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« Comment a-t-on pu sérieusement croire qu’on pourrait arrêter le réchauffement climatique ? »

Chronique

auteur
L’historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz regrette, dans sa chronique au « Monde », les interprétations scientifiques erronées de certains spécialistes et décideurs sur le rôle exagéré que peuvent jouer les puits de carbone dans la lutte pour le climat.

En 2015, à Paris, le monde s’est donné rendez-vous au milieu du siècle pour la « neutralité carbone ». Derrière cet engagement se cachait un défi extraordinaire. Abandonner trois matières premières majeures (le charbon, le pétrole et le gaz), dont les consommations mondiales battent actuellement leurs records, et arrêter en outre toute expansion agricole. Car la transformation de l’atmosphère commence avant même l’industrialisation : entre 1800 et 1900, la concentration de CO₂ passe de 280 à 300 parties par million, principalement du fait de la croissance des surfaces agricoles : en 1900, les émissions du charbon pèsent deux fois moins que celle de la déforestation. Retenons que 1 milliard d’humains, essentiellement des paysans, étaient déjà sortis de la « neutralité carbone ».
La question n’est donc pas de savoir quand cette « neutralité carbone » sera atteinte. Elle est plus troublante : comment a-t-on pu sérieusement croire qu’on pourrait arrêter le réchauffement ? Et une partie de la réponse tient à l’instrumentalisation d’un phénomène de géophysique.

 

Dans les années 1960, les scientifiques constatent qu’environ la moitié des émissions fossiles (43 % selon les dernières évaluations) demeure dans l’atmosphère, le reste étant absorbé par les puits océaniques et terrestres. Ce phénomène se prêtera à maintes manœuvres dilatoires. En 1992, l’article 2 de la convention de Rio fixe pour objectif de « stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère ». D’où la question : combien peut-on émettre sans que le stock atmosphérique augmente ? La réponse intuitive, la moitié des émissions actuelles, est erronée. Cette moitié est une fraction, entretenue par les émissions elles-mêmes : si elles baissent, les puits absorbent moins, et si elles tombent à zéro, l’absorption tendra elle aussi, à terme, vers zéro. Comme le résument les spécialistes du cycle du carbone, « des émissions compatibles avec une évolution indétectable du CO₂ dans l’atmosphère sont proches de zéro » (« Net Zero : Science, Origins, and Implications », Myles Allen, Pierre Friedlingstein et al., 2022).

Une erreur bien commode

Les experts climat de l’ONU le laissaient entendre dès 1995 : stabiliser la concentration de CO₂ à son niveau d’alors exigerait « une réduction immédiate de ses émissions de 50 % à 70 % et des réductions supplémentaires par la suite ». En 1996, le Conseil de l’Union européenne retient la fourchette basse de 50 % et oublie surtout la fin de la phrase sur « les réductions supplémentaires ». L’objectif ainsi affadi est repris par le G8 puis décliné pays par pays : en France, les années 2000 sont l’âge d’or du « facteur 4 » : en 2050, la France devrait avoir divisé ses émissions par quatre par rapport à 1990. La physique disait pourtant autre chose : le réchauffement étant proportionnel aux émissions cumulées de CO₂, la température ne se stabilisera que lorsque les émissions nettes seront ramenées à zéro.

 

Certains experts colportent cette erreur bien commode. Après la canicule de 2003, Cédric Philibert, économiste à l’Agence internationale de l’énergie, expliquait dans les colonnes du Monde qu’il suffirait de « diviser par deux les émissions mondiales de gaz pour stabiliser le stock atmosphérique ». Aussi tard qu’en 2025, le politiste François Gemenne affirmait sur Franceinfo que, les puits de carbone absorbant « environ la moitié » de nos émissions, « il fau[drai]t diviser par deux les émissions mondiales si nous voulons atteindre la neutralité carbone. » L’erreur est peut-être innocente. Notons toutefois que cette chronique faisait la promotion d’un livre coécrit par Jean-François Rial, PDG de Voyageurs du monde, qui propose de planter des arbres pour repousser à plus tard les objectifs de décarbonation (Le chaos climatique n’est pas une fatalité, L’Archipel, 2025).
Diviser par deux les émissions mondiales paraît un effort gérable, compatible avec l’ordre économique existant : il suffirait de décarboner l’électricité (30 % des émissions) et de déployer voitures électriques et pompes à chaleur. L’erreur sur la neutralité carbone permet de se rassurer à bon compte. Elle trahit aussi le manque de rigueur de ces experts prisés par les médias qui promettent croissance économique et stabilisation des températures.