Datong, une ancienne ville minière au nord de la Chine devenue une destination touristique à bas prix
Par Jordan Pouille (Datong [Shanxi, Chine], envoyé spécial)
Dans la rue Est, à Datong (Shanxi), dans le nord de la Chine, le 5 octobre 2024. CFOTO/FUTURE PUBLISHING/GETTY IMAGES
Wu Hong Li sert du café latte à un couple aux polos assortis. Leurs deux filles terminent leurs devoirs sur la grande table en pin du petit déjeuner. Cette famille pékinoise fait partie de la nombreuse clientèle de son hôtel de briques et de tuiles grises, ouvert en 2025 dans le centre ancien de Datong, une ville de plus de 3 millions d’habitants du Shanxi, au nord du pays, à 350 kilomètres à l’ouest de Pékin. Pour la dernière Golden Week, la période de congés nationaux, qui s’est étalée du 1er au 8 octobre, ils se sont rendus, comme beaucoup d’habitants de la capitale chinoise, dans cette ville minière en pleine mutation touristique.

Infographie : Le Monde
En 2008, son ancien maire, Geng Yanbo, rêvant d’un retour aux sources impériales pour sa ville, a lancé un chantier colossal de remodelage de la cité, en créant notamment de toutes pièces un centre ancien entouré de remparts reconstitués. Cette gigantesque opération a nécessité la destruction de 140 000 logements et le déplacement de 500 000 résidents, l’équivalent de la population lyonnaise.
Les travaux viennent de se terminer. Pour les financer, la municipalité s’est endettée à hauteur de 13 milliards de yuans (près de 1,6 milliard d’euros), mais le succès est au rendez-vous. En 2024, Datong a ainsi vu son nombre de visiteurs bondir de 108 % par rapport à 2023, selon la municipalité, à près 16,7 millions de visiteurs, attirés à la fois par le fameux centre-ville, ses nombreux musées et monuments et, en dehors de la ville, par les grottes de Yungang et le Temple suspendu.
Tourisme frugal
Mais la ville a d’autres atouts. Sa proximité avec Pékin, située à moins de deux heures de train, ses taxis à 2 euros la course et ses menus traditionnels à partir de 4 euros, Datong, comme d’autres villes secondaires, Yibin, au Sichuan, ou Jingdezhen, dans le Jiangxi, colle aux attentes des visiteurs : celui d’un tourisme frugal, où, dans un contexte de ralentissement économique, de chômage élevé chez les jeunes et de crise immobilière tenace, les dépenses sont surveillées de près. Un phénomène observé lors de la Golden Week, qui a certes enregistré une hausse de 4,1 % du nombre de déplacements et de 1,5 % des recettes par rapport à 2024, selon le ministère de la culture et du tourisme chinois, mais a vu la dépense moyenne par voyageur baisser de 0,55 %, à un niveau inférieur à celle de 2022.
Au-delà des prix attractifs, de la riche offre culturelle et du cola local au vinaigre noir fermenté, symbole millénaire du Shanxi, la municipalité s’attache à éviter les écueils du tourisme de masse. Autour de l’hôtel de Wu Hong Li, par exemple, les temples restent ouverts jusqu’à 22 h 30 pour limiter les concentrations durant la journée. Les boutiques sont incitées à proscrire l’usage des mégaphones et les devantures criardes. L’organisation des lieux a, par ailleurs, été conçue pour créer des espaces cachés. Il faut ainsi s’aventurer dans les impasses, franchir des portes vermillon pour découvrir, au sein de cours carrées, des artisans céramistes ou sculpteurs. « C’est comme une quête. Cette section de la vieille ville a été confiée à des urbanistes nés dans les années 1990. Ils ont cherché à créer des endroits de tranquillité, qui appellent la curiosité », observe l’hôtelier. Une sobriété mise entre parenthèses certains soirs, lorsque 8 000 drones sont déployés au-dessus du palais de Chunyang pour un spectacle lumineux d’une durée de quinze minutes.
L’activité touristique crée de nouveaux emplois. Fils de mineur, diplômé d’architecture, Wu Hong Li est parti faire carrière à Taiyuan, la capitale du Shanxi, avant de revenir à Datong pour ouvrir un petit hôtel. Il en est le propriétaire. D’autres appartiennent à la municipalité, qui en confie la gérance à des particuliers, comme Liu Dongxu, casquette noire, et qui a conservé son travail de technicien de maintenance en ventilation minière. « Je travaille vingt-quatre heures d’affilée à la mine et je me repose trois jours. Cela me laisse le temps d’accueillir les voyageurs et d’aider ma femme », qui, le matin, nettoie les chambres et la nuit opère les caméras de télésurveillance d’un chevalement de mine. « Il faut juste s’assurer qu’elles fonctionnent bien, ce n’est pas fatigant », dit-elle, du haut de ses mules à talon.
Le profil de ces nouveaux professionnels du tourisme rappelle que Datong reste l’un des bastions du charbon chinois. L’activité minière n’a pas disparu. Si les mines privées ont été fermées ou intégrées aux mines étatiques à la suite d’une série d’accidents mortels, ce bassin houiller conserve un rôle stratégique dans l’approvisionnement énergétique national, en particulier pour les régions industrielles du Nord.
Lieux de mémoire
Mais cette tradition minière vient aussi appuyer la stratégie de reconversion vers le tourisme. Les maires qui ont succédé à Geng Yanbo ont poursuivi ses efforts tout en surfant sur la nouvelle tendance en Chine : transformer des friches industrielles en lieux de mémoire et de tourisme. Pour environ 10 euros, les visiteurs peuvent, par exemple, s’enfoncer dans une galerie de la fosse 3, et déambuler dans la mine bottes aux pieds avec casque, lampe à LED et écouteurs. L’un des jeunes guides confie que son père, mineur, le préfère ici plutôt qu’à s’épuiser à ses côtés.
Autre exemple. A l’instar du centre-ville de Datong, Kouquan, un village de mineurs pittoresque à la périphérie, attend sa démolition et sa reconstruction au bénéfice des touristes. Le lieu a été abandonné en 2024 par ses derniers habitants : une coiffeuse pour hommes et un sculpteur funéraire. La population a été déplacée vers la ville, dans un quartier moderne hérissé de tours de 32 étages. Presque tous les mineurs de Datong, actifs comme retraités, y habitent, alors qu’ils étaient jusqu’ici disséminés autour des 40 puits du secteur, en service ou désaffectés. Un transfert qui s’accompagne de conditions de vie plus confortables.
« Là-bas, près de certaines mines, le sol devenait instable. Les murs se lézardaient. Ici, aucune inquiétude et l’on a accès à toutes les commodités dont les crèches et écoles privées pour les enfants », explique Li Jing, tête tondue, chauffeur pour l’appli Didi à 844 euros par mois, moins que son salaire de mineur (1 200 euros par mois au minimum). Ce père d’une fille de 10 ans a décoré l’intérieur de sa voiture de figurines du manga Doraemon. « J’ai fait quatre ans sous terre grâce à mon père mineur, mais il ne voulait pas que je reste, par crainte que l’entreprise ne m’envoie en Mongolie-Intérieure ou au Xinjiang, où elle exploite de nouveaux gisements. Finalement, me voici promeneur de touristes à mon compte, six jours sur sept, de 8 heures à 20 heures, et c’est plus stable. » Comme tous ses camarades, il ne regrette pas d’avoir tourné le dos à l’industrie du charbon : « Nos parents nous ont toujours dit que c’était dangereux. On a fini par les écouter. »