Les IA vont-elles tuer les liens hypertextes, ces briques fondamentales du Web ?
Par Michaël Szadkowski Publié aujourd’hui à 06h30 Temps de Lecture 7 min.
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Analyse|Qu’il s’agisse des chatbots comme ChatGPT ou des « aperçus IA » récemment lancés par Google, la promesse de l’intelligence artificielle est la même : fournir à l’internaute tout ce dont il a besoin, sans qu’il ait à prendre la peine de cliquer sur des liens. Ces derniers sont-ils, dès lors, devenus obsolètes ?
Imaginez : vous êtes dans un quartier inconnu, c’est l’heure du goûter et vous avez faim. Seriez-vous prêt à arpenter des rues à la recherche d’une boulangerie ? Sans doute pas. Il est probable que vous suiviez les indications d’une application, comme Google Maps, afin d’arriver directement à destination. Et si un coursier vous proposait de vous rapporter le pain au chocolat dont vous rêvez, là où vous vous trouvez : prendriez-vous même la peine de vous déplacer ?
Remplacez le coursier par ChatGPT, les boutiques par les pages Web et les rues par les liens hypertextes et vous avez, en substance, le questionnement qui attend chaque internaute : pourquoi cliquer sur ces derniers puisque tout peut être servi à votre porte ? Le 22 juillet, Google a déployé en France ses « aperçus IA » (« AI Overviews »). Quand elle est activée, la fonctionnalité relègue l’antique liste des « 10 premiers liens » au fond de la première page de résultats du moteur de recherche et la remplace par un résumé, écrit automatiquement par l’intelligence artificielle (IA) Gemini.
Résultat : de nombreux éditeurs de sites Internet craignent pour l’avenir de leurs activités en ligne. En Allemagne, où l’option était déjà en place, la société de référencement Sistrix enregistrait une chute de 6,6 % du nombre de clics en provenance du Google. Mais plus encore qu’une problématique de modèle économique pour les sites Internet, la question est presque philosophique. Le Web s’est bâti sur le concept même de liens qui, par leur multiplication, forment ce qu’on appelle communément la « Toile ». Si ces liens ne sont plus parcourus, ont-ils encore une raison d’exister ?
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Pour tenter de répondre à cette question, il faut remonter dans le temps. En mars 1989, l’ingénieur britannique Tim Berners-Lee envoie à ses supérieurs du Conseil européen pour la recherche nucléaire (CERN) une première demande formelle pour travailler sur un « système hypertexte global ». Son objectif : établir « une toile de documents avec des liens entre eux », devant fonctionner le plus simplement possible sur les ordinateurs des chercheurs affiliés au laboratoire de Genève. Ainsi est née la première brique fondamentale de ce qui est devenu le Web.
Tim Berners-Lee, à Londres, en 2010. AFP / CARL COURT
Tim Berners-Lee a par la suite démenti avoir eu « l’idée de sauter d’un document à un autre » sur un ordinateur, qui a été « conceptualisée par beaucoup de gens » avant lui. Il cite parmi eux l’Américain Vannevar Bush, qui imagina, dès les années 1930, le Memex, un outil « mécanisé » sur un seul bureau devant centraliser l’accès aux discussions et connaissances de son utilisateur (« As We May Think », The Atlantic, 1945). Mais aussi un autre Américain, Ted Nelson, inventeur du mot « hypertexte » en 1965 dans le cadre du projet Xanadu, un « système d’information » reposant sur des serveurs et des liens.
Avec le Web, Tim Berners-Lee s’est toutefois focalisé sur une « forme des plus simples » de l’hypertexte permise par les progrès de l’informatique, note Arthur Perret, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Lyon-III. Le chercheur relève l’absence de « liens bidirectionnels » ou de « transclusion », présents dans le Xanadu de Ted Nelson, qui auraient permis d’afficher davantage d’informations dans la navigation.
Mais la simplicité et la légèreté de l’hypertexte de Berners-Lee expliquent aussi le succès et l’expansion du Web au début des années 1990. Dans son « Historiographie de l’hyperlien » parue en 2018, Anne Helmond, de l’université d’Utrecht (Pays-Bas), décrit la frénésie de l’époque : « Avec l’avènement des premiers éditeurs HTML, systèmes de gestion de contenus en ligne, blogs ou services gratuits comme Tripod ou Geocities, la création de sites et l’affichage de liens s’est simplifiée. Cette période a conduit à l’explosion de sites amateurs » ainsi que du nombre de liens entre les pages, consubstantiels au maillage de la Toile.
L’une des premières pages Web conçues par Tim Berners-Lee, en version colorisée. WC3.ORG
La plupart des premiers internautes étaient alors « fascinés par le pouvoir des liens », selon Olia Lialina, artiste russe parmi les pionnières de l’art en ligne. « Un site n’était pas complet sans liens vers d’autres sites. (…) Les gens ressentaient une responsabilité à configurer et construire l’environnement et l’infrastructure [du Web] », décrit l’artiste dans son portail sur le « Web vernaculaire ».
« Les hyperliens des débuts du Web, au milieu des années 1990, n’avaient pas le même rôle qu’aujourd’hui, rappelle Valérie Schafer, historienne des télécommunications, de l’informatique et des cultures numériques. L’utilisateur insérait des liens hypertextes dans ses pages selon un choix volontaire, pour pointer des ressources complémentaires, tirer profit de la navigation que permettait le Web, s’inscrire dans un réseau de ressources. » Une sorte d’utopie d’« universalité » documentaire, portée par les principes qu’« un lien devait pouvoir être relié à n’importe quoi, et tout le monde devait avoir le droit d’en mettre », selon Anne Helmond.
La marchandisation du lien
Mais dans la seconde partie des années 1990, l’irruption des moteurs de recherche bouleverse la nature des liens. En 1998, une jeune pousse du nom de Google ringardise les annuaires faits à la main en proposant aux internautes de répertorier et de hiérarchiser les pages. Pour cela, l’entreprise emploie « les hyperliens comme une manière de calculer la pertinence et la réputation d’un site, en considérant “qui lie vers qui” et combien de fois un site est cité par un lien », retrace Anne Helmond.
En affichant les liens les plus pertinents selon cette logique de réputation mesurable par ses logiciels, « Google transforme le lien, le faisant passer d’un instrument de navigation à la devise marchande du Web », écrit la chercheuse, qui y voit l’origine de « l’économie du lien dans laquelle (…) les liens sont échangés, achetés ou vendus par des webmasters ou des spammeurs ». Des stratégies commerciales ou de visibilité visant à apparaître dans les premiers résultats de Google voient le jour, tandis que Google bâtit un empire grâce à de nouvelles formes de publicité reposant sur des liens sponsorisés.
« Les hyperliens et l’hypertexte [la technologie qui les sous-tend] ont été mis au défi par le tournant commercial du Web », complète Valérie Schafer, évoquant la transformation d’un « réseau de pages et documents » en un « réseau de services et plateformes, où sont incorporés de multiples outils, contenus et liens cliquables dont certains sont fournis par les plateformes, ou encore générés par des machines ».
En parallèle, d’autres mécanismes mettent à mal les principes initiaux de l’hypertexte. « Les réseaux sociaux, les applications mobiles, les environnements derrière un paywall… ont érodé la notion de liens ouverts, souvent pour des raisons uniquement commerciales », explique au Monde Alberto Di Meglio, responsable de la stratégie numérique du CERN. Les choix de développement de ces plateformes ont, souvent, consisté à faire rester le plus longtemps possible leurs utilisateurs dans leur environnement, et dévalorisé les liens externes permettant de s’en échapper.
Et cette tendance se poursuit : les utilisateurs qui conversent avec les agents conversationnels comme ChatGPT (OpenAI) ou qui se voient proposer les résumés par IA de Google n’ont en théorie plus de raison de cliquer sur des liens puisque les réponses à leurs interrogations leur sont fournies clés en main.
« Tout le modèle s’effondre »
Dès lors, le lien hypertexte est-il voué à disparaître ? Pas forcément, à en croire leur inventeur, Tim Berners-Lee. « Jusqu’ici, le mouvement était de chercher ce qu’on voulait sur Google, de cliquer sur un lien, d’être distrait par des publicités et de finir par regarder ou acheter autre chose, décrit-il dans son livre This Is for Everyone (“c’est pour tout le monde”, Macmillan, 2025, non traduit). Le courant d’une navigation par IA ressemble plus à : “Exprimer ce qu’on veut ; affiner cette recherche dans une conversation avec un agent qui vous comprend, ainsi que le monde extérieur ; et choisir un résultat qui correspond vraiment à ce que vous vouliez.” »
L’informaticien perçoit pourtant bien, en parallèle, les dangers que font courir les IA à la Toile. « Si personne ne clique vraiment sur les liens, si les gens n’utilisent plus de moteurs de recherche ou les sites Internet en tant que tels (…), tout le modèle s’effondre », s’inquiétait-il à leur sujet, dans une interview accordée au média américain The Verge, en novembre 2025. La même ambivalence se retrouve chez Alberto Di Meglio : « Si les résumés par IA remplacent de plus en plus la fréquentation des sources, l’incitation à publier et à maintenir du contenu de haute qualité et bien sourcé pourrait s’affaiblir, et le Web ouvert pourrait s’appauvrir. »
Pour autant, il faudrait relativiser l’idée d’une « incompatibilité inhérente entre l’IA et un Web construit sur des pages interconnectées. (…). Même les LLM [grands modèles de langage], quand ils tentent d’apparaître fiables, en reviennent à citer un lien. Le lien reste l’unité atomique de la provenance d’une information ». Selon lui, « le besoin de pointer clairement les origines [d’une information, d’un fait, d’une communauté] semble avoir gagné en importance, et non l’inverse ».
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Encore faut-il que les liens proposés par les IA soient fiables et pertinents. Actuellement, « on ne peut pas savoir si un lien fourni par un LLM a été trouvé via une recherche documentaire, ou bien s’il a été généré de manière probabiliste », regrette Arthur Perret. Une étude de l’université Columbia de mars 2025 a démontré que des services comme ChatGPT, Perplexity, DeepSeek, Grok ou Gemini avaient tendance à « inventer des liens ». « C’est un type d’erreur entièrement nouveau [et qui] pose problème car ça jette le doute sur l’ensemble de la réponse », complète Arthur Perret.
Par ailleurs, même si les liens proposés par les IA pointent vers des pages qui existent réellement, subsiste une question : pourquoi le chatbot a-t-il sélectionné ce lien plutôt qu’un autre ? « Il y a une apparence de neutralité, une réponse directe et souvent univoque, qui masque la complexité de certaines questions, poursuit Valérie Schafer. C’est une synthèse dont on ignore exactement les sources mobilisées, et donc les biais. Il n’y a pas de traçabilité ou de transparence. »
Dès lors, « l’effort de validation [d’un lien] se déplace », constate Alberto Di Meglio. « Un document publié sur le Web a généralement un auteur connu, une forme fixe, et des citations dont on peut trouver la trace. (…) Une réponse fournie par LLM est une synthèse fluide dans laquelle les relations avec les sources sous-jacentes sont digérées par le modèle utilisé. La responsabilité de la vérification du lien repose ensuite davantage sur les lecteurs », décrit-il. « Avec pour conséquence des vérifications toujours plus chronophages (si on est sérieux), ou bien la diminution de l’importance des sources (si on décide qu’on ne les vérifie plus) », regrette Arthur Perret.