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Masculinité

Pour les hommes, des complexes qui font mâle : «Si j’avais eu un physique avantageux, j’aurais peut-être tenté plus de choses»

 

Trop de poils ou de ventre, pas assez de pecs… Selon une étude Ifop, un homme sur deux se trouve «trop gros». Un manque de confiance en soi renforcé par les réseaux et le porno, similaire à ce que vivent les femmes, incitant certains à s’éloigner d’un métier ou d’une relation.

Le ventre et ses bourrelets sont les principaux complexes chez 73 % des hommes.
Le ventre et ses bourrelets sont les principaux complexes chez 73 % des hommes. (Iorgis MATYASSY/Photo Iorgis Matyassy pour Libé)

 

 

En face de la batterie d’haltères noires et orange soigneusement alignées par ordre croissant au fond du Basic Fit de Bagnolet (Seine-Saint-Denis), Alexandre, 26 ans, hésite. Il en saisit deux, chacun de 24 kilos. «J’ai toujours eu un regard négatif sur mon corps», déclare ce vendeur en magasin de sport avant d’aspirer en un rien de temps une série de douze développés-couchés. «A la fin de la primaire, je suis devenu bouboule. Depuis, j’ai fondu, je le sais ! Mais le sentiment de mal-être lorsque quelqu’un d’autre voit mon corps est resté», se confie celui qui refuse systématiquement toute sortie à la piscine municipale et qui s’astreint à trois séries de dix pompes chaque matin.

«Les normes et attentes genrées se brouillent»

Complexer sur son physique, ce n’est pas nouveau. En 2001, les femmes étaient plus de quatre sur dix à en subir les effets et sont aujourd’hui plus de six sur dix, selon les résultats de l’étude menée par l’Ifop pour Darwin Nutrition et publiée en juin. Mais voilà que les hommes – jusqu’ici plus épargnés par cette souffrance psychologique –, sont concernés. Dans le détail, ce sont 48 % d’entre eux qui se trouvent «trop gros», contre 34 % en 2001. Une hausse qui interroge. Pourquoi cette pression sociale a-t-elle atteint la moitié des corps masculins, sans pour autant laisser respirer celui des femmes ? Quelles en sont les causes et les conséquences ?

Avant ça, rappelons pourquoi un tel écart existait entre les deux genres. Dans Déconstruire la crise de la masculinité paru en 2004, la psychologue et chercheuse Pascale Molinier explique que la valeur des deux genres s’est longtemps calculée différemment : «Les hommes sont reconnus comme des hommes par ce qu’ils font, tandis que les femmes sont reconnues comme des femmes pour ce qu’elles sont.» Concrètement, les femmes étaient – et le sont toujours – scrutées pour leur tenue, leur façon de se tenir, de parler, «ainsi que [pour] une constellation de qualités psychiques relationnelles (empathie, disponibilité aux autres, etc.)», ajoute la chercheuse. A contrario, les hommes sont jugés selon leur travail, leur statut social. Sauf que voilà, aujourd’hui, «l’idéal de réussite promis est totalement inaccessible. La société ne propose à beaucoup d’hommes que de la précarité : la sculpture de leur corps est la seule chose sur laquelle ils pensent avoir la maîtrise», nous explique la philosophe Olivia Gazalé, autrice du Mythe de la virilité. Le tout a pour conséquence «une pression narcissique masculine de plus en plus forte», tranche le psychiatre spécialisé dans l’accompagnement masculin, Serge Hefez.

La comparaison à l’heure des réseaux sociaux et du porno

C’est un cocktail «d’abdos bien espacés, de pecs saillants, et de biscotos en forme de noix de coco» qui inonde quotidiennement le fil Instagram de Kevin, un Lyonnais de 23 ans. «Toutes les deux stories» du vingtenaire, des clichés pris en salle de sport ou devant un miroir en pleine contraction apparaissent, postés par une multitude d’influenceurs fitness. Leur chef de file Tibo InShape est même devenu, en 2025, le youtubeur français le plus suivi avec 26 millions d’abonnés. Pour Olivia Gazalé, les réseaux sociaux accentuent la comparaison : «Avant, les normes se diffusaient depuis les sphères de pouvoir vers le peuple. Aujourd’hui, ce sont des inconnus qui incarnent et diffusent l’idéal de virilité. C’est donc mon voisin de palier qui est plus musclé que moi.»

