Les viols par soumission chimique, un fléau mondial dont la société “ne veut rien savoir”
Plusieurs affaires judiciaires récentes montrent que les viols sous soumission chimique n’ont rien d’exceptionnel, analyse “Falter”. Souvent commis par des proches des victimes, ces crimes demeurent pourtant largement impunis. Le magazine autrichien s’est demandé pourquoi.
Leur 20e anniversaire de mariage approche à grands pas quand les policiers et le Samu sonnent à la porte de leur maison, dans l’est de l’Autriche. Voilà près de vingt ans que les conjoints sont mariés : ils ont fondé une famille et fait construire une maison. Au moment où la police se présente à la porte, leurs deux enfants sont à l’école.
L’épouse pense que les policiers se sont trompés de maison. Parce qu’il ne s’est rien passé ici, n’est-ce pas ? Les fonctionnaires de police lui demandent alors de s’asseoir, conduisent l’homme dans la pièce d’à côté, posent un ordinateur portable sur la table et montrent à la femme des vidéos, des photos, des historiques de discussions en ligne.
Pour la première fois, cette femme – dont l’anonymat sera préservé – découvre les images de toutes ces nuits dont elle n’a gardé aucun souvenir. Sur les clichés, on la voit étendue, inerte, sur le canapé du salon, puis dans la chambre. Ces images sont la preuve qu’elle a été victime d’abus sexuels d’une gravité extrême. Dont l’auteur n’est autre que son époux.
La police lui explique que celui-ci est accusé de l’avoir droguée à son insu et d’avoir abusé d’elle à maintes reprises. Il a photographié ses méfaits et en a fait parvenir les clichés à un homme habitant en Allemagne, qu’il n’a jamais rencontré en personne. Par le biais de messages, qu’il avait enregistrés comme s’il s’agissait de simples photos de vacances et qui ont également été saisis par la police.
Des échanges crus et misogynes
Voici un extrait de l’un de ces messages : “Aujourd’hui, j’ai donné à ma femme 4 pilules à 18 heures, réparties dans deux Punschkrapfen [pâtisserie cubique à base de rhum et de génoise]. Je dois ajouter qu’on avait mangé une assiette de Wurstfleckerl [pâtes aux saucisses] vers 17 h 15. À 18 h 45, elle s’est endormie sur le banc, à côté de moi.”
Entre les deux hommes et d’autres membres du tchat s’instaure un échange qui se lit comme le compte rendu d’un passe-temps abject, rédigé dans un style sobre, technique, banal. Il ne sera pas retranscrit ici en raison de la misogynie et de la crudité des propos. Le procès s’est d’ailleurs passé à huis clos. Ce qu’on peut en dire, pour l’instant, c’est que les hommes en question avaient pour objectif de sédater méthodiquement une femme pour abuser d’elle et l’exploiter sexuellement.
L’Allemand, qui est mort entre-temps et que la justice n’a donc pas été en mesure de poursuivre, a réagi aux premières photos reçues en ces termes : “C’est excellent de la voir roupiller comme ça.” Il a ensuite demandé au mari si elle “se souvenait de quelque chose le lendemain”. Celui-ci lui a répondu que non. Elle se souvenait uniquement d’avoir pris une douche et mangé. “Après ça, elle se rappelle que dalle.” Phrase qu’il fait suivre d’un “MDR” [“mort de rire”].
Du Coca, des pâtisseries et des viols
Le plus sidérant, dans ces historiques de discussions saisis par la police, c’est leur caractère presque anodin, banal. Les hommes parlent de Coca, de vin rouge et de pâtisseries, des problèmes de livraison des pilules en question, de la galère aussi que c’est de les dissoudre : ils s’agacent ainsi quand les tranquillisants, une fois réduits en poudre, restent collés au bord du verre et que leur plan tombe à l’eau. Impossible alors de violer leur femme.
