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Laurent Nottale, astrophysicien : « La vacuité dans le bouddhisme affirme le même principe que la relativité d’Einstein »

Dans son ouvrage « Relativité et vacuité. Du mouvement aux échelles », l’astrophysicien et adepte du bouddhisme développe une hypothèse aussi étonnante que vertigineuse, soutenant qu’il existe une connexion fondamentale entre le bouddhisme et la physique moderne.
Propos recueillis par Youness Bousenna
T Coronae Borealis (T CrB) est un système stellaire binaire et une nova récurrente situés à environ 2 600 à 3 000 années-lumière de la Terre, dont l’explosion imminente est très surveillée par les astronomes. T Coronae Borealis (T CrB) est un système stellaire binaire et une nova récurrente situés à environ 2 600 à 3 000 années-lumière de la Terre, dont l’explosion imminente est très surveillée par les astronomes. MARK PATERNOSTRO/SCIENCE PHOTO LIBRARY
Directeur de recherche honoraire au CNRS, Laurent Nottale est un astrophysicien reconnu. Ce professeur-visiteur à l’Observatoire de Paris-Meudon a notamment été le récipiendaire d’un prix de la Société française d’astronomie et d’astrophysique pour sa contribution à la découverte des lentilles gravitationnelles, ces concentrations de matière provoquant une déviation de la lumière. Il a, en outre, consacré une partie de sa carrière à développer l’hypothèse de la fractalité de l’espace-temps − elle postule que le tissu de l’univers n’est pas lisse, mais rugueux et rempli de détails à l’infini.
Parallèlement, il est aussi, depuis trois décennies, un adepte du bouddhisme, et intègre des techniques de méditation dans son processus de recherche. Ce parcours singulier a débouché sur une intuition vertigineuse, développée dans l’ouvrage Relativité et vacuité. Du mouvement aux échelles (Les Belles Lettres, 2025), d’une correspondance entre la théorie physique de la relativité et la notion de vacuité au cœur du bouddhisme.

Comment un astrophysicien en vient-il à s’intéresser au bouddhisme ?

J’ai découvert le bouddhisme en 1994, dans le cadre de mes recherches en astrophysique. Dès l’enfance, je me suis pris de passion pour la théorie de la relativité d’Albert Einstein (1879-1955), qui met au cœur l’espace-temps. Elle m’a donné la vocation de chercheur. Après un premier travail sur les lentilles gravitationnelles, qui a fait l’objet de ma thèse en 1980, j’ai mis au premier plan une réflexion de longue date sur la physique quantique, qui s’applique aux petites échelles.

 

La physique quantique est axiomatique, c’est-à-dire qu’elle est déduite des observations, mais n’est pas fondée sur des principes premiers, à l’inverse de la relativité générale d’Einstein, qui s’applique à la gravitation, donc plutôt aux grandes échelles. L’axe de ma recherche était de refonder la physique quantique à partir du principe de relativité, ce qui permettait en même temps d’étendre ce dernier et de proposer une approche différente à la grande crise que connaît la physique depuis le XXe siècle – crise née du fait que physique quantique et relativité générale sont toutes deux valides, mais en contradiction l’une avec l’autre. L’intuition que j’ai alors creusée était d’introduire la notion de « relativité d’échelle ».
En 1993, j’ai publié les résultats de cette recherche suggérant la « fractalité de l’espace-temps » dans le livre Fractal Space-Time and Microphysics : Towards a Theory of Scale Relativity [« espace-temps fractal et microphysique : vers une théorie de la relativité d’échelle », World Scientific, non traduit]. L’année suivante, je me suis rendu en Argentine pour un colloque international, et un jeune chercheur est venu discuter avec moi. En lui exposant ma vision de la recherche théorique, qui, à mon sens, doit procéder en développant une vision intérieure par une pratique contemplative consistant à rester posé sans rien faire sur les questions fondamentales à résoudre, il s’est exclamé que c’était l’équivalent de la méditation bouddhiste.
Stupéfait par cette remarque, j’ai commencé, à mon retour en France, des recherches sur cette tradition, que j’ignorais totalement. Je me suis mis à pratiquer dès 1994, et je suis devenu, au fil du temps, un disciple du maître tibétain Ringou Tulkou Rimpoché.