Inexorablement, ce malaise avec le corps a des conséquences dans la vie des concernés.
Inexorablement, ce malaise avec le corps a des conséquences dans la vie des concernés. (Amandine Kuhlmann/Libération)

Happé par son écran et ces contenus savamment travaillés, Kévin compare ces corps «apolliniens» avec le sien – qui ressemblerait plutôt à «Bud des Zinzins de l’espace», à en croire ses paroles teintées d’ironie. Si vous ne visualisez pas ce personnage orange de dessin animé : c’est le fait d’avoir du ventre tout en étant de corpulence mince. Cette morphologie est aussi appelée le «skinny fat».

Le ventre et ses bourrelets sont les principaux complexes d’Alexandre et de 73 % des 1 500 hommes interrogés par l’étude de l’Ifop. Comme complexe, les deux vingtenaires évoquent aussi la gynécomastie, un développement excessif des glandes mammaires chez l’homme. Pour cacher ses tétons, Kévin s’habille en noir.

Les sites pornographiques avec leur lot de corps imposants et dénudés ajoutent à ces comparaisons. Julien, un intermittent du spectacle de 25 ans devenu un temps addict au visionnage de contenus X, «ne voyai [t] que des murs sans poils à l’écran. Pour leur ressembler, je me suis mis à m’épiler, chaque semaine, avec de la crème ou un rasoir», relate-t-il. Selon Serge Hefez, les sites de cul nourrissent ce qu’il pense être «le complexe numéro 1 des hommes : la taille de leur pénis» bien qu’il admette qu’«ils s’en accommodent souvent en grandissant». De ces vidéos visionnées, Kévin conserve une appréhension tenace avant chaque première relation sexuelle avec une femme. «En a-t-elle vu une plus grosse ?» se triture-t-il l’esprit.

«Si j’avais eu un physique avantageux…»

Inexorablement, ce malaise avec le corps a des conséquences dans la vie des concernés. «Les interactions sociales sont plus compliquées», déplore Kévin actuellement à la recherche d’un emploi. Olivia Gazalé en convient : «L’idéal de la virilité [imposé aux hommes] est très discriminatoire et fondé sur le rejet de tous [ceux] qui n’arborent pas triomphalement les marqueurs de la virilité (grand, musclé, fort).» A l’inverse, «le changement physique apporte énormément de confiance en soi. Ça donne l’impression d’être intouchable, et forcément on devient plus facilement heureux», affirme Kévin, devenu depuis un «go muscu» (passionné de musculation).

A seulement 26 ans, Alexandre fait quant à lui un certain aveu d’échec : «Si j’avais eu un physique avantageux, j’aurais peut-être tenté plus de choses.» Parmi ces «choses» qu’il tait d’abord à moitié, il y a «de nouveaux sports» et des tentatives de «drague avec plus d’assurance. Je suis toujours parti du principe que je ne leur plairais pas», concède-t-il à peine rougi par l’effort qu’il a fourni sur la machine de presse pectorale.

Les complexes de Kévin, eux, sont apparus au lycée, lorsque plaire à une fille est devenu une envie et un enjeu. Le Lyonnais évoque immédiatement son mètre 70 qu’il juge handicapant pour attirer sur soi le regard féminin. «Je ne fais pas le poids face à un gars d’1m80», constate-t-il. Au lycée encore, «je me suis dit que les filles préféraient les mecs musclés», complète Julien qui, sans traîner, s’était astreint à un programme sportif dégoté sur YouTube et à un régime protéiné pour gagner de la masse. Alexandre, Kevin et Julien se sont tous mis au sport pour répondre aux standards de beauté. Selon l’Ifop, près de neuf garçons sur dix de moins de 35 ans font du sport, de la gym ou de la muscu. C’est plus que n’importe quelle catégorie de la population.

