Pour l’extrême droite, la subvention est un moyen de rétorsion pour que les artistes marchent au pas
Le secteur fait face à une offensive idéologique mais aussi économique. Et si, suggère le professeur Olivier Neveux, on introduisait plutôt de la politique au cœur de la production, là où elle est déterminante ?
Le spectacle vivant est acculé, aux abois. Un plan social est en cours, aussi cruel qu’efficace, violent que dissimulé. Des compagnies abandonnent, exsangues. Les lieux soutenus ne cessent de réduire la part disponible au travail artistique. Début juillet, le ministère annonçait revenir sur certains de ses engagements, en cours d’année.
«Qui aurait pu prévoir»… que le pouvoir s’en prendrait ainsi à l’art et à la culture ? L’incompréhension qu’expriment certains devant tant d’ingratitude étatique laisse a minima pantois. Bons élèves de la République, ils voudraient que celle-ci magnanime leur sache gré de leur dévouement et reconnaisse leur investissement. Peine perdue : miser sur ce type de rationalité, c’est ignorer que l’intérêt général n’est plus un paramètre de l’action publique.
Le déficit, sciemment fabriqué, justifie de sabrer dans des budgets pourtant dérisoires et de prendre à témoin la population. La chose est aisée : c’est évident, l’art n’est pas de première nécessité. Mais qu’est-ce qu’une vie, sinon une vie niée, réduite à ses premières nécessités ? La vision est étroite, indifférente à ce qui constitue au long cours une société. Car voilà, il y va du secteur public de la culture, du défi d’arracher à l’empire de la marchandise des pans de la création.
On sait bien que ce constat ne sera lu, bien souvent, que comme la plainte d’un secteur dont on fantasme qu’il est généreusement entretenu. On l’entend, brandi comme gage de radicalité ou principe de réalité : l’art subventionné est un art d’élite, «boboïsé». La logique : plébisciter la validation du marché ? Peu importe le travail à bout de bras d’une institution épuisée, contre le vent et les marées des incultes opérations de communication ministérielles ou municipales. L’exigence de fruits rapidement portés se heurte au fait que le travail de l’art est lent, long, autrement moins assuré que ce que les industries culturelles mettent à disposition. D’inventer sa singularité est un peu plus aléatoire que le chemin balisé qui nous invite à toutes et tous nous ressembler.
L’offensive idéologique est jumelle de l’offensive économique
On ne défendra pas, pour autant, le secteur tel qu’il fonctionne. Il ne fonctionne pas bien. Il est faible en audace et bien conformiste. Il est pris dans la routine frénétique de ses emballements. Il a ses rentiers et ses privilégiés. C’est que l’argent manquant, tout se resserre et disparaissent alors les expériences qui se mènent dans les marges, font pression sur le centre et l’obligent. De tout cela, le capital et ses fondés de pouvoir se moquent. Ils n’ont aucune idée de ce qui se perd. Ils en sauveront, peut-être, quelques-uns, une poignée exportable et, à leurs yeux bien quelconques, remarquable. Mais ils n’ont aucun intérêt pour l’histoire qu’ils privent de formes et d’artistes à venir. C’est là une des lois de l’art : on ne sait pas ce que l’on manque dans ce qui n’existera pas.
L’offensive idéologique est jumelle de l’offensive économique ; elles sont sinon concertées du moins harmonieuses. L’extrême droite et l’extrême centre mènent nombre de campagnes d’intimidation. Ils ont le goût des annulations. La convergence des intérêts est flagrante. Il n’y a dès lors qu’une politique adéquate : faire disparaître tout désaccord voire toute pluralité. L’art doit marcher au pas, les artistes être aux ordres. La subvention devient un moyen de rétorsion. On appellerait cela la démocratie. Dans un monde réellement renversé, le faux est vrai.
Tiroir-caisse touristique et rigolades climatisées
Le nouveau maire d’Avignon désapprouve le fait que le festival d’Avignon se politise. Il ne faut pas de drapeaux palestiniens. Politique du tiroir-caisse touristique et des rigolades climatisées. Le maire est un novice. Il ne connaît pas encore tous les poncifs du festival. Mais il en maîtrise l’essentiel : le théâtre n’est pas là pour diviser. Il apprendra bien vite, n’en doutons pas, à souhaiter lui aussi de la politique : celle positive des inclusions et des vertus citoyennes. L’Etat les promeut, à l’égale mesure inverse, d’ailleurs, que ses politiques les malmènent.
La politique est, en effet, partout, sauf là où elle est déterminante : au cœur de la production. Il s’agit, il est vrai, d’une autre approche de la politique de l’art. Elle est conflictuelle. Elle parle certes de financement, mais pas seulement. Elle porte sur la façon dont on travaille et les raisons de le faire, sur les moyens et le temps, sur les richesses et leurs répartitions, sur le marché et ce qui doit y faire exception, sur les rapports sociaux et leurs transformations. Conséquente, elle pourrait soutenir une vision intransigeante du secteur public qui ne se laisserait pas happer par le «bon sens» et les habitudes du privé. En substance, elle demande : quoi appartient à qui ? A qui appartient la société ? Et le futur ? En 1935, à Paris, à l’occasion d’un congrès international d’écrivains antifascistes, Brecht exhortait : «Camarades, parlons des rapports de propriété.» Mais il était trop tard.