Comment l’idée centrale de votre livre « Relativité et vacuité », à savoir la correspondance entre la relativité théorisée par Albert Einstein et l’intuition centrale du bouddhisme de la vacuité au centre de toute chose, vous est-elle venue ?

En découvrant le bouddhisme, j’ai été frappé par l’analogie entre une affirmation fondamentale de la relativité, selon laquelle le mouvement n’existe pas en soi, et celle du bouddhisme sur l’absence d’existence propre de toute chose. Ce principe physique, préfigurant la relativité d’Einstein, est posé par Galilée (1564-1642), qui avance, dans son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde (1632), que « le mouvement est comme rien ». Cela signifie que le mouvement d’un corps n’a d’existence que relativement à un point de référence extérieur à ce corps. Il n’est donc pas une propriété intrinsèque d’un objet. Si vous êtes assis dans un train, vous êtes au repos pour un autre passager, mais en mouvement par rapport au quai. Si vous êtes dans votre lit, vous êtes en mouvement avec la Terre, qui tourne à 30 kilomètres par seconde autour du Soleil.
La relativité d’Einstein consiste en une généralisation de ce principe : selon cette théorie, les grandeurs physiques telles que la position, l’orientation, le mouvement (vitesse, accélération), qui caractérisent l’état du système de coordonnées, ne peuvent elles-mêmes être définies que par rapport à une référence extérieure.
Dans le bouddhisme, le principe de vacuité (sunyata) affirme la même chose : « Rien dans le monde n’est absolu, toute chose étant conditionnée, relative et dépendante », dit l’enseignement du Bouddha. Il ne faut pas comprendre la vacuité au sens du vide ou de l’absence, mais comme le fait que rien ni personne n’existe en soi, comme un absolu. La vacuité n’est rien d’autre que l’interdépendance de tout, autrement dit la relativité.

Une spiritualité née par inspiration partagerait-elle donc le même principe qu’une discipline scientifique moderne ?

Plusieurs ouvrages ont déjà mentionné une telle analogie, à l’image de Science et bouddhisme [Calmann-Lévy, 1998], d’Alan Wallace. Malgré les apparences, le bouddhisme et la physique ne sont pas des discours de nature différente : ce sont des philosophies de la nature. La physique, en particulier, se présente comme une philosophie de la nature mathématisée, selon le programme esquissé par Galilée, puis développé par Isaac Newton (1643-1727) dans ses Principes mathématiques de la philosophie naturelle (1687). Rappeler cette origine me semble important, à l’heure où beaucoup de physiciens rejettent cette dimension philosophique pourtant centrale de notre discipline, oubliant qu’Einstein était tout à la fois physicien et philosophe.

Vous commencez justement votre livre par un parallèle inattendu entre Albert Einstein et le dalaï-lama…

En effet, je me suis à compiler des propos tenus par ces deux personnalités pour montrer qu’il serait presque impossible de savoir, à l’aveugle, à qui des deux ils appartiennent. Qui pourrait deviner que c’est Einstein qui a soutenu que l’être « désire éprouver la totalité de l’Etant comme un tout parfaitement intelligible » et que, à un « degré infiniment plus élevé, le bouddhisme organise les données du cosmos » ? Et que c’est le dalaï-lama qui a dit que « si l’analyse scientifique devait démontrer que certaines affirmations du bouddhisme sont fausses, il nous faudrait alors accepter les conclusions de la première et abandonner les affirmations du second » ? Ce jeu souligne l’accord profond entre le bouddhisme et la relativité.

Vous tirez de ce rapprochement le « principe de relativité-vacuité ». Que désigne-t-il ?

