fréjus en 2014. Ou des membres de la « GUD connection » dirigée par Frédéric Chatillon, devenus incontournables dans le fonctionnement du parti et formant la prochaine génération de cadres – comme Paradol et Véret. La jeunesse frontiste est scindée, entre identitaires et soraliens, et les seconds ont la main. Ils se fondent facilement dans la doctrine de Marine Le Pen et de son dauphin de l’époque, Florian Philippot, en particulier dans sa dimension économique et sociale.
« La ligne d’Egalité et réconciliation était la continuité de la ligne traditionnelle du FN, explique M. Péninque. Son slogan, “gauche du travail et droite des valeurs”, c’est une manière de traduire la ligne du “ni droite ni gauche”. » Alain Soral, lui, revendique la filiation avec Florian Philippot, notamment dans sa critique de la mondialisation et son refus de l’obsession islamophobe. « L’influence d’Alain Soral sur une partie du Front national a été l’une des raisons de fond qui m’ont poussé à quitter ce mouvement [en 2015] », affirme à l’époque au média StreetPress le député européen Aymeric Chauprade, qui dressait un parallèle entre les « lectures du monde » de MM. Philippot et Soral.
Cornaqué par François Paradol et figure montante des « nationaux-républicains », l’équipe de M. Philippot, le jeune Bardella baigne dans cette atmosphère sous influence soralienne. En 2016, le conseiller régional d’Ile-de-France crée le collectif Banlieues patriotes et tracte à Montfermeil (Seine-Saint-Denis) ou Vénissieux (Rhône). Le décalque de la stratégie de Valmy et d’Argenteuil prônée par Soral dix ans auparavant. Il côtoiera bientôt l’ancien « gudard » Péninque, dont il loue la « très fine analyse politique », et son alter ego Frédéric Chatillon, dont il devient l’éphémère gendre. En 2017, Jordan Bardella échange avec Le Monde ces quelques impressions : « Egalité et réconciliation, ils sont très forts sur le Net, mais ils n’ont pas de force de frappe sur le terrain. » Mais déplore : « Soral a un ego surdimensionné, et un problème avec la question des juifs. »