L’affaire a été jugée l’année dernière mais n’a guère fait couler d’encre. Elle rappelle pourtant l’affaire Gisèle Pelicot, droguée pendant des années par son mari et victime de viols en réunion. Mais le tribunal pénal régional de Basse-Autriche n’a finalement retenu “que” deux charges contre le mari, faute de preuves suffisantes. Et la peine semble bien clémente : sept ans de réclusion pour une vie détruite, soit à peine la moitié de la peine maximale, qui pouvait aller jusqu’à quinze ans. L’épouse s’est vu accorder 10 000 euros d’indemnisation dans le cadre de la procédure : le reste, il lui faudra le réclamer au civil.
L’époux n’écopera par ailleurs d’aucune sanction pour l’enregistrement et la diffusion des images des viols : ce n’est actuellement pas illégal en Autriche [lorsque les personnes filmées sont adultes], contrairement aux vidéos d’exploitation sexuelle de mineurs. Les images pourraient d’ailleurs continuer à circuler sur des forums spécialisés, précise Sonja Aziz, l’avocate de la victime.
Un groupe Telegram de 70 000 membres
Dans le Tyrol aussi, rapporte le quotidien autrichien Der Standard, une affaire fait penser aux viols de Mazan. Un homme de 44 ans est “fortement soupçonné d’avoir administré à une femme de son entourage des substances tranquillisantes à plusieurs reprises et d’avoir abusé d’elle dans cet état”, rapporte Joachim Wüstner, porte-parole du parquet d’Innsbruck. L’ancienne compagne de l’homme en question en aurait été elle aussi victime. L’enquête, et notamment l’analyse méticuleuse des supports de stockage informatique, était encore en cours [au début d’août 2026].
À l’échelle internationale également, les affaires de ce type se multiplient. En Suisse, vient-on d’apprendre, une ancienne figure de l’Union démocratique du centre (UDC, extrême droite), favorable à un durcissement de la loi pénale sanctionnant les crimes sexuels, aurait sédaté la fille de 14 ans de sa compagne à plus de 40 reprises par soumission chimique, aurait abusé d’elle et se serait filmé pendant son forfait.
Aux États-Unis, les frères Andrew et Tristan Tate viennent d’être mis derrière les barreaux. La justice britannique accuse ces influenceurs misogynes de la “manosphère” de traite d’êtres humains et de viols perpétrés sur des femmes inconscientes – les victimes auraient été neutralisées non par soumission chimique, mais par strangulation.
Un tandem de journalistes d’investigation de la [chaîne régionale allemande] Norddeutscher Rundfunk (NDR), Isabell Beer et Isabel Ströh, a mis au jour l’affaire survenue en Autriche, ainsi que plusieurs autres. Des années durant, elles ont enquêté sous un faux profil sur des forums spécialisés et des groupes Telegram. Les hommes y échangeaient des photos et des vidéos de viols, ainsi que des astuces pour soumettre chimiquement leurs victimes. Un groupe Telegram supprimé depuis comptait plus de 70 000 membres.
Le silence des victimes
Dès qu’elles ont pu mettre la main sur des vidéos des viols, Isabell Beer et Isabel Ströh ont alerté la police allemande. Mais celle-ci a mis un an avant de donner suite à leurs signalements. Ce n’est que sous l’insistance des deux journalistes que les autorités ont fini par réagir. En avril 2026, l’agence européenne Europol a lancé l’opération internationale Medusa, qui a permis d’identifier 156 auteurs présumés et certaines de leurs victimes.
Depuis 2024, une étude sur les cas de soumission chimique non signalés est en cours à l’Université technique de Chemnitz, à l’initiative de la scientifique Charlotte Förster. À ce jour, plus de 3 200 personnes ont pris part à l’enquête en ligne. Si les données portant sur l’Autriche ne seront pas examinées avant cet automne, quelques tendances se dessinent d’ores et déjà concernant l’Allemagne. “Vingt pour cent des personnes qui pensent avoir été droguées n’en parlent à personne, révèle ainsi la chercheuse. Seule une personne sur dix fait part de ses soupçons à la police.” [Et quand elles se signalent aux autorités, des analyses d’urine, de sang ou de cheveux sont rarement lancées.]