Ce principe unifie la relativité de la physique et la vacuité du bouddhisme. Mais il n’est pas seulement explicatif : c’est aussi un principe créatif permettant de reconstruire autrement les propriétés de notre monde. Dans la théorie de la relativité générale d’Einstein, les trajectoires des corps sont déduites d’une équation affirmant que l’accélération, dans un repère en chute libre dans le champ de gravitation, égale zéro (au sens où celle-ci n’a pas d’existence propre). Les propriétés relatives des corps qui nous environnent (formes, couleurs, trajectoires…) découlent ensuite du seul changement de repère entre le repère de ce corps considéré et celui de l’observateur extérieur à ce corps. Ainsi, l’accélération n’est rien en elle-même, mais se constate quand on l’observe d’un autre point.
Ce fondement de la relativité générale a été décrit à l’identique par le Bouddha lorsqu’il affirme que « le vide est forme et la forme est vide ». Que la forme soit vide signale que rien n’existe en soi – c’est le principe de la vacuité –, mais l’idée que le vide crée la forme se rapporte au fait que c’est de cette interdépendance même que naissent toutes les propriétés des choses.
A partir de ce principe de relativité-vacuité, j’examine un certain nombre d’objets de la physique moderne, comme les particules élémentaires et leurs propriétés (électrons, quarks, lumière, spin, énergie sombre…). C’est, par exemple, grâce à ce principe que j’ai déduit, par le biais d’une équation du vide, que le mouvement des particules dans un espace-temps fractal, et plus généralement dans des milieux chaotiques ou turbulents, était décrit par les équations de la mécanique quantique. J’achève le livre en énonçant que le principe de relativité-vacuité pourrait s’appliquer à d’autres disciplines, comme les sciences du vivant, ainsi qu’à la géographie, à l’histoire ou aux sciences cognitives.

Vous appliquez cette logique jusqu’aux unités fondamentales de la matière…

En effet, la connaissance scientifique moderne a permis de saisir des unités toujours plus fines, avec la découverte des atomes puis, à l’intérieur d’eux, de leur noyau, puis des particules élémentaires (électrons, quarks). On prend conscience que, lorsque l’on enlève toutes les particules connues, une énergie du vide demeure. Ainsi, en physique quantique, le vide n’est pas le néant. Il est remarquable que le zéro ait justement été inventé par les philosophes-scientifiques bouddhistes de l’Inde ancienne, et qu’il nous soit parvenu par l’intermédiaire des mathématiciens arabes. Ce zéro n’est rien d’autre que l’expression de la vacuité.
J’évoque ainsi dans mon livre la notion de « particule d’espace », qui, conformément au principe de relativité-vacuité, avance que les particules n’existent pas de manière intrinsèque, mais se présentent comme des manifestations de l’espace-temps. Cette notion se trouve dans un texte bouddhiste parmi les plus anciens, le Tantra de Kalachakra, où il est dit : « Les particules de terre, d’eau, de feu et d’air sont produites dans l’élément espace qui a, comme le Bouddha l’a enseigné, la nature des atomes. »
J’ai vu dans ce texte un parallèle avec ma propre théorie des échelles. Cela signifie que toutes les propriétés qui nous apparaissent ne sont possibles qu’à travers la géométrie, c’est-à-dire l’espace. Il n’y a, in fine, plus que l’espace, et toute notre expérience en est issue.

Pourquoi affirmez-vous que votre approche, en évacuant tout à la fois le néant et l’absolu, serait « libératrice » ?

Le matérialisme moderne repose sur l’idée que la matière existe de manière absolue – ce qui signifierait qu’on ne pourrait interagir avec aucun objet, puisqu’il ne pourrait pas changer –, et il tend à la fétichiser. A l’inverse, une vision du néant mène vers un nihilisme, en affirmant que rien n’existe. Or, en poussant à son extrémité la théorie de la relativité grâce au bouddhisme, il n’y a plus de matière en soi, mais celle-ci émerge comme manifestation des propriétés relatives purement géométriques de l’espace.
Une description plus complète de la réalité impose donc de faire aussi intervenir le point de référence que constitue notre conscience qui la perçoit. Cette approche nous libère en nous ouvrant à un foisonnement du réel. Cependant, il faut préciser que si, pour le bouddhisme, toute chose n’existe que de manière relative, cela ne signifie pas qu’il n’existe pas d’absolu. Seulement, cet absolu ne relève pas des choses mais de la vérité. Et donc de la connaissance qui nous éveille au lien profond et primordial entre l’être, la matière et la conscience.