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Vers l’État-archipel au Sahel - AOC - 18/11/25

Par Yvan Guichaoua, Politiste, Chercheur en analyse des conflits internationaux au Bonn International Centre for Conflict Studies. https://aoc.media/analyse/2025/11/17/vers-letat-archipel-au-sahel/

 

Le Groupe de soutien à l’Islam et aux Musulmans (JNIM) est aujourd’hui aux portes de Bamako, et il gouverne une bonne partie de l’hinterland malien et burkinabè ainsi que l’ouest du Niger. Le JNIM a su tirer parti du réservoir de frustrations et de rancœurs accumulées contre l’État malien, qui a échoué à faire tenir ensemble des espaces géographiques, politiques et sociaux discontinus.

 

Au Sahel, la promesse postcoloniale d’États centralisés forts et déployant leur autorité sur l’ensemble de leur territoire, incarnée dans les années 1960 par des leaders tels que Modibo Keita, n’a pas été tenue. Son avatar contemporain porté par les régimes militaires en place depuis 2020 encore moins. Cette promesse n’est peut-être pas tenable du tout et les mouvements jihadistes ont fait de cet échec leur réussite.

 

Au début des années 2000, un ouvrage du politiste nord-américain Jeffrey Herbst, States and Power in Africa, a proposé une explication parcimonieuse et stimulante des vicissitudes variables que connaissent les États africains postcoloniaux en matière d’intégration nationale et de cohésion sociale. Un des arguments de l’ouvrage repose sur les configurations géographiques et démographiques plus ou moins complexes à négocier dont héritent les États africains au moment des indépendances. Ce déterminisme à deux dimensions n’explique évidemment pas à lui seul l’occurrence de conflits civils sur le continent. Le défaut principal de l’argument de Herbst est qu’il relègue au second plan le travail politique constant des acteurs de la vie publique et leur capacité à surmonter ou non les embûches structurelles placées sur leur chemin.
 
Herbst pose néanmoins de manière assez crue et objective les défis de la construction étatique : faire un État avec des populations dispersées et séparées du centre du pouvoir par des obstacles naturels difficiles à franchir (forêts, montagnes, déserts…) est une affaire qui ne va pas de soi. D’une part, les populations des périphéries peuvent ne pas se reconnaître dans les autorités centrales et préférer, par exemple, interagir avec des communautés géographiquement et culturellement plus proches, quitte à ce qu’elles se trouvent sur un autre territoire. Ainsi, au Mali, les villes de Kidal ou Gao sont très dépendantes commercialement de l’Algérie. D’autre part, intégrer ces populations dans l’espace national – y « projeter le pouvoir central » selon l’expression de Herbst – peut s’avérer prohibitivement coûteux. En somme, et comme le dit un de mes interlocuteurs réguliers au Sahel, un transporteur qui s’y connaît en matière de coûts, « pour faire un État au Sahel, il faut des muscles ». L’argument s’applique bien au Mali et au Niger, et dans une moindre mesure au Burkina Faso.
 
Les muscles des États sahéliens n’ont pas été suffisants pendant l’ère du développementalisme triomphant des années 1960 et 1970, celle des rêves modernistes et des ambitieux travaux d’infrastructures. Les muscles ont drastiquement fondu lors de l’ère suivante, celle des programmes d’ajustement structurel et des coupes budgétaires. Et lorsque tout s’est effondré et que la guerre a éclaté, les muscles essentiellement militaires combinés à la « stabilisation multidimensionnelle » des Occidentaux puis dopés par les Russes sous forme de contre-terrorisme sanglant et indiscriminé n’ont fait que polariser davantage les clivages sociaux et politiques internes et pousser le Sahel dans l’impasse.
 
Avant que la guerre n’éclate au Mali en 2012, il a fallu s’adapter pour faire tenir ensemble des espaces géographiques, politiques et sociaux discontinus. Pour le pouvoir central, l’adaptation consiste à mettre en œuvre des plans B au coût abordable à court terme. L’un de ces plans B consiste à déléguer des fonctions étatiques essentielles aux ONG, comme le démontre admirablement l’historien Gregory Mann dans son ouvrage From Empires to NGOs in the West African Sahel. L’État demeure gagnant malgré cette réduction drastique de ses prérogatives supposées car il reste au centre du jeu ; c’est lui qui alloue les fonds, oriente les investissements, dans un tango bien huilé avec les bailleurs internationaux.
 
Un État « rare » se satisfait d’être au-dessus de la mêlée des acteurs en concurrence les uns avec les autres dans des espaces locaux, ce qui lui suffit pour être l’arbitre incontournable de leurs joutes.
 
Aux plans politique et sécuritaire, puisque le fédéralisme fait se dresser les cheveux sur la tête des élites jacobines des capitales et que la décentralisation des années 1990 a échoué, le plan B consiste à coopter les élites des périphéries qui veulent bien travailler avec les autorités centrales. Ces élites des périphéries ont souvent des agendas locaux. S’associer à l’État central est un bon moyen de régler des comptes avec des élites rivales et de subvertir des hiérarchies historiquement ancrées. Cette logique a culminé au Mali juste avant son effondrement en 2012. À cette époque, pour faire face à la résurgence cyclique des rébellions, le nord du pays se retrouve largement gouverné à distance par des leaders communautaires opportunément loyalistes, aux dépens de communautés concurrentes plus hostiles à l’État. Les élites des capitales y trouvent leur compte, sous forme de paix relative et de transfert vers le centre de ressources économiques collectées par les élites cooptées (issues du trafic transfrontalier notamment dans le cas du Mali mais aussi du Niger).
 
