Virginie Despentes a claqué la porte de Grasset, comme 240 auteurs, en signe de protestation contre le renvoi du directeur littéraire de la maison, Olivier Nora, par le milliardaire breton. L’autrice de « Vernon Subutex » et autres fameux romans, dans lesquels elle dénonce les malaises de la société, analyse la brutalité de l’homme d’argent qui symbolise les sphères d’influence de l’extrême droite et la mainmise des ultrariches sur le pays.
L'écrivaine fait par partie des 240 auteurs et autrices qui ont quitté la maison d'édition Grasset après le licenciement du PDG Olivier Nora par Vincent Bolloré. Face à la violence du milliardaire, « On peut inventer autre chose [...] on peut se fédérer », explique-t-elle. © Isabelle Eshraghi/The New York Times
La romancière Virginie Despentes a quitté les éditions Grasset, ainsi que 240 auteurs de la maison, après le limogeage d’Olivier Nora, qui en était le PDG, par Vincent Bolloré, propriétaire d’Hachette, à la suite d’un désaccord sur la date de parution du prochain livre de Boualem Sansal, transfuge de Gallimard, imposé par le milliardaire.
Quelques jours plus tôt, ce dernier avait demandé à Olivier Nora de publier le récit de voyage de Nicolas Diat, lui-même éditeur de Bardella. Devant les refus réitérés de l’éditeur, Bolloré l’a donc débarqué sans sommation.
Cinq jours après ce limogeage, Virginie Despentes et 300 écrivains de diverses maisons ont cosigné un texte réclamant une clause de conscience pour les écrivains, soit la possibilité de rompre leur contrat avec l’éditeur et de récupérer leurs droits si un changement majeur (direction, ligne éditoriale, conditions contractuelles) intervenait dans la maison. À ce jour, une telle clause n’existe que pour les journalistes.
La levée de boucliers d’une foule d’auteurs contre le sale coup de Vincent Bolloré, qui a limogé brutalement Olivier Nora, a déjà entraîné une force d’action collective dans les métiers du livre (auteurs, éditeurs, salariés d’Hachette), à la hauteur du dommage causé à l’édition. Qu’est-ce qui se joue là ?
Virginie Despentes
Écrivaine et réalisatrice
Ce qui frappe, c’est en effet la brutalité de la mise en scène. Très Bolloré. Mais pas seulement : c’est aussi la manière dont les grandes richesses fonctionnent aujourd’hui. Il y a une vraie volupté dans la brutalité. On savait tous que, à un moment ou à un autre, il couperait la tête de Grasset. Mais là, ce déploiement de violence, et cette jouissance à l’orchestrer, ça reste sidérant.
J’étais très proche de Canal Plus, à qui je vendais les droits de Vernon Subutex, quand c’est tombé. J’ai vu les gens arriver livides. C’est ce qui se passe partout, dans toutes les boîtes où ces fortunes débarquent et dégagent tout le monde. Ce jour-là, on s’est retrouvés à plus de 100 auteurs, à parler.
Ça ne m’était jamais arrivé. Jamais. Des salons du livre, oui, mais une assemblée d’écrivains pour parler de nos contrats ? Non. On s’est regardés, presque incrédules, à se demander : mais qu’est-ce qu’on signe exactement ? Des contrats qui courent jusqu’à soixante-dix ans après notre mort. On est isolés. Complètement isolés. À la fin des années 1990, quand je suis arrivée dans ce milieu particulier, on croyait à une forme de stabilité, que le directeur d’une maison d’édition resterait en poste jusqu’à sa mort, qu’il y avait une continuité.
On pouvait négocier beaucoup de choses, sauf la durée du contrat. Aujourd’hui, tout change. On doit reposer les bases. Regarder ce qu’on signe, dans des conditions capitalistes qui n’ont plus rien à voir.
L’affaire est gravissime. N’implique-t-elle pas, au-delà de la mobilisation des gens de lettres, une prise de parti plus large dans le champ politique ? N’avait-on pas vu venir depuis longtemps Vincent Bolloré dans son travail de prédation dans l’univers des médias ?
Si. Bien sûr que si. On est en train de voir se mettre en place quelque chose de très clair : la mainmise, la prise de pouvoir des ultrariches, pays après pays. Bolloré est dans ce mouvement. Leur objectif ? Le pouvoir absolu. Sur la démocratie, les médias, la culture, l’entreprise. Ce n’est pas une guerre. C’est une prédation. Alors on cherche. Tous. Des brèches. Des endroits où résister.
