Dès 4 ans, des enfants chinois envoyés en « colo d’immersion professionnelle »
Par Jordan Pouille (Pékin, correspondance)
C’est jour de salon du robot à Pékin. Tout le gratin de l’industrie du chien robot et du robot humanoïde, dominée par la Chine, s’y presse. Les dirigeants de start-up retiennent leur souffle à l’approche d’un cortège de costumes noirs. Une délégation d’officiels du Parti communiste venus inspecter les innovations ? Des cadres d’une grosse entreprise d’Etat venus investir ? La tension est palpable. Soudain, venant casser cette ambiance solennelle, débarque une myriade d’enfants euphoriques, s’élançant pour tâter les machines.
C’est l’apothéose de leur colonie de vacances, placée sous le signe de la tech et de l’immersion en entreprise. Bienvenue dans le monde merveilleux des colonies de la réussite ou yanxue luxing, soit littéralement des « voyages d’étude et d’apprentissage », qui, en Chine, font flores.
Depuis neuf ans, le pouvoir encourage les voyages scolaires pour les élèves du primaire et du secondaire. Mais le risque d’un accident de bus, d’une intoxication alimentaire, bref d’un imprévu, tétanise les chefs d’établissement. Il y a quatre ans, le président Xi Jinping a interdit (avec un succès relatif) les écoles privées de soutien scolaire, devenues un gouffre financier pour des millions de familles de la classe moyenne, obnubilées par la réussite de leurs enfants. La nature humaine ayant horreur du vide, le marché des vacances pédagogiques a jailli : 41 684 entreprises contrôlent à présent ce nouveau secteur, selon la base de données Tianyancha.
Les voyagistes classiques ont, sans surprise, également ajouté une prestation à leur catalogue : des séjours d’« immersion professionnelle et académique » pour enfants, dès 4 ans. Ils incluent des visites d’entreprises du secteur de la tech et de campus universitaires, entrecoupées d’excursions touristiques classiques dans des temples bouddhistes ou des parcs arborés. L’accent est mis sur la familiarisation avec la vie étudiante, la découverte de carrières dans les secteurs industriels porteurs et l’entrepreneuriat.
Ctrip, l’une des plus grandes plateformes de réservation en ligne de Chine, propose toute une panoplie de « colonies d’étude » pour bambins de 4 à 11 ans. Son produit phare est le « voyage d’étude aérospatiale à la base de lancement de satellite de Xichang [Sichuan] », avec pour credo : « Bâtir le rêve spatial, allumer l’étincelle des étoiles. » Un autre voyage d’étude, plus court, propose de « s’immerger dans l’innovation en intelligence artificielle [IA] à Hangzhou [Zhejiang] », épicentre de l’IA, sans préciser si les champions Alibaba, Deepseek ou Unitree Robotics figurent au programme.
« Rêves d’enfants »
Dans la province du Guangdong, le comté de Huidong s’est converti à cette mode en accueillant des camps d’été où, pêle-mêle et pendant huit jours, les enfants participent à des ateliers de robotique, découvrent la culture du thé oolong, sont initiés aux techniques d’autodéfense et au cinéma révolutionnaire – le tout en tenue de camouflage. Intitulées « Rêves d’enfants », ces vacances visent, selon le journal local Huidong Rongmei, « à construire pour les enfants un pont de croissance tridimensionnel, qui traverse les frontières de la science et de la technologie, la sagesse militaire et la pensée innovante ».
Deux journalistes de Cailian, média financier de Shanghaï réputé pour ses enquêtes indépendantes, se sont penchés sur ces colonies « souvent facturées à prix d’or par les agences de voyages, sous prétexte d’un vernis pédagogique ajouté à leurs produits ». Lu Tinting et Wang Biwei expliquent que « les marges de ces voyages présentés comme des voyages d’étude sont bien plus élevées que celles des circuits touristiques ordinaires. Les formules à 10 000 yuans [environ 1 300 euros, pour moins d’une semaine] sont devenues courantes ».
Le tarif ne rebute visiblement pas les parents. Aux vacances scolaires, les abords des grandes universités sont embouteillés par les cars remplis d’enfants. Pour limiter l’invasion, le campus de Tsinghua, à Pékin, a imposé des quotas ainsi qu’une réservation en ligne, au moins une semaine à l’avance, pour pouvoir crapahuter dans le campus. Même sans garantie de pouvoir y pénétrer, des tour-opérateurs inscrivent cette visite à leur programme. Résultat : « Des parents se plaignent que leurs enfants n’ont même pas franchi les portes de l’université », souligne l’enquête de Caixin.
Le média relève aussi que « 139 familles ont été facturées 180 000 euros pour un séjour incluant des visites illégales d’universités ». En cheville avec les agences de voyages, 46 étudiants de Peking University, l’autre grande université de la capitale avec Tsinghua, ont profité de leur accès privilégié pour laisser entrer des enfants… contre la modique somme de 70 euros par bambin. Ils ont depuis été sanctionnés. Le 11 septembre, l’Association chinoise des consommateurs a publié des mises en garde, appelant notamment les parents « à faire preuve de vigilance devant la fausse propagande de certains voyagistes et leurs promesses d’accompagnement par des étudiants modèles d’universités prestigieuses ».
Pour Zhou Mingqi, chercheur au cabinet d’études économiques Jingjian, « il n’existe pas encore de normes claires pour ce jeune secteur. Il suffit d’ajouter un peu d’éducation à un séjour pour appeler ça un voyage d’étude. Les barrières d’entrée sont faibles, les prix hétérogènes. L’Etat devrait publier des normes, encourager la qualité, la bonne réputation de ses acteurs pour créer enfin un écosystème sain ». Dans l’attente, les colonies de la réussite continueront de prospérer, portées par l’angoisse éducative des parents chinois.
Entre ambitions et sacrifices, le fardeau éducatif des parents chinois
En Chine, les cours particuliers pour enfant s’échangent sous le manteau