L’État est rare mais il n’est pas nécessairement faible. C’est l’argument développé par le politiste Noah L. Nathan à propos de la manière dont le Ghana administre ses confins ruraux dans son ouvrage The Scarce State, et qui voyage très bien selon nous un peu plus au nord, au Sahel. Il fait écho à certains de nos travaux antérieurs dans lesquels, reprenant l’expression de l’historienne Sara Berry, nous détaillons la logique d’hegemony on a shoestring (littéralement « hégémonie ne tenant qu’à un fil ») des États malien et nigérien vis-à-vis de leur périphérie nordiste (ici ou ici). Un État « rare » se satisfait d’être au-dessus de la mêlée des acteurs en concurrence les uns avec les autres dans des espaces locaux, ce qui lui suffit pour être l’arbitre incontournable de leurs joutes.
 
Quiconque s’est penché sur la politique sahélienne a pu constater ce paradoxe : l’État n’est guère visible en dehors des capitales mais il est omniprésent dans les calculs des élites des périphéries, dont la survie politique dépend de leur positionnement stratégique par rapport au centre du pouvoir. Ainsi, l’État rare, dit Nathan, dispose d’une grande capacité de transformation des équilibres et jeux politiques locaux… et d’une grande capacité à générer des frustrations et rancœurs chez les laissés-pour-compte de ses réseaux clientélistes. On ne peut par exemple pas comprendre l’éclatement de la rébellion du Mouvement national de libération de l’Azawad au Mali en 2012 sans tenir compte de l’ascension locale, grâce à l’État, de figures localement contestées telles que le colonel (désormais Général) Gamou. On ne peut pas plus comprendre l’expansion des violences dans le centre du Mali sans considérer les transformations des conditions d’accès à la terre introduites par l’État.
 
L’État rare peut tenir bon an mal an tant que les élites du centre restent hégémoniques, sans qu’il soit nécessaire pour elles d’être très au-dessus des autres acteurs. Le système, bien que générateur de ressentiment et d’inégalités, ne manque pas de rationalité à court terme. Mais qu’un acteur un peu musclé lui-même émerge et demeure hermétique au jeu des cooptations piloté par les capitales et alors le risque est grand pour l’État de se trouver piégé dans un conflit dont il aura du mal à se sortir. La situation sera d’autant plus critique si l’acteur qui conteste l’hégémonie étatique est capable de capter à son avantage le réservoir des frustrations et des rancœurs accumulées contre l’État au fil du temps. Un tel acteur existe aujourd’hui au Sahel. Il s’agit du Groupe de soutien à l’Islam et aux Musulmans (JNIM selon son acronyme arabe) du leader nordiste Iyad Ag Ghaly, passé du combat autonomiste éternellement perdant au jihad.
 
Le JNIM gouverne actuellement une bonne partie de l’hinterland rural malien et burkinabè ainsi que l’ouest du Niger. Il est aux portes de Bamako et prive la capitale malienne de carburant en attaquant systématiquement les camions-citernes qui l’approvisionnent. Le JNIM est parvenu à un tel succès grâce à des méthodes de conquête redoutablement efficaces mêlant mobilité tous terrains, prêches de village en village, exploitation opportuniste des clivages locaux, harcèlement permanent des armées régulières, collecte locale de ressources (checkpoints, butins de guerre, fiscalité – selon des modalités parfois jugées moins prédatrices que les pratiques étatiques) et pression maximale sur les populations qui n’acceptent pas les termes de l’ordre jihadiste (notamment sous forme d’embargos stricts et dévastateurs). Les centres urbains lui échappent néanmoins. Ils sont mieux défendus par les armées nationales qu’ils ne l’étaient en 2012.
 
Par ailleurs, se fixer en ville rend les jihadistes vulnérables aux frappes de drones, devenues le mode opératoire favori des États. Surtout, les centres urbains abritent des populations probablement hostiles au projet jihadiste. La guerre polarise politiquement et géographiquement. Le JNIM, comme d’ailleurs l’État islamique au Sahel qui contrôle la zone dite des « trois frontières » (Mali, Niger, Burkina), « déguerpissent » les populations rurales perçues comme indisciplinées ou trop proches de l’État, lesquelles n’ont d’autre choix que de rejoindre les villes, sous la protection de l’État. De même, les populations régulièrement ciblées par les atrocités des armées nationales et de leurs supplétifs fuient dans les pays voisins ou trouvent une sécurité relative en zone jihadiste.
 
La guerre au Sahel est malheureusement loin de son dénouement mais elle est sans doute proche d’un seuil critique, celui où tous les territoires de l’hinterland rural que les jihadistes peuvent conquérir à l’aide des méthodes qu’ils ont développées jusqu’ici sont sur le point d’être conquis, et où le sort des bastions étatiques urbains est désormais dans la balance sans pour autant qu’un scénario tout tracé n’émerge. L’État rare est devenu État-archipel, une série de places fortes urbaines dispersées difficilement connectées les unes aux autres et ce n’est pas un hasard.
 
Les « gens de la brousse » (c’est un des noms donnés aux jihadistes dans le centre du Mali), structurés idéologiquement et tactiquement autour des principes du jihad, ont pris leur revanche sur les jeux toxiques des élites de l’État postcolonial. À défaut de savoir ce que l’avenir réserve, on a la certitude qu’un retour aux vieilles recettes de gouvernance sahéliennes n’est pas une option. Devant l’impasse actuelle et l’absence à l’horizon de deus ex machina qui pourrait retourner le rapport de forces, l’ouverture d’un dialogue politique avec le JNIM semble, elle, incontournable.
 
Yvan Guichaoua