Où faire redescendre l’argent, déjà. Où casser cette concentration. On l’a vu venir, oui, mais on est encore dans la sidération. Leur efficacité dans la concentration de la richesse est redoutable. Et, en même temps, j’ai confiance. Je sens qu’il se passe quelque chose. Vraiment.
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Dans ma vie d’autrice, là, maintenant. Je vis un moment important. Ce n’est peut-être pas nous qui allons trouver la solution, mais ça bouge. On cherche des endroits où faire frein, déjà. Avant, peut-être, de renverser la table. En touchant à nos livres, ils touchent à quelque chose de très intime. Moi, je viens de l’Est (de Lorraine – NDLR). J’ai vu, enfant, des usines fermer : ça aussi, c’est une violence économique. Nous, notre outil de production, il tient dans un texte. Et ça, on peut le reprendre très vite. Ce n’est pas une grosse machine qui a besoin de maintenance.
La revendication d’une clause de conscience pour les auteurs, semblable à celle des journalistes, vous paraît-elle suffisante au plan juridique ?
Pour les salariés, oui, cela peut aller assez vite. Ils peuvent dire : il y a un problème de conscience ; on ne peut travailler avec une personne qui a de telles méthodes d’orientation politique, donc on renégocie. Pour nous, auteurs, c’est différent : nous ne sommes pas salariés. Mais, honnêtement, ça ne me paraît pas insurmontable. On a déjà modifié des contrats, avec le livre numérique, par exemple. On sait faire des avenants.
Là, c’est autre chose. Quand on a signé, on savait qu’il y avait des actionnaires, sauf qu’ils n’intervenaient pas. Ils laissaient vivre les maisons. Là, c’est une rupture. Une vraie. Moi, je le vis comme une disparition possible de mes livres.
Je ne crois pas une seconde que Bolloré ait envie que mon King Kong Théorie reste un classique, ni que Baise-moi continue à circuler et soit encore lu par de jeunes gens. C’est ça, le fond du problème : confier ses livres à quelqu’un qui veut vous effacer.
Que pensez-vous de la réponse de Vincent Bolloré dans son propre journal, le JDD, où il dénonce une cabale « germanopratine » et fustige « une petite caste qui se croit au-dessus de tous et de tout » ?
C’est absurde. Il y a des choses fausses, factuellement fausses, sur les salaires, par exemple. Et cela circule sans vérification. C’est un Trump au petit pied. Il dit n’importe quoi, et ça prend. Sa réponse est faible. L’article aussi. On voit bien les limites. Et puis, surtout, il ne sait pas négocier.
Le pouvoir absolu, ça ne se négocie pas. Ce qu’il nous dit, en gros, c’est : « Je vous méprise, je vous hais, je vous conchie, vous ne valez rien. » Très bien. Alors, laissez-nous partir avec nos catalogues.
La crise provoquée par le milliardaire d’extrême droite fait-elle partie d’un plan politique plus large ?
Oui. Cela devient visible depuis Nicolas Sarkozy. Trois jours après son élection, il était sur le yacht de Bolloré. Ce n’est pas anodin ce lien entre pouvoir politique et une puissance économique qui veut tout contrôler. Ils voudraient en finir avec la démocratie. Ils n’y arrivent pas complètement, heureusement. Ce ne sont pas des flèches non plus. Et ce n’est pas propre à la France. Il y a une internationale du 1 %. Depuis deux décennies, ils avancent ensemble.
Les autres éditeurs pourront-ils absorber les auteurs qui quittent ce nouveau navire Grasset qui leur fait honte ?
Il existe un tissu. Un vrai. Des éditeurs de toutes tailles, parce qu’il y a des libraires. Et ça, c’est essentiel. Puis il y a autre chose : la possibilité de s’organiser entre nous. La vraie question est : est-ce que les gens lisent ? Oui. Ils lisent. Beaucoup de livres se vendent à des milliers d’exemplaires, ce qui, justement, n’intéresse pas Bolloré. Les librairies ne sont pas vides. Loin de là. Donc oui, on peut se recaser.
On peut aussi inventer autre chose : des structures collectives, des associations d’auteurs, publier nos fonds de catalogues quand on les aura récupérés. On est en train de se parler, de se rencontrer. On ne fera pas tous la même chose. On n’ira pas tous au même endroit. Les raisons sont multiples, mais on peut se fédérer.