«Les hommes aussi sont concernés par ce souci de plaire», constate Serge Hefez, auteur de Dans le cœur des hommes. Olivia Gazalé explique : «Dans les schémas traditionnels, les femmes étaient des objets de désirs et les hommes des sujets désirants. C’est dans les milieux gay que l’homme est d’abord devenu un objet de désir. Puis, dans les années 70, les femmes ont aussi revendiqué le droit d’être des sujets désirants et de faire des hommes leurs objets de désirs.» Et les désirs – féminins comme masculins – évoluent, voire se contredisent, influencés par la société. D’un côté, «depuis #MeToo, il y a une injonction à la déconstruction très présente», relève Olivia Gazalé. Notamment pour les hommes hétérosexuels. De l’autre côté, pour Serge Hefez, «l’anxiété qui traverse les jeunes générations découle sur un besoin de trouver quelque chose ou quelqu’un qui nous rassure».

S’insérer sur le marché du dating

Chez les deux genres, les diktats ont été renforcés par les applications de rencontre. Julien s’est essayé à Tinder. «Une semaine seulement. C’est trop violent ce jugement permanent de soi par soi-même et les autres», s’explique-t-il. Pour Alexandre, le sportif de Basic Fit, l’expérience a aussi été difficile : «Tu passes ton temps à swipper et tu n’as rien en retour.» Une étude dirigée par Marie Bergström entre 2022 et 2023 et publiée en 2026 dans la Sexualité qui vient (La Découverte) s’est portée sur les retours d’expériences des jeunes de 18 à 29 ans passés par les applications de rencontre. Première constatation : 61 % des hommes et 50 % des femmes y sont inscrits. Pourtant moins nombreuses, les femmes obtiennent plus de rendez-vous que l’autre genre. Les hommes, quant à eux, sont plus nombreux à envisager une relation sans qu’il n’y ait au final de rapprochement physique. En gros, ils affrontent plus «d’échecs».

Assez logiquement, si les hommes sont plus nombreux, ils ne choisissent plus mais deviennent ceux qui sont choisis. «Ils ne peuvent plus être conquérants» comme on les avait incités à l’être, note le psychiatre. Dans le cas de ceux qui ne répondent pas aux critères de beauté, ils risquent, sur les applications de rencontre, de ne pas être choisis du tout. Le corps et le manque de confiance en soi prennent alors des airs de punition sociale pour les concernés. Toujours sur le forum Reddit, un utilisateur contribue : «J’ai annoncé récemment à ma mère que je n’aurais jamais d’enfant, malgré mon envie de fonder une famille. J’ai abandonné.» Même conclusion pour celui qui fait état de «huit ans de célibat, dont trois ans sur des applis [de rencontre]. Bilan : quatre matches et rien de concret. Du coup je lâche l’affaire, on verra bien ce que la vie réserve.» Un autre ajoute : «On essaye tous de ne pas devenir incel, mais faut reconnaître que tout nous y pousse.» Les incels sont ces hommes «célibataires involontaires», selon l’abréviation anglophone, qui nourrissent une haine envers les femmes, jugées responsables de leur exclusion.

Face à «ce désarroi», qu’observe aussi Serge Hefez, «les sphères masculinistes [idéologie sexiste promouvant les intérêts des hommes au détriment de ceux des femmes, ndlr] se positionnent comme une réponse». Selon un sondage d’OpinionWay pour le Sidaction publié en décembre, 37 % des interrogés de 16 à 34 ans consultent les contenus d’au moins un influenceur identifié comme vecteur de discours masculinistes. Ils sont le même nombre à juger ce contenu rassurant sur leur manière «d’être un homme». Sauf qu’il n’y a pas qu’une manière d’être un homme. Celui de «la masculinité hégémonique – qui s’accorde avec la virilité – est à la fois un privilège et un piège dans une société qui a fragilisé leur pouvoir», conclut Olivia Gazalé.

Si certains s’enfoncent dans la colère, d’autres trouvent des portes de sortie, exactement comme le font les femmes complexées. En plus d’une pratique sportive assidue, Kévin estime avoir «compensé» ses défauts par l’humour. Julien s’est confronté de plus près à des regards féminins bien plus bienveillants que le sien. «Mes complexes n’étaient même pas des défauts ni pour mon ex ni pour ma copine actuelle. Ces deux relations amoureuses m’ont permis de progresser sur moi et de prendre confiance», explique d’une voix reconnaissante le Francilien. Depuis, il a remplacé la musculation par de l’escalade – un sport qu’il aime –, a cessé de ne manger que du poulet et même de s’épiler. En prime, Julien a tatoué son torse pour se «réapproprier» un bien qu’il a longtemps détesté.