JustPaste.it

Serge Joncour, romancier : « Depuis 2026, l’été n’a plus rien de léger, quelque chose a changé. L’été nous a été volé »

 

Tribune

Tandis que la France suffoque sous une succession de canicules et vagues et chaleur inédites, l’été n’a plus le même sens, note l’écrivain, dans une tribune au « Monde ». Entre incendies ravageurs, logements transformés en bouilloires et incertitudes climatiques, la saison a perdu sa légèreté.

 

 

 

E

 

 

n temps normal, une telle grisaille un 26 juillet, un jour frisquet de plein été, ce devrait être une journée foutue, une journée ratée, un crève-cœur pour qui avait prévu d’aller à la plage ou au bord d’une rivière. Mais, aujourd’hui, ce mauvais temps se vit comme un don du ciel, un pur bienfait où tout le monde souffle, enfin les corps respirent. La journée pourrie devient la journée bénie. D’autant qu’on le sait tous, la météo l’a dit, dès demain ça repart, les cartes repasseront au rouge dans presque tous les départements, une fois de plus on dépassera 40 °C, on battra tous les records de la semaine d’avant.
Le réchauffement climatique, jusque-là, c’était pour l’ailleurs, l’Asie ou l’Afrique, des contrées où il fait déjà chaud. A la rigueur, ça se concevait aussi pour la banquise où il fait de moins en moins froid ; en tout cas le réchauffement c’était loin et surtout pour plus tard, 2050, 2030 pour les plus pessimistes. Alors qu’en fait, non, il est déjà là, à nos portes, à nos fenêtres surtout, elles qui dès lors restent fermées toute la journée. Les fenêtres, c’est même devenu la hantise, notre cauchemar à tous, double vitrage ou pas, les fenêtres, c’est notre point faible.
Alors, en fonction du soleil, on improvise des volets, on tente des stores, on plaque des couvertures de survie pour que le dehors ne rentre pas. Pour ce qui est du dedans, on achète des ventilos, des sous-clims à glaçons, des faiseurs d’air, tout ce qui brasse. Depuis deux mois, on vit calfeutrés au possible, on passe même son temps à ça, à se bricoler une étanchéité.

 

Pour 2026, on s’est tous trouvé un job d’été, tous le même : survivre. Quel que soit l’âge ou notre rang dans le règne animal, l’été ne propose qu’une seule activité : tenir. Parce que tout autour de nous des aînés meurent de chaud dans leurs appartements bouilloires, des forêts partent en fumée, des rivières s’assèchent et des terres se fissurent. En plus de ça, dans ce qu’il reste d’eau les noyés se comptent par centaines, presque 1 000 noyades à ce jour et près de 300 qui y sont restés. On fait déjà les comptes alors que l’été n’en est qu’à son premier mois.

 

 

Premier mois mais déjà troisième vague, ou quatrième, on ne sait plus trop. Maintenant, rien que le mot fait peur. « Vague », à force de voir ce terme revenir sans fin, ça vire au cauchemar. Pourtant, en été, vague ça sonnait frais, rien que de l’entendre, ça rafraîchissait le corps, la vague ouvrait l’heureuse perspective de se voir soulevé par l’eau, hissé dans l’espace par l’élément marin, alors que là, depuis deux mois, de la voir en gros caractères à la une des journaux fait peur. En tout cas, elle est dans tous les titres ce matin, la quatrième est déjà là, comme l’amorce non plus d’un film catastrophe, mais d’une série trop longue, aux interminables épisodes répétitifs. A croire que cette fois la nature a tapé du poing sur la table.
Ce n’est même pas intentionnel de sa part, ça ne procède pas de la colère ou d’une révolte, non, c’est juste qu’un fragile équilibre s’est rompu, à cause de nous sans doute, en tout cas, on y est pour beaucoup. De toute façon, il n’est même plus temps de se chercher un coupable, c’est trop tard.

Murs de feu

Ce qu’il y a de sûr, c’est que depuis 2026 l’été n’a plus rien de léger, en 2026 quelque chose a changé. L’été nous a été volé. « La France est un pays au climat tempéré », j’ai oublié le nom de ce professeur de géographie qui nous répétait cette phrase simpliste comme si c’était une donnée précieuse, une révélation exprimant l’essence même de la nation. Pourtant, il n’y avait rien d’extraordinaire à cela, les saisons cadraient nos existences et les découpaient en quatre chapitres bien distincts : l’hiver, les fêtes et la neige ; l’automne, la rentrée et les rhumes providentiels pour échapper à l’école ; le printemps offrait les examens et les projections sur les mois de vacances à venir, c’était aussi la préparation à l’été ; l’été tant attendu pour lequel on se refaisait un corps, on rectifiait sa silhouette, alors que là, ce corps, on a juste envie de le sauver, de le maintenir à une température raisonnable ; ce serait déjà pas mal.
Alors bien sûr, ce cauchemar qu’on vit tous, ce n’est pas la guerre, comme aurait dit ma grand-mère, mais ça commence tout de même à mal tourner, parce que la réalité, elle est là. Dans le Sud-Ouest, des pompiers et des bénévoles jouent leur vie face à des murs de feu, ils semblent tout petits face aux flammes dressées et aux tonnes d’eau versées depuis le ciel. Autour de ça, des milliers de personnes déplacées ont dû patienter dans des hangars et des gymnases, à l’affût de la plus petite bribe d’information, se demandant quand elles pourraient rentrer, si leur chez-eux sera toujours intact ou si leur vie est partie en fumée.

 

 

Quant aux autres, dans les départements autour, ils en sont à acheter des masques, par endroits l’air est saturé de particules fines et de fumées. En plus de ces fumées, dans les jours à venir il faudra ajouter le sable du Sahara, il devrait arriver à cause de ces flux de sud qui s’emballent, car le dôme de chaleur se remet en place. Chaque lendemain promet le pire, on ne voit plus de solution pour s’en sortir, ou alors il faudra tous se mettre à la clim.
Rappelez-vous les rues de Naples ou de Palerme, ces pompes à chaleur accrochées partout aux murs ou sur les balcons, ces blocs on ne les remarque même plus, alors Bordeaux et Paris pourront bien faire de même. C’est vrai. Seulement, si Poitiers et Limoges se « napolisent » et qu’il y fait 40 °C tout juillet, ça voudra dire qu’il fera combien à Naples et à Palerme… 50 °C ? Entre 1990 et 2000, plusieurs chercheurs, en plus du Centre national de la recherche scientifique et du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ont pourtant prédit ces canicules liées au réchauffement climatique, ils ont décrit l’évolution de ces catastrophes et comment les ralentir. Les politiques de tous les pays ont eu ces études en main.
Pendant ce temps-là, les climatosceptiques de tous les pays se sont engagés dans une lutte de tous les instants contre les agendas climatiques, se foutant pas mal du Green Deal et des objectifs de transformation écologique, en rabâchant leur mantra comme des ânes que « l’été il fait chaud, c’est normal, c’est l’été ». Eh bien, on va dire que ce sont les climatosceptiques qui ont gagné, et que demain ils seront les premiers à reprocher aux lucides et aux lanceurs d’alerte de n’avoir rien fait.
Si on s’en tient à cet été, si 2026 devait préfigurer nos beaux jours à venir, nous n’en avons pas fini de commenter notre propre extinction. Ce sera spectaculaire et grave, ça fera de fortes images, où il sera moins question d’esthétisme que d’horreur. A moins qu’il pleuve. Que le ciel nous fasse ce don. Et même si les processionnaires et les pieux diront que c’est grâce à la force de leurs prières, eh bien qu’importe, on prend. On en est là.
Serge Joncour est notamment l’auteur de « Nature humaine » (Flammarion, 2020), pour lequel il a reçu le prix Femina. Il s’apprête à faire paraître le 19 août « Une histoire d’amours » (Albin Michel, 384 p., 21,90 €).