Sainte-Soline : où est passée l’eau de la mégabassine ?
Ouest-France, Ewen Menuge, Publié le 22/08/2026
À Sainte-Soline, la mégabassine est à sec depuis le 21 juillet. Cette retenue de substitution, devenue symbole des problématiques de gestion de l’eau, n’a pas été épargnée par l’été caniculaire. Où sont passés les 50 000 m³ d’or bleu accumulés cet hiver ?
Les 50 000 m³ d’eau accumulés grâce aux pluies de l’hiver dans la mégabassine de Sainte-Soline ? Disparus.
D’après les données du Système d’information sur l’eau du Marais poitevin (Siemp), la retenue de substitution
est à sec depuis le 21 juillet 2026.
Les détracteurs de ces dispositifs y voient l’œuvre de l’évaporation, qui mettrait à mal le modèle des
mégabassines. De son côté, la coopérative qui exploite la réserve de Sainte-Soline assure que la quasi-totalité de
l’eau stockée a été utilisée par des éleveurs. Qu’en est-il vraiment ?
L’exploitant de la mégabassine assure qu’il y a eu des prélèvements…
La Coopérative de l’eau des Deux-Sèvres (Coop de l’eau 79), qui exploite la mégabassine, assure dans un
communiqué du 18 août que « 45 966 m³» d’eau ont été utilisés par « des agriculteurs notamment éleveurs de la zone ». Interrogée sur la date de ces prélèvements et leur utilisation, la coopérative ne nous a pas répondu.
La Coop de l’eau 79 avance des estimations d’évaporation « de l’ordre de 3 à 4 % » du volume stocké sur son
site. Selon elle, « les chiffres avancés sont présentés hors de leur contexte ».
60 % du volume évaporé selon nos calculs
Est-on à quasi 0 % d’évaporation ou à 100 % ? « L’évaporation, c’est très difficile à observer. Il y a tout un
tas de formules qui ont des facteurs très différents les uns des autres et c’est compliqué à généraliser. Mais on ne peut pas faire comme si ces pertes n’existaient pas », observe Florence Habets, docteure en
hydroclimatologie et directrice de recherche au CNRS, interrogée par Ouest-France.
On a cherché à estimer la quantité d’eau évaporée sur la période du 1er juin au 21 juillet. Pour nos calculs, nous
avons utilisé la formule de Penman-Monteith, sur laquelle Météo France s’appuie pour modéliser l’évaporation
des plans d’eau. En tenant compte, entre autres variables, de la superficie retenue de substitution de Sainte-
Soline, de l’humidité relative sur la période observée ou encore des températures – le 23 juin, la station Météo
France de Niort (la plus proche de la bassine) a affiché plus de 42 °C. On obtient un résultat de 28 430 m³
évaporés, soit 60 % du volume stocké. « Ces résultats sont cohérents : ils correspondent, voire sont un peu en dessous, de ce qu’on observe sur d’autres plans d’eau du secteur », commente la chercheuse.
Le 1er juin, au début de la période observée, la réserve contenait 47 616 m³ d’eau. Lorsqu’on soustrait ce volume
aux résultats obtenus par nos calculs, on obtient un volume d’eau potentiellement prélevé de 19 186 m³ (contre
les 45 966 annoncés par la Coop de l’eau).
« Le climat se réchauffe, donc ça favorise les pertes »
Alors, utiles ou pas utiles, voire néfastes, ces retenues d’eau ? Là où les nappes phréatiques préservent la
ressource, les réserves – lacs, étangs privés, retenues – favorisent l’évaporation. « Il y a une double
augmentation de ces pertes, observe Florence Habets. Déjà parce qu’énormément de réserves de stocks
d’eau ont été créées donc la surface en eau augmente. Et d’autre part, parce que le climat se réchauffe,
donc ça favorise les pertes. »
« Ces retenues contribuent à des assecs en rivière car beaucoup ne sont plus capables de donner de l’eau vers la rivière. Et puis c’est une eau qui n’a pas de tellement de bénéfices pour la biodiversité, puisqu’ellene sert pas à la végétation ni aux animaux. Et en été elle s’évapore », regrette Florence Habets.
De quoi appuyer les arguments des détracteurs de ce modèle.
Selon des estimations de France Stratégie, un milliard de mètres cubes d’eau disparaît par évapotranspiration
chaque année avec les retenues françaises, soit l’équivalent de 20 % de la consommation d’eau du pays. La loi
d’urgence agricole, votée le 21 juillet à l’Assemblée, prévoit le doublement de ce type de stockage à l’horizon
2035.
« Il n’y a pas de solution parfaite »
« Dans l’équilibre technico-économique des réserves, le paramètre d’évaporation va être plus important
cette année, reconnaît François Geay, directeur de l’Établissement public du Marais poitevin, qui a pour charge
la gestion de l’eau sur le territoire. Ça va de 2, voire 8 à 10 % dans les années les plus sévères ».
Mais il défend le modèle des retenues de substitution compte tenu de la spécificité de son territoire : « Dans le
Marais poitevin, nos nappes sont très petites, très réactives, et donc elles débordent. L’hiver, c’est
l’inondation généralisée. En tout cas, tout le marais mouillé, cet hiver, était sous l’eau. » Un quart de l’eau
prélevée l’hiver est utilisée pour remplir les 28 retenues de substitution du territoire. « Ces 25 % ne créent pas
de déficit », assure le directeur.
« Notre territoire est l’un des plus secs de France donc effectivement, la dimension évaporation, il va
falloir la prendre en compte encore plus sérieusement à l’avenir parce qu’on peut avoir des années comme celle-ci avec des canicules qui sont très exceptionnelles, note François Geay. Il n’y a pas de solution parfaite. Ce qu’il faut, c’est toutes les additionner, dans la mesure où elles ne se contredisent pas. »
La légalité même d’un prélèvement est contestée
Autre volet de cette affaire : les prélèvements avancés par la Coop de l’eau 79 pourraient être illégaux. Dans son
arrêté rendu le 18 décembre 2024, la cour administrative d’appel de Bordeaux a suspendu l’autorisation de
remplissage de la réserve, car cette dernière menace la survie d’une espèce d’oiseau protégée, l’outarde
canepetière. L’arrêté précise que « cette suspension ne fait pas obstacle à l’utilisation, par les agriculteurs
d’ores et déjà raccordés à la réserve SVE15 située à Sainte-Soline […], de la quantité d’eau stockée à la
date de sa décision ». Or l’eau potentiellement utilisée s’est accumulée après cette décision (il restait moins de
7 000 m³ d’eau dans la réserve le 11 octobre 2025)…
« Cette décision a été motivée par la dégradation du milieu d’espèces animales protégées par les cultures
irriguées : c’est bien l’irrigation qui est en cause, d’après Marie Bomare, juriste pour Nature Environnement
Charente-Maritime, qui a porté le contentieux à la cour administrative d’appel de Bordeaux, interrogée par
Reporterre. La légalité de cette pratique est très incertaine. »
Malgré la décision de justice, entre le 19 et le 22 décembre 2024, 32 572 m³ d’eau avaient déjà été prélevés
illégalement. Soit la consommation annuelle de 592 personnes.