Quid des violeurs ? L’avocate Sonja Aziz parle d’hommes qui cherchent à exercer un pouvoir patriarcal et un contrôle sur le corps d’une femme, d’hommes qui fantasmaient dès l’adolescence sur des victimes en état d’ébriété. “D’après les résultats de l’enquête, l’éventail des profils est large, précise Charlotte Förster. Du parfait inconnu à la connaissance de passage, en passant par le collègue de travail et le compagnon lui-même.” Autre constat frappant : on a tendance à surestimer le risque dans les soirées, et à le sous-estimer dans le giron du foyer.
“La société ne veut rien savoir”
Pour le violeur, le fait de sédater sa propre compagne présente des avantages pratiques : quand on a un trou de mémoire après une soirée en boîte, on est tenté de contacter la police. En revanche, quand on s’assoupit à côté de l’être aimé sur le canapé, et qu’on n’émerge que péniblement le lendemain, on ne soupçonne pas spontanément son compagnon d’être un délinquant sexuel. Nulle part l’agresseur ne se sent plus en sécurité que sous son propre toit, où il a la maîtrise de la situation.
Les expertes soulignent également le fait que la société ne “veut rien savoir” du phénomène du “viol par soumission chimique”, qui n’est pourtant plus une légende urbaine depuis longtemps. Charlotte Förster et son équipe se voient obligées de prendre sur leur temps libre pour enquêter sur ces cas de sédation, les pouvoirs publics ne débloquant aucune subvention pour appuyer la recherche dans ce domaine.
Non seulement les études sont sous-financées, déplore la chercheuse, mais les médecins sont également “sous-informés” sur le phénomène. Cela fait maintenant plus de vingt-cinq ans qu’il n’existe plus de formation de base en médecine légale en Autriche, rappelle Christian Reiter, un médecin légiste viennois. Seules les structures d’accueil des victimes de violences, créées sous l’égide de la ministre de la Justice, Alma Zadic (Les Verts), apportent à ce jour une réponse structurelle au problème – mais encore faut-il que les victimes s’y rendent de leur propre initiative.
Des hommes conscients de la douleur qu’ils infligent
Le phénomène des “viols par soumission chimique” ne date pas d’hier, rappelle Philipp Pümpel, psychothérapeute médico-légal : “J’ai été agent de probation, et voilà quinze ans que j’entends parler de ce genre d’affaires.” Ce qu’on appelle la “soumission chimique” aurait commencé dans les années 1990, quand la “drogue du violeur” a fait son apparition dans les clubs et les discothèques.
Les hommes qui avaient du mal avec l’idée de “consentement mutuel avant un rapport hétérosexuel” étaient souvent des consommateurs de contenus pornographiques mettant en scène des femmes endormies ou ayant perdu connaissance. Et puis, certains d’entre eux ont eu l’idée de pousser le fantasme en sédatant des femmes dans la vie réelle.
Les violeurs savent pertinemment ce qu’ils font subir à leurs victimes, poursuit Philipp Pümpel, même s’ils “commencent par minimiser les faits en disant que la femme ne s’est aperçue de rien et que c’est donc comme s’ils ne lui avaient rien fait”. Les agresseurs agissent de sang-froid et de façon préméditée, “sachant pertinemment ce qu’ils font subir à leur victime”. Mais il leur arrive régulièrement d’être assaillis par le doute, puisqu’ils sont malgré tout conscients que leurs penchants sont “malsains et dangereux”. À ce stade, une thérapie guidée par un professionnel pourrait éviter bien des dégâts.
Un manque de sensibilisation
Il faudrait, au minimum, sensibiliser davantage le personnel médical. L’état de l’Autrichienne droguée et violée par son époux avait éveillé les soupçons du personnel médical au moins une fois, à l’occasion d’un séjour à l’hôpital.
Elle était tombée dans les escaliers chez elle et, dans son échantillon d’urine, les médecins avaient décelé des traces de benzodiazépine – un tranquillisant puissant, délivré uniquement sur ordonnance. Elle venait alors d’accoucher et ne s’expliquait pas comment ce médicament avait pu se retrouver dans son organisme.
L’hôpital s’était à l’époque contenté d’interroger le compagnon. Le personnel avait envisagé de faire appel au service de protection des familles, mais avait fini par la renvoyer